Fortuna
Déesse du hasard et de la destinée · Iconographie numismatique · République romaine et Auguste
Fortuna, déesse romaine du hasard, de la chance et de la destinée, est l'une des figures les plus populaires et les plus complexes du panthéon romain. Les Anciens rattachaient son nom à fors, « le hasard », mot lui-même rapproché de ferre, « porter » : Fortuna est celle qui « apporte » à chacun son lot. Assimilée à la Tyché grecque, elle s'en distingue par des racines italiques anciennes — ses grands sanctuaires de Préneste et d'Antium sont latins — et par la richesse de ses épithètes : Fortuna Primigenia, Fortuna Publica, Fortuna Muliebris, Fortuna Redux…
Son rôle oscille entre une puissance bienveillante qui dispense la prospérité et une force capricieuse, capable de renverser les plus puissants. Cette ambivalence explique la place qu'elle occupe sur les monnaies de la fin de la République : elle apparaît au moment où les carrières des magistrats et le sort de l'État semblent livrés aux retournements des guerres civiles.

« Non seulement la Fortune est elle-même aveugle, mais le plus souvent elle rend aveugles ceux qu'elle a pris dans ses bras. »
— Cicéron, Laelius de amicitia, XV, 54
L'iconographie de Fortuna se fixe à l'époque hellénistique et romaine autour de deux attributs principaux, le gouvernail et la corne d'abondance ; d'autres — la roue, le bandeau sur les yeux — relèvent surtout de la tradition littéraire puis médiévale.
Sur les monnaies républicaines, Fortuna apparaît d'abord en buste (RRC 405/2, RRC 440/1, RRC 513/1), puis, à partir de 44 av. J.-C., debout, tenant le gouvernail et la corne d'abondance (RRC 480/25, RRC 525/1) ou une Victoire et la corne (RRC 494/32).
Fortuna est absente du monnayage romain pendant plus d'un siècle et demi. Elle n'y entre qu'en 69 av. J.-C., avec les deniers de M. Plaetorius Cestianus qui évoquent l'oracle de Préneste, puis s'impose pendant les guerres civiles : Fortune du peuple romain (Fortuna Populi Romani) chez les Pompéiens en 49, Fortuna debout sur les monnaies des triumvirs en 44–40, enfin Fortuna Redux, la Fortune du Retour, sous Auguste en 19 av. J.-C.
Le choix de la déesse traduit une vision du monde où le destin du général, du magistrat et de l'État dépend d'une faveur que nul ne maîtrise — et que chaque camp revendique pour lui-même.
1350PL · RRC 405/2Ce denier est la plus ancienne évocation de Fortuna sur la monnaie romaine. La tablette inscrite SORS renvoie aux sortes, les tablettes oraculaires tirées au sort dans le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Préneste (voir section 06). L'enfant a été identifié comme Sors personnifiée ou comme Jupiter Puer, le Jupiter enfant que Fortuna allaitait à Préneste selon Cicéron ; l'identification du buste d'avers reste elle-même hypothétique.
Crawford date l'émission de 69 av. J.-C. ; W. Hollstein (1993) la place en 57 av. J.-C. M. Plaetorius Cestianus fut édile curule en 67 : ses deniers à la Vacuna (RRC 409/1), dont le buste composite porte une corne d'abondance, prolongent ce goût pour les divinités de la prospérité et du sort.
1420SI · RRC 440/1Première légende monétaire à nommer explicitement la déesse : FORT(una) P(opuli) R(omani). Frappé en 49 av. J.-C. par Q. Sicinius, partisan de Pompée, ce denier associe la Fortune de l'État aux emblèmes de la paix (caducée) et de la victoire (palme) — un programme favorable au camp pompéien au moment où éclate la guerre contre César.
La même Fortuna Populi Romani reparaît en 41 av. J.-C. sur l'aureus de M. Arrius Secundus (RRC 513/1), avec les initiales F · P · R au-dessus du buste.
Après la mort de César, Fortuna quitte le buste pour la figure en pied, avec les attributs qui resteront les siens sous l'Empire. En 44 av. J.-C., P. Sepullius Macer l'associe à la Victoire sur un quinaire ; en 42, les monétaires des triumvirs la placent au revers des portraits de Marc Antoine (C. Vibius Varus) et de Lépide (P. Clodius) ; vers 40, Ti. Sempronius Gracchus l'associe au portrait d'Octavien.

