Liber Pater
Dieu de la vigne · Liberté · Triade plébéienne · Liberalia · Dionysos/Bacchus · Iconographie numismatique
Liber Pater — le « Père Libre » — est l'une des plus anciennes divinités du fonds italique. Dieu de la vigne et du vin, de la fécondité et de la liberté, il était vénéré sur l'Aventin en triade avec Cérès et Libera, dans un sanctuaire qui devint le centre religieux et institutionnel de la plèbe romaine. Son nom même le définit : liber, le libre, celui qui n'est soumis à personne.
Dès l'origine, la triade de l'Aventin transpose le modèle grec Déméter–Dionysos–Corè ; l'assimilation de Liber à Dionysos/Bacchus s'accentue ensuite aux IIIe et IIe siècles av. J.-C. et lui apporte toute la mythologie grecque — Ménades, Satyres, thyrse, panthère — sans effacer son rôle proprement romain. Sur les deniers républicains, Liber apparaît surtout comme une tête juvénile couronnée de lierre, souvent associée à Cérès ou à Libera : un choix qui relève tantôt d'une tradition familiale (chez les Vibii, dont Liber était selon Crawford le dieu tutélaire), tantôt d'une référence au sanctuaire plébéien de l'Aventin (chez les Cassii).
« Sive quod es Liber, vestis quoque libera per te sumitur et vitae liberioris iter. »
— Ovide, Fastes, III, 777–778 — sur la remise de la toga virilis aux Liberalia (17 mars)
« Ou bien parce que tu es Liber, c'est sous tes auspices que l'on prend la toge libre et que s'ouvre le chemin d'une vie plus libre. »

Cette fresque pompéienne réunit le dieu et son cortège : une Ménade, un jeune Satyre et le vieux Silène musicien, son précepteur ; une panthère lape le vin versé par le dieu. C'est l'image du thiase dionysiaque, la troupe festive qui accompagne le dieu du vin.
À l'époque où cette peinture décorait une maison de Pompéi, le Liber romain et le Dionysos grec étaient depuis longtemps confondus dans l'imagerie. Les monnaies républicaines, elles, retiennent surtout la tête du dieu et ses attributs (lierre, thyrse, panthère), et non les scènes de cortège.
Selon Denys d'Halicarnasse, le temple de Cérès, Liber et Libera fut voué en 496 av. J.-C. par le dictateur A. Postumius lors de la guerre contre les Latins, puis dédié en 493 par le consul Sp. Cassius, au pied de l'Aventin, près du Cirque Maxime. Il devint le sanctuaire de la plèbe : ses édiles y avaient leur siège et, d'après Tite-Live, à partir de 449 av. J.-C., les sénatus-consultes y étaient déposés auprès d'eux, ce qui en garantissait la conservation face aux magistrats patriciens. Les historiens modernes opposent volontiers cette triade de l'Aventin à la triade capitoline (Jupiter, Junon, Minerve).

Liber / Libera

Liber / Cérès en bige de serpents
Le denier de L. Cassius Longinus (RRC 386/1, 78 av. J.-C.) réunit à lui seul deux membres de la triade : Liber couronné de lierre, thyrse sur l'épaule, et Libera couronnée de pampres. Le type est généralement rapporté au temple dédié par Sp. Cassius, dont la gens Cassia revendiquait le souvenir. La même année, M. Volteius associe Liber à Cérès dans un bige de serpents (RRC 385/3) ; Mommsen rapprochait ce denier des Ludi Ceriales.
L'identification de Liber à Dionysos est ancienne : la triade de l'Aventin reproduit dès sa fondation le groupe grec Déméter–Dionysos–Corè, et l'influence des cités grecques d'Italie méridionale ne fait que la renforcer. Liber absorbe peu à peu les mythes de Dionysos — Ariane, le thiase des Ménades et des Satyres, les mystères initiatiques — tout en restant, à Rome, le dieu de la triade plébéienne et des Liberalia.
Le Senatus Consultum de Bacchanalibus de 186 av. J.-C. marque le moment où Rome entend contrôler les associations bacchiques : leurs réunions sont soumises à l'autorisation du Sénat, sous peine de sanction capitale. Le culte public de Liber, lui, n'est pas touché ; ce sont les groupements privés d'initiés de Bacchus qui sont visés.
Sur les deniers, Liber reste le plus souvent une tête juvénile imberbe couronnée de lierre (Titia, Volteia, Cassia, Vibia). Les attributs dionysiaques n'en sont pas absents pour autant : thyrse sur l'épaule chez L. Cassius, panthère, autel, thyrse et masque au revers du denier de C. Vibius Varus (RRC 494/36, 42 av. J.-C.).

