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Fortuna

Déesse du hasard et de la destinée · Iconographie numismatique · République romaine et Auguste

NatureDivinité du hasard et du destin
OrigineLatium · Italique
AttributsGouvernail · Corne d'abondance · Roue
Monnaies69 – 18 av. J.-C.
Fiches9 monnaies liées

Fortuna, déesse romaine du hasard, de la chance et de la destinée, est l'une des figures les plus populaires et les plus complexes du panthéon romain. Les Anciens rattachaient son nom à fors, « le hasard », mot lui-même rapproché de ferre, « porter » : Fortuna est celle qui « apporte » à chacun son lot. Assimilée à la Tyché grecque, elle s'en distingue par des racines italiques anciennes — ses grands sanctuaires de Préneste et d'Antium sont latins — et par la richesse de ses épithètes : Fortuna Primigenia, Fortuna Publica, Fortuna Muliebris, Fortuna Redux…

Son rôle oscille entre une puissance bienveillante qui dispense la prospérité et une force capricieuse, capable de renverser les plus puissants. Cette ambivalence explique la place qu'elle occupe sur les monnaies de la fin de la République : elle apparaît au moment où les carrières des magistrats et le sort de l'État semblent livrés aux retournements des guerres civiles.

Statue de Fortuna au gouvernail et à la corne d'abondance, Braccio Nuovo, Musées du Vatican
Fortuna au gouvernail et à la corne d'abondance — statue romaine · Braccio Nuovo, Musées du Vatican · Wikimedia Commons

« Non seulement la Fortune est elle-même aveugle, mais le plus souvent elle rend aveugles ceux qu'elle a pris dans ses bras. »

— Cicéron, Laelius de amicitia, XV, 54
✦ Attributs iconographiques
01 Les emblèmes de Fortuna Monnaies · Sculptures · Manuscrits

L'iconographie de Fortuna se fixe à l'époque hellénistique et romaine autour de deux attributs principaux, le gouvernail et la corne d'abondance ; d'autres — la roue, le bandeau sur les yeux — relèvent surtout de la tradition littéraire puis médiévale.

⚓GouvernailFortuna tient la barre du destin et dirige le cours des affaires humaines. Attribut le plus constant de la Fortuna debout sur les monnaies.
🌾Corne d'abondanceLa cornucopia symbolise les biens qu'elle peut accorder. On la retrouve même sur le buste composite de Vacuna des deniers de M. Plaetorius Cestianus.
🌍Globe et proueSous l'Empire, le gouvernail repose souvent sur un globe ou une proue de navire : l'empire de Fortuna s'étend sur la terre et sur la mer.
☸️Roue (Rota Fortunae)Image du retournement des destins, présente chez les auteurs latins et fixée par Boèce ; elle devient l'attribut dominant au Moyen Âge.
👁️CécitéLa Fortune « aveugle » est un lieu commun des moralistes (Cicéron) ; le bandeau sur les yeux est une invention de l'iconographie médiévale et moderne.
🏛️TrôneFortuna est parfois assise, en souveraine du monde, notamment sur les monnaies impériales et dans les enluminures de la roue.

Sur les monnaies républicaines, Fortuna apparaît d'abord en buste (RRC 405/2, RRC 440/1, RRC 513/1), puis, à partir de 44 av. J.-C., debout, tenant le gouvernail et la corne d'abondance (RRC 480/25, RRC 525/1) ou une Victoire et la corne (RRC 494/32).

✦ Représentation numismatique
⚡ Fortuna — une déesse de la fin de la République

Fortuna est absente du monnayage romain pendant plus d'un siècle et demi. Elle n'y entre qu'en 69 av. J.-C., avec les deniers de M. Plaetorius Cestianus qui évoquent l'oracle de Préneste, puis s'impose pendant les guerres civiles : Fortune du peuple romain (Fortuna Populi Romani) chez les Pompéiens en 49, Fortuna debout sur les monnaies des triumvirs en 44–40, enfin Fortuna Redux, la Fortune du Retour, sous Auguste en 19 av. J.-C.

Le choix de la déesse traduit une vision du monde où le destin du général, du magistrat et de l'État dépend d'une faveur que nul ne maîtrise — et que chaque camp revendique pour lui-même.

