
2397AU – Aureus Auguste
Avers : CAESAR AVGVSTO (Auguste César)
Tête laurée d’Auguste à gauche.
Revers : S P Q R (Senatus populusque romanus, Le Sénat et le peuple romain).
Temple tétrastyle en dôme avec currus triomphal debout à l’intérieur, à droite, contenant l’aquila et quatre chevaux miniatures au galop.
INDICE DE RARETE : 10+
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10+
ATELIER : Colonia Patricia?
Datation : 18 avant J.C.
Matière : Or
Gens : Julia
Références : RIC 116, BMC 387.
I. Description Iconographique
1.1 Droit — La tête laurée d’Auguste
Le portrait monétaire d’Auguste est représenté ici de profil, tourné vers la gauche, configuration iconographique relativement rare dans la production augustéenne, qui associe généralement le buste à la droite héraldique. Ce choix, loin d’être fortuit, participe d’une construction délibérée de l’image du prince. La couronne de laurier (corona laurea) ceint le front du souverain : insigne du triomphateur, elle évoque la victoire militaire et la faveur des dieux, sans pour autant revêtir les attributs monarchiques explicitement rejetés par Auguste dans sa rhétorique restauratrice des institutions républicaines.
La légende CAESARI AVGVSTO (au datif) marque une dédicace implicite : la pièce est donnée à César Auguste, formulation qui renforce la dimension honorifique de l’émission. Le titre Augustus, accordé par le Sénat en 27 av. J.-C., n’est pas un prénom ni un gentilice, mais une épithète quasi-religieuse évoquant la notion d’augmentatio — l’accroissement sacré de la puissance de Rome — et plaçant son détenteur dans la lignée des fondateurs.
1.2 Revers — Temple, currus et aquila
Le champ du revers déploie une composition architecturale et symbolique d’une densité remarquable. On y distingue un temple tétrastyle à dôme (quatre colonnes surmontées d’une coupole hémisphérique), représentation architecturale exceptionnelle dans le corpus monétaire romain, où le fronton triangulaire constitue la norme. L’intérieur abrité révèle un currus triumphalis (char triomphal) orienté vers la droite héraldique, portant une aquila légionnaire ainsi que quatre chevaux miniatures au galop — soit un quadrige stylisé en format réduit.
La légende S · P · Q · R (Senatus Populusque Romanus) se substitue à toute iconographie de la personne impériale sur le revers. Ce choix n’est pas neutre : en attribuant l’honneur rendu au Sénat et au Peuple de Rome plutôt qu’à sa propre gloire, Auguste met en scène sa recusatio — le refus ostensible de l’absolutisme — constitutive du régime du Principat. La formule est un instrument rhétorique autant qu’une déclaration politique.
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II. Contexte Historique
2.1 La récupération des enseignes parthes (20 av. J.-C.)
Cet aureus s’inscrit dans la propagande consécutive au plus grand succès diplomatique de l’époque augustéenne : la restitution des enseignes militaires romaines par les Parthes en 20 av. J.-C.. Ces drapeaux et aigles légionnaires avaient été perdus lors des désastres de Carrhae (53 av. J.-C., défaite de Crassus) et lors des campagnes malheureuses de Marc Antoine. Leur perte représentait un traumatisme profond dans la conscience militaire et religieuse romaine : une aquila capturée signifiait la dissolution symbolique de la légion qui la portait.
Auguste obtint la restitution de ces enseignes sans combat, par voie purement diplomatique, en exploitant les dissensions dynastiques à la cour parthe. Pourtant, la propagande officielle traita cet événement comme un véritable triumphus, une victoire militaire sur l’ennemi ancestral. Ovide, Virgile, Horace et Properce rivalisent dans leurs éloges ; des monnaies sont frappées en masse ; le temple de Mars Ultor est voué à la conservation des enseignes récupérées. Le champ monétaire devient ainsi un vecteur essentiel de cette construction mémorielle.
2.2 Le temple de Mars Ultor et la vénération des signa
Le temple représenté au revers est généralement identifié au temple de Mars Ultor (Mars le Vengeur), dont Auguste avait formulé le vœu avant la bataille de Philippes (42 av. J.-C.) en promettant de venger le meurtre de César. Sa dédicace officielle n’interviendra qu’en 2 av. J.-C., soit seize ans après la frappe de notre aureus, ce qui indique que la représentation est ici prospective — ou du moins qu’elle reflète le projet architectural tel qu’il était conçu et communiqué à l’époque de l’émission.