Bacchus/Liber / Panthère, autel, masque et thyrse

Liber / Pégase
En 48 av. J.-C., au lendemain de la victoire de César sur Pompée, C. Vibius Pansa Caetronianus frappe le denier RRC 449/2 : Liber à l'avers, Cérès au revers. Il reprend un thème de famille : selon Crawford, Liber était le dieu tutélaire des Vibii. Son père adoptif, C. Vibius Pansa, monétaire vers 90 av. J.-C. (RRC 342), avait déjà multiplié les types dionysiaques (Pan, Silène), et C. Vibius Varus y reviendra en 42 av. J.-C. (RRC 494/36). Autres émissions à la tête de Liber sur lesdioscures.com : RRC 341/2 (Titia, 90 av. J.-C.), RRC 385/3 (Volteia) et RRC 386/1 (Cassia), toutes deux de 78 av. J.-C., ainsi que RRC 449/3, l'autre denier Liber/Cérès de Pansa.

Le couple Liber/Cérès reprend deux membres de la triade de l'Aventin. On y lit volontiers un message à la plèbe au moment où le parti césarien domine Rome : Liber, le dieu « libre », et Cérès, déesse des moissons et de l'approvisionnement, dont les torches sont souvent rapprochées de la quête de Proserpine et dont l'araire rappelle le travail de la terre. La même émission comprend un denier à la tête de Libertas (RRC 449/4), ce qui rend la lecture politique plausible, sans que la monnaie elle-même l'affirme.
Le monétaire, fils adoptif de C. Vibius Pansa, avait été tribun de la plèbe en 51 av. J.-C. Césarien, il gouverna la Bithynie en 47–46, puis la Gaule cisalpine, avant d'être consul en 43 av. J.-C. avec A. Hirtius. Blessé à Forum Gallorum en marchant au secours de D. Brutus assiégé dans Modène par Marc Antoine, il mourut peu après à Bononia (Bologne).
Références : RRC 449/2 · Syd. 946 · Babelon (Vibia) 16 · Atelier : Rome · Argent

En 186 av. J.-C., le Sénat prend l'une des mesures religieuses les plus sévères de la République. Le texte en est conservé par une tablette de bronze découverte en 1640 à Tiriolo, en Calabre, aujourd'hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne : les réunions bacchiques sont interdites dans toute l'Italie, sauf autorisation expresse du Sénat, et les contrevenants encourent la peine capitale. Tite-Live en donne un récit dramatique — rites nocturnes mêlant hommes et femmes, débauches, crimes supposés — et affirme que les exécutions furent plus nombreuses que les emprisonnements. La réalité était sans doute plus nuancée : ces associations d'initiés échappaient surtout au contrôle des magistrats.
La crise révèle la distinction que Rome entendait maintenir entre le culte public de Liber, dieu de la triade plébéienne, et les cercles privés de Bacchus. Le décret ne supprima pas le culte dionysiaque : l'imagerie bacchique reste omniprésente dans les maisons romaines, comme à Pompéi, et Liber garde ses Liberalia.
- Ovide, Fastes, III, 713–790 — les Liberalia du 17 mars : vieilles femmes vendant des gâteaux (liba), remise de la toga virilis (v. 771–778).
- Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, VI, 17 et VI, 94 — vœu du temple de Cérès, Liber et Libera par A. Postumius (496) et dédicace par Sp. Cassius (493).
- Tite-Live, Histoire romaine, III, 55 — dépôt des sénatus-consultes au temple de Cérès auprès des édiles de la plèbe (449 av. J.-C.).
- Tite-Live, Histoire romaine, XXXIX, 8–19 — la crise des Bacchanales de 186 av. J.-C.
- Senatus consultum de Bacchanalibus, CIL I², 581 = CIL X, 104 — tablette de Tiriolo, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
- Cicéron, Des lois, II, 21 et II, 37 — sacrifices nocturnes et rappel de la répression des Bacchanales.
- Virgile, Géorgiques, I, 7 (Liber et alma Ceres) ; II, 380–396 — honneurs rendus à Bacchus par les vignerons.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 341/2, 385/3, 386/1, 449/2, 449/3, 494/36.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, 1885–1886 — Cassia 6 ; Vibia 16.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — Syd. 779 (Cassia) ; Syd. 946 (Vibia).
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