Victoire / Fortuna au gouvernail et à la corne

Marc Antoine / Fortuna à la Victoire et à la corne

Octavien / Fortuna au gouvernail et à la corne
Sur l'aureus de Lépide frappé par P. Clodius (RRC 494/4), la figure féminine debout, de face, tient un sceptre et la corne d'abondance, une cuirasse à ses pieds ; Crawford l'identifie avec réserve à Fortuna, et l'on a aussi proposé Felicitas, dont Lépide avait fait construire le temple sur le Forum.
2079AU · RIC 322À son retour d'Orient en 19 av. J.-C., Auguste reçoit du Sénat un autel de Fortuna Redux, consacré près de la porte Capène, devant le temple d'Honos et Virtus ; Auguste le rapporte lui-même dans les Res Gestae (11). Le jour de son retour, le 12 octobre, devient la fête des Augustalia.
Le monétaire Q. Rustius y associe à l'avers les deux Fortunes du grand sanctuaire d'Antium, la Victorieuse et l'Heureuse — celles qu'invoque Horace (« ô déesse qui règnes sur la douce Antium », Odes, I, 35). Les têtes de bélier de la base rappellent l'emblème familial des Rustii, déjà présent sur le denier de L. Rustius (RRC 389/1). Un aureus du même monétaire (2078AU · RIC 321) montre les deux Fortunes affrontées.
Le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Praeneste (Palestrina), aménagé en vastes terrasses étagées sur le flanc de la colline à la fin du IIe siècle av. J.-C., est l'un des plus grands complexes religieux de l'Italie républicaine. On y consultait les sortes : des tablettes de chêne gravées de caractères anciens, qu'un enfant tirait au sort pour livrer la réponse de la déesse. Cicéron en rapporte la légende de fondation et décrit la statue de Fortuna assise, allaitant Jupiter et Junon enfants, que vénéraient les mères (De divinatione, II, 85–87).
Le sens de l'épithète Primigenia, « la première-née », reste discuté : des dédicaces de Préneste associent la déesse à « l'enfant de Jupiter » (Iovis puer), formule que l'on comprend tantôt comme faisant de Fortuna la fille aînée de Jupiter, tantôt comme désignant le Jupiter enfant qu'elle nourrit. C'est précisément ce culte que convoque le denier de M. Plaetorius Cestianus avec sa tablette SORS.
La multiplicité des épithètes témoigne de l'ampleur du culte et de la diversité des situations que Fortuna était censée gouverner :
Fors Fortuna — sanctuaires sur la rive droite du Tibre, attribués à Servius Tullius ; fête populaire le 24 juin (Ovide, Fastes, VI, 773–784). Fortuna Muliebris — temple au quatrième mille de la via Latina, lié à la légende de Coriolan et des matrones (Tite-Live, II, 40). Fortuna Publica (Populi Romani) — temples sur le Quirinal, Fortune de l'État romain. Fortuna Virilis — honorée le 1er avril par les femmes, qui lui demandaient de cacher aux hommes les défauts de leur corps (Ovide, Fastes, IV, 145–150). Fortuna Equestris — temple voué par Q. Fulvius Flaccus en 180 av. J.-C. Fortuna Huiusce Diei, « la Fortune de ce jour » — temple voué par Q. Lutatius Catulus après la victoire de Verceil (101 av. J.-C.), généralement identifié au temple rond B du Largo Argentina. Fortuna Redux — autel consacré par le Sénat en 19 av. J.-C. pour le retour d'Auguste (section 05).
Fortuna n'est pas une divinité à fonction unique, mais une puissance qui accompagne chaque moment de l'existence, de la vie privée aux affaires de l'État.
La roue de Fortune, déjà présente chez les auteurs latins, devient un grand thème moral avec la Consolation de Philosophie de Boèce (v. 524 apr. J.-C.), où Fortuna s'adresse elle-même au philosophe emprisonné pour lui rappeler que sa nature est de faire tourner la roue (livre II). Le motif traverse tout le Moyen Âge et la Renaissance, de Dante à Shakespeare.
Le manuscrit des Carmina Burana (Codex Buranus, provenant de l'abbaye de Benediktbeuern, XIIIe s.) en donne l'une des images les plus célèbres : Fortuna trône au centre d'une roue à laquelle s'accrochent quatre figures — regnabo (je régnerai), regno (je règne), regnavi (j'ai régné), sum sine regno (je suis sans règne).

Dans cette toile monumentale du préraphaélite Edward Burne-Jones (1833–1898), Fortuna, gigantesque, enveloppée d'un ample drapé bleu-gris et la tête couverte, les yeux clos baissés, fait tourner une immense roue de bois à laquelle sont attachés trois hommes nus : un esclave au sommet, un roi couronné, un poète lauré en bas. Les nus s'inspirent des figures de Michel-Ange à la chapelle Sixtine.
Le peintre y travailla près de dix ans et la tenait pour l'une de ses œuvres les plus réussies ; il la commentait ainsi : sa roue de Fortune est une image vraie, qui vient prendre chacun à son tour pour le briser. Exposée