Concordia
La Concorde · Iconographie numismatique · République & Empire romains
À Rome, Concordia est la personnification divinisée de l'accord entre citoyens : entre patriciens et plébéiens, entre factions politiques, puis entre les membres de la famille impériale et entre l'empereur et ses armées. Son équivalent grec est Homonoia, l'« unité d'esprit ».
Elle n'a pas de mythologie propre : c'est une vertu civique à laquelle on élève des temples et que l'on invoque au sortir des crises. Sur les monnaies, elle apparaît d'abord sous la forme d'une tête voilée et diadémée (République), puis d'une figure assise ou debout tenant patère, corne d'abondance ou caducée (Empire).
Son image monétaire est rarement neutre : placer Concordia sur une monnaie, c'est affirmer que la cité est unie — souvent au moment précis où elle ne l'est plus.
Canova · 1810–1814Galleria Nazionale · Parme
Antonio Canova, Maria Luigia d'Asburgo in veste di Concordia, marbre. Galleria Nazionale, Palazzo della Pilotta, Parme.
À l'automne 1810, Canova est appelé à Paris pour faire le portrait de la nouvelle épouse de Napoléon, Marie-Louise d'Autriche. Il la représente en Concordia trônant, vêtue à l'antique, coiffée du diadème et tenant sceptre et patère — la personnification de la paix scellée entre la France et l'Autriche par ce mariage. L'œuvre unit la noblesse classique de la figure à un visage traité en vrai portrait.
La statue est achevée en janvier 1814, au moment où l'Empire s'effondre : elle ne part jamais pour Paris. Marie-Louise, devenue duchesse de Parme, la récupère en 1817 et l'installe à Colorno ; elle entre dans la galerie de la Pilotta en 1848. L'histoire même de cette statue dit la fragilité de la concorde qu'elle célèbre.
Image : Wikimedia Commons
Nam concordia parvae res crescunt, discordia maximae dilabuntur.
« Par la concorde les petits États grandissent, par la discorde les plus grands se désagrègent. »
— Salluste, Guerre de Jugurtha, X, 6La tradition attribue le premier temple de Concordia à un vœu de Camille en 367 av. J.-C., lors de la crise qui aboutit aux lois liciniennes-sextiennes et à l'ouverture du consulat aux plébéiens (Ovide, Fastes, I, 641-644 ; Plutarque, Camille, 42). Ce vœu n'est connu que par ces sources tardives, et son historicité est discutée.
D'autres sanctuaires sont mieux attestés : une petite chapelle de bronze (aedicula) dédiée par l'édile Cn. Flavius en 304 (Tite-Live, IX, 46, 6), puis un temple sur l'Arx voué en 218 et dédié en 216 (Tite-Live, XXII, 33, 7 ; XXIII, 21, 7).
Le grand temple du Forum, au pied du Capitole, est reconstruit par le consul L. Opimius en 121, après le massacre de Caius Gracchus et de ses partisans : une « concorde » imposée par la force, que la plèbe ressentit comme une provocation (Plutarque, C. Gracchus, 17). Le Sénat s'y réunit dans les heures graves — notamment le 5 décembre 63, lors du débat sur le sort des complices de Catilina (Salluste, Catilina, 46, 5).
Sous Auguste, le culte change d'échelle. En 7 av. J.-C., Tibère annonce la reconstruction du temple du Forum à ses frais et à son nom et à celui de son frère Drusus (Dion Cassius, LV, 8, 2) ; le nouvel édifice, dédié à la Concordia Augusta, est inauguré un 16 janvier, en 10 apr. J.-C. (Dion Cassius, LVI, 25, 1 ; Ovide, Fastes, I, 637-650).
La même année 7 av. J.-C., Livie dédie à Concordia un sanctuaire dans le portique qui porte son nom, sur l'Esquilin (Ovide, Fastes, VI, 637-648). La déesse y devient la garante de l'harmonie conjugale et de l'unité de la domus Augusta.
Concordia peut ainsi incarner tour à tour l'accord entre les ordres, l'harmonie du couple et la stabilité dynastique : sous l'Empire, son nom sur une monnaie est un signal politique autant qu'une invocation religieuse.
L'opposée de Concordia est Discordia — l'Éris grecque — qui, selon la fable, lança la pomme d'or à l'origine du jugement de Pâris et de la guerre de Troie (Hygin, Fables, 92). À Rome, invoquer Concordia revenait à conjurer le spectre des sécessions de la plèbe et des guerres civiles.
Les dates des deniers républicains à son effigie le montrent : 62, 55, 52, 42 et 39 av. J.-C. — autant de moments où l'unité de la cité était menacée ou à peine rétablie.