La présence conjointe du char triomphal, des chevaux et de l’aigle légionnaire à l’intérieur même du temple est iconographiquement singulière. Elle suggère que les signa récupérées étaient rituellement traitées comme des trophées sacrés, assimilés à l’espace de la victoire divine. Le dôme — inhabituel pour un temple romain, où la coupole évoque plutôt des constructions à connotation divine ou céleste — pourrait également faire écho à des symboles cosmiques, rapprochant Auguste de la sphère des dieux.
2.3 L’atelier de Colonia Patricia
L’émission de cet aureus depuis Colonia Patricia (l’actuelle Cordoue, capitale de la province de Bétique) mérite attention. L’atelier ibérique occidental fut actif de manière intensive entre ca. 19 et 15 av. J.-C., période correspondant à la présence personnelle d’Auguste en Espagne (27–24 av. J.-C.) puis aux grandes réformes militaires et financières qui suivirent. La Bétique était l’une des provinces les plus romanisées et les plus riches de l’Empire ; frapper de l’or de haute qualité depuis cette province permettait d’assurer le paiement des légions hispaniques tout en diffusant les messages dynastiques jusqu’aux extrémités occidentales du monde romain.
L’iconographie de type S·P·Q·R constitue une série cohérente au sein de la production de Colonia Patricia, déclinée sur plusieurs dénominations, toutes articulées autour du triomphe diplomatique parthe et de la restauration symbolique de la grandeur républicaine sous l’égide d’Auguste.
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III. Analyse Symbolique
3.1 La rhétorique visuelle du Principat
La pièce RIC I² 116 illustre avec une acuité particulière la grammaire visuelle du pouvoir augustéen, qui fonctionne par superposition et tension entre plusieurs registres sémantiques. Le droit impose la présence physique du prince — visage, nom, couronne — tandis que le revers efface paradoxalement cette même personne au profit de l’institution républicaine (S·P·Q·R) et de son symbole le plus sacré (l’aquila). Auguste s’y montre et s’y efface simultanément : il est l’auteur d’un bienfait dont la collectivité reçoit l’honneur.
Ce mécanisme reproduit à l’échelle numismatique la logique constitutionnelle du Principat : Auguste détient un pouvoir exceptionnel tout en refusant ostensiblement les titres monarchiques. La pièce ne dit pas « Auguste a vaincu les Parthes », elle dit « le Sénat et le Peuple de Rome ont été vengés ». Le prince est le vecteur d’une restauration, non le bénéficiaire d’une conquête.
3.2 L’aquila : symbole entre l’armée et le divin
L’aquila légionnaire occupait dans la religion militaire romaine un statut proche de celui d’une divinité. Elle était le palladium de la légion, objet de culte quotidien, gardée dans un aedicula au cœur du camp. La perdre au combat était l’équivalent d’une souillure religieuse ; la récupérer constituait un acte de piété autant que de force. En l’introduisant dans un temple tétrastyle, la pièce accomplit une translation symbolique : l’enseigne militaire devient offrande divine, et la victoire diplomatique se mue en acte de piété envers Rome et ses ancêtres vaincus.
3.3 Rareté et diffusion : une émission de prestige
Avec seulement deux exemplaires connus, cet aureus appartient à la catégorie des émissions de prestige ciblées plutôt qu’à celle des séries de masse destinées au paiement des troupes. Il est probable qu’une telle pièce circulait dans les milieux aristocratiques et diplomatiques, offerte à titre honorifique ou thésaurisée immédiatement comme objet de valeur symbolique autant que métallique. Sa rareté aujourd’hui reflète peut-être une frappe intentionnellement limitée, conforme à la logique des dona (cadeaux d’honneur) qui jalonnent la pratique évergétique romaine.
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IV. Concordances Bibliographiques
Les références suivantes permettent d’approfondir l’étude de ce type monétaire et de son contexte.
▸ Mattingly, H. & Sydenham, E. A., Roman Imperial Coinage, vol. I (2nd ed.), London, Spink, 1984 [RIC I²] — notice n° 116, p. XX.
▸ Burnett, A., Amandry, M. & Ripollès, P. P., Roman Provincial Coinage, vol. I, London / Paris, 1992 [RPCv1].
▸ Zanker, P., The Power of Images in the Age of Augustus, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1988 — ch. III : « The Imagery of Victory ».
▸ Cooley, A. E., Res Gestae Divi Augusti, Cambridge, Cambridge University Press, 2009 — cf. RG 29 (restitution des enseignes).
▸ Rich, J. W., « Augustus, War and Peace », in J. Edmondson (ed.), Augustus, Edinburgh, 2009, p. 137–164.
▸ Online Coins of the Roman Empire (OCRE), http://numismatics.org/ocre/ — type RIC I Augustus 116.
▸ Kuttner, A. L., Dynasty and Empire in the Age of Augustus, Berkeley, 1995 — pour l’iconographie templière.
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Note éditoriale
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