02 Denier Plaetoria · M. Plaetorius Cestianus · RRC 405/2 69 av. J.-C.
🏛 Buste féminin (Fortuna ?) · enfant à la tablette SORS
Denier Plaetoria RRC 405/2 — buste de Fortuna (?) / enfant tenant la tablette SORS 1350PL · RRC 405/2
🏛 Légendes & description · RRC 405/2
AversAnépigrapheBuste féminin drapé à droite, identifié avec prudence comme Fortuna ; derrière, marque de contrôle.
ReversM · PLAETORI · CEST · S · CBuste d'enfant de face, la tête légèrement tournée à droite, tenant une tablette inscrite SORS. Senatus consulto : frappe autorisée par décret du Sénat.

Ce denier est la plus ancienne évocation de Fortuna sur la monnaie romaine. La tablette inscrite SORS renvoie aux sortes, les tablettes oraculaires tirées au sort dans le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Préneste (voir section 06). L'enfant a été identifié comme Sors personnifiée ou comme Jupiter Puer, le Jupiter enfant que Fortuna allaitait à Préneste selon Cicéron ; l'identification du buste d'avers reste elle-même hypothétique.

Crawford date l'émission de 69 av. J.-C. ; W. Hollstein (1993) la place en 57 av. J.-C. M. Plaetorius Cestianus fut édile curule en 67 : ses deniers à la Vacuna (RRC 409/1), dont le buste composite porte une corne d'abondance, prolongent ce goût pour les divinités de la prospérité et du sort.

03 Denier Sicinia · Q. Sicinius · RRC 440/1 49 av. J.-C.
🏛 Fortuna Populi Romani · la Fortune du peuple romain
Denier Sicinia RRC 440/1 — tête de Fortuna Populi Romani / caducée et palme 1420SI · RRC 440/1
🏛 Légendes & description · RRC 440/1
AversFORT · P · RTête diadémée de Fortuna Populi Romani à droite.
ReversQ · SICINIVS · III · VIRCaducée ailé et palme liée d'une bandelette en sautoir ; au-dessus, couronne.

Première légende monétaire à nommer explicitement la déesse : FORT(una) P(opuli) R(omani). Frappé en 49 av. J.-C. par Q. Sicinius, partisan de Pompée, ce denier associe la Fortune de l'État aux emblèmes de la paix (caducée) et de la victoire (palme) — un programme favorable au camp pompéien au moment où éclate la guerre contre César.

La même Fortuna Populi Romani reparaît en 41 av. J.-C. sur l'aureus de M. Arrius Secundus (RRC 513/1), avec les initiales F · P · R au-dessus du buste.

04 Fortuna debout · Monnaies des triumvirs 44 – 40 av. J.-C.

Après la mort de César, Fortuna quitte le buste pour la figure en pied, avec les attributs qui resteront les siens sous l'Empire. En 44 av. J.-C., P. Sepullius Macer l'associe à la Victoire sur un quinaire ; en 42, les monétaires des triumvirs la placent au revers des portraits de Marc Antoine (C. Vibius Varus) et de Lépide (P. Clodius) ; vers 40, Ti. Sempronius Gracchus l'associe au portrait d'Octavien.

Quinaire Sepullia RRC 480/25 — buste de la Victoire / Fortuna debout au gouvernail et à la corne d'abondance
RRC 480/25 · Quinaire · P. Sepullius Macer · 44 av. J.-C.
Victoire / Fortuna au gouvernail et à la corne
Denier Marc Antoine RRC 494/32 — Fortuna debout tenant une Victoire et la corne d'abondance
RRC 494/32 · Denier · C. Vibius Varus · 42 av. J.-C.
Marc Antoine / Fortuna à la Victoire et à la corne
Aureus Octave RRC 525/1 — Fortuna debout au gouvernail et à la corne d'abondance
RRC 525/1 · Aureus · Ti. Sempronius Gracchus · 40 av. J.-C. ou après
Octavien / Fortuna au gouvernail et à la corne

Sur l'aureus de Lépide frappé par P. Clodius (RRC 494/4), la figure féminine debout, de face, tient un sceptre et la corne d'abondance, une cuirasse à ses pieds ; Crawford l'identifie avec réserve à Fortuna, et l'on a aussi proposé Felicitas, dont Lépide avait fait construire le temple sur le Forum.

05 Fortuna Redux · Denier d'Auguste · Q. Rustius · RIC I² 322 19 – 18 av. J.-C.
🏛 Les deux Fortunes d'Antium · autel de la Fortune du Retour
Denier d'Auguste RIC 322 — bustes accolés de Fortuna Victrix et Fortuna Felix / autel FOR RE 2079AU · RIC 322
🏛 Légendes & description · RIC I² 322
AversQ · RVSTIVS · FORTVNAE · ANTIATBustes accolés à droite de Fortuna Victrix, casquée, et de Fortuna Felix, diadémée, posés sur une base terminée par des têtes de bélier.
ReversCAESARI · AVGVSTO · EX · S · CAutel orné inscrit FOR RE (Fortunae Reduci).

À son retour d'Orient en 19 av. J.-C., Auguste reçoit du Sénat un autel de Fortuna Redux, consacré près de la porte Capène, devant le temple d'Honos et Virtus ; Auguste le rapporte lui-même dans les Res Gestae (11). Le jour de son retour, le 12 octobre, devient la fête des Augustalia.

Le monétaire Q. Rustius y associe à l'avers les deux Fortunes du grand sanctuaire d'Antium, la Victorieuse et l'Heureuse — celles qu'invoque Horace (« ô déesse qui règnes sur la douce Antium », Odes, I, 35). Les têtes de bélier de la base rappellent l'emblème familial des Rustii, déjà présent sur le denier de L. Rustius (RRC 389/1). Un aureus du même monétaire (2078AU · RIC 321) montre les deux Fortunes affrontées.

✦ Culte et sanctuaires
06 Préneste — l'oracle de Fortuna Primigenia Sanctuaire · fin du IIe siècle av. J.-C.

Le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Praeneste (Palestrina), aménagé en vastes terrasses étagées sur le flanc de la colline à la fin du IIe siècle av. J.-C., est l'un des plus grands complexes religieux de l'Italie républicaine. On y consultait les sortes : des tablettes de chêne gravées de caractères anciens, qu'un enfant tirait au sort pour livrer la réponse de la déesse. Cicéron en rapporte la légende de fondation et décrit la statue de Fortuna assise, allaitant Jupiter et Junon enfants, que vénéraient les mères (De divinatione, II, 85–87).

Le sens de l'épithète Primigenia, « la première-née », reste discuté : des dédicaces de Préneste associent la déesse à « l'enfant de Jupiter » (Iovis puer), formule que l'on comprend tantôt comme faisant de Fortuna la fille aînée de Jupiter, tantôt comme désignant le Jupiter enfant qu'elle nourrit. C'est précisément ce culte que convoque le denier de M. Plaetorius Cestianus avec sa tablette SORS.

07 Les Fortunes de Rome Sanctuaires · République et Auguste

La multiplicité des épithètes témoigne de l'ampleur du culte et de la diversité des situations que Fortuna était censée gouverner :

Fors Fortuna — sanctuaires sur la rive droite du Tibre, attribués à Servius Tullius ; fête populaire le 24 juin (Ovide, Fastes, VI, 773–784). Fortuna Muliebris — temple au quatrième mille de la via Latina, lié à la légende de Coriolan et des matrones (Tite-Live, II, 40). Fortuna Publica (Populi Romani) — temples sur le Quirinal, Fortune de l'État romain. Fortuna Virilis — honorée le 1er avril par les femmes, qui lui demandaient de cacher aux hommes les défauts de leur corps (Ovide, Fastes, IV, 145–150). Fortuna Equestris — temple voué par Q. Fulvius Flaccus en 180 av. J.-C. Fortuna Huiusce Diei, « la Fortune de ce jour » — temple voué par Q. Lutatius Catulus après la victoire de Verceil (101 av. J.-C.), généralement identifié au temple rond B du Largo Argentina. Fortuna Redux — autel consacré par le Sénat en 19 av. J.-C. pour le retour d'Auguste (section 05).

Fortuna n'est pas une divinité à fonction unique, mais une puissance qui accompagne chaque moment de l'existence, de la vie privée aux affaires de l'État.

✦ Héritage culturel
08 La Rota Fortunae — de Boèce aux Carmina Burana VIe – XIIIe siècle
Roue de la Fortune, miniature du Codex Buranus
Roue de la Fortune — miniature du Codex Buranus, XIIIe s. · Bayerische Staatsbibliothek, Munich · Wikimedia Commons

La roue de Fortune, déjà présente chez les auteurs latins, devient un grand thème moral avec la Consolation de Philosophie de Boèce (v. 524 apr. J.-C.), où Fortuna s'adresse elle-même au philosophe emprisonné pour lui rappeler que sa nature est de faire tourner la roue (livre II). Le motif traverse tout le Moyen Âge et la Renaissance, de Dante à Shakespeare.

Le manuscrit des Carmina Burana (Codex Buranus, provenant de l'abbaye de Benediktbeuern, XIIIe s.) en donne l'une des images les plus célèbres : Fortuna trône au centre d'une roue à laquelle s'accrochent quatre figures — regnabo (je régnerai), regno (je règne), regnavi (j'ai régné), sum sine regno (je suis sans règne).

09 Edward Burne-Jones — La Roue de la Fortune 1875–1883 · Musée d'Orsay, Paris
La Roue de la Fortune, Edward Burne-Jones, 1875-1883, Musée d'Orsay
Edward Burne-Jones — The Wheel of Fortune, 1875–1883 · Huile sur toile, 200 × 100 cm · Musée d'Orsay, Paris · Wikimedia Commons

Dans cette toile monumentale du préraphaélite Edward Burne-Jones (1833–1898), Fortuna, gigantesque, enveloppée d'un ample drapé bleu-gris et la tête couverte, les yeux clos baissés, fait tourner une immense roue de bois à laquelle sont attachés trois hommes nus : un esclave au sommet, un roi couronné, un poète lauré en bas. Les nus s'inspirent des figures de Michel-Ange à la chapelle Sixtine.

Le peintre y travailla près de dix ans et la tenait pour l'une de ses œuvres les plus réussies ; il la commentait ainsi : sa roue de Fortune est une image vraie, qui vient prendre chacun à son tour pour le briser. Exposée à la Grosvenor Gallery en 1883, l'œuvre est entrée au musée d'Orsay en 1980.

✦ Fiches numismatiques liées

République romaine

Auguste

Divinités et allégories apparentées

📚Notes & Références
  • Cicéron, Laelius de amicitia, XV, 54 — la Fortune aveugle, qui aveugle ceux qu'elle favorise.
  • Cicéron, De divinatione, II, 85–87 — les sortes de Préneste et la statue de Fortuna allaitant Jupiter et Junon.
  • Tite-Live, II, 40 — fondation du temple de Fortuna Muliebris.
  • Horace, Odes, I, 35 — hymne à la Fortune d'Antium.
  • Ovide, Fastes, IV, 145–150 (Fortuna Virilis) et VI, 773–784 (Fors Fortuna) ; Tristes, V, 8 — l'instabilité de Fortuna.
  • Auguste, Res Gestae, 11 — l'autel de Fortuna Redux près de la porte Capène.
  • Juvénal, Satires, X — la vanité des vœux humains face à Fortuna.
  • Plutarque, De la Fortune des Romains.
  • Boèce, Consolation de Philosophie, II (v. 524 apr. J.-C.) — Fortuna et sa roue.
  • Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 405/2, 409/1, 440/1, 480/25, 494/4, 494/32, 513/1, 525/1.
  • Sutherland, C.H.V., The Roman Imperial Coinage, I², Londres, 1984 — RIC 321–322 (Q. Rustius).
  • Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — notices Plaetoria, Sicinia, Arria.
  • Hollstein, W., Die stadtrömische Münzprägung der Jahre 78–50 v. Chr. zwischen politischer Aktualität und Familienthematik, Munich, 1993 — datation des deniers de M. Plaetorius Cestianus.
  • Woytek, B., Arma et Nummi. Forschungen zur römischen Finanzgeschichte und Münzprägung der Jahre 49 bis 42 v. Chr., Vienne, 2003.
  • Champeaux, J., Fortuna. Recherches sur le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain des origines à la mort de César, 2 vol., Rome, École française de Rome, 1982–1987.
Article rédigé parChristopher Mérat
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