Concordia n'apparaît sur le denier qu'à la fin de la République, toujours sous la forme d'une tête voilée et diadémée au droit, accompagnée de son nom. Le revers, lui, change avec chaque monétaire :
— 62 av. J.-C. : L. Aemilius Lepidus Paullus l'associe au triomphe de son ancêtre Paul-Émile (RRC 415/1) puis, avec Scribonius Libo, au puteal du Forum (RRC 417/1) ;
— 55 av. J.-C. : P. Fonteius Capito la place face à la Villa Publica restaurée par T. Didius (RRC 429/2) ;
— 52 av. J.-C. : L. Vinicius l'oppose à une Victoire volant avec une palme, l'année des émeutes qui suivent la mort de Clodius (RRC 436/1) ;
— 42 av. J.-C. : L. Mussidius Longus lui donne pour revers les mains jointes tenant un caducée (RRC 494/41) ou le sanctuaire de Vénus Cloacina (RRC 494/42) ;
— 39 av. J.-C. : le quinaire d'Antoine et d'Octavien reprend les mains jointes et le caducée (RRC 529/4), généralement mis en relation avec la réconciliation des triumvirs.






RRC 415/1 · 62 av. J.-C.Denier Aemilia
Le denier de L. Aemilius Lepidus Paullus (RRC 415/1) montre au droit Concordia voilée et diadémée, avec la légende PAVLLVS LEPIDVS CONCORDIA. Au revers, Paul-Émile en toge se tient à droite d'un trophée ; de l'autre côté, le roi Persée de Macédoine et ses deux fils, captifs — souvenir de la victoire de Pydna (168) et du triomphe de 167 av. J.-C. Au-dessus, TER, dont le sens reste discuté ; à l'exergue, PAVLLVS.
La paix civile au droit, la gloire militaire au revers : la concorde intérieure comme condition de la puissance extérieure. Le choix de Concordia est souvent rapproché du contexte immédiat — la conjuration de Catilina, réprimée quelques mois plus tôt, et le souvenir de la révolte du père du monétaire, M. Lepidus, consul de 78.
Fiche complète : 1375AE — Denier Aemilia.
Sous l'Empire, Concordia devient une vertu dynastique. Associée aux impératrices (Faustine, Lucille, Julia Domna), elle exprime l'harmonie du couple impérial ; associée aux empereurs, elle affirme la concordia exercituum — l'accord des armées, condition de la survie du régime.
Les légendes CONCORDIA AVGVSTI ou, en période de corégence, CONCORDIA AVGVSTORVM comptent parmi les plus fréquentes du monnayage impérial. Concordia y est assise ou debout, avec patère, corne d'abondance ou sceptre ; les mains jointes du serment, héritées de la fin de la République, s'y retrouvent aussi.
Le calendrier romain marque plusieurs dates : le 16 janvier, anniversaire du temple du Forum restauré par Tibère (Ovide, Fastes, I, 637-650), et le 30 mars, où Concordia est honorée avec Janus, Salus et Pax (Ovide, Fastes, III, 881-882). La Caristia du 22 février, repas de famille où les querelles devaient être apaisées, en prolonge l'esprit dans la sphère domestique (Valère Maxime, II, 1, 8).
Hors de Rome, à Pompéi, la prêtresse publique Eumachia fit élever sur le Forum un vaste édifice dédié à la Concordia Augusta et à la Pietas (CIL X, 810) — un écho local, dans le langage de la piété dynastique, du sanctuaire de Livie à Rome.
Concordia — monnaies républicaines
Voir aussi sur LesDioscures
- Salluste, Guerre de Jugurtha, X, 6 — la sentence sur la concorde et la discorde.
- Salluste, Conjuration de Catilina, 46, 5 — le Sénat réuni dans le temple de la Concorde (décembre 63).
- Ovide, Fastes, I, 637-650 (vœu de Camille, temple de Tibère, 16 janvier) ; III, 881-882 (30 mars) ; VI, 637-648 (sanctuaire de Livie).
- Plutarque, Vie de Camille, 42 ; Vie de Caius Gracchus, 17 (temple d'Opimius).
- Tite-Live, IX, 46, 6 (chapelle de Cn. Flavius) ; XXII, 33, 7 et XXIII, 21, 7 (temple de l'Arx).
- Dion Cassius, LV, 8, 2 et LVI, 25, 1 — reconstruction et dédicace du temple par Tibère.
- Valère Maxime, II, 1, 8 — la Caristia ; Hygin, Fables, 92 — Discordia et la pomme d'or.
- CIL X, 810 — dédicace de l'édifice d'Eumachia à Pompéi.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 415/1, 417/1, 429/2, 436/1, 494/41-42, 529/4.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Aemilia, Fonteia, Mussidia, Vinicia.
- Zehnacker, H., Moneta, Rome, 1973 — les allégories civiques du monnayage républicain.
- Fears, J.R., « The Cult of Virtues and Roman Imperial Ideology », ANRW II.17.2, 1981 — Concordia comme vertu impériale.
- CRRO — RRC 415/1 · Denier Aemilia
- CRRO — RRC 494/42a · Denier Mussidia
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online
- Theoi.com — Homonoia / Concordia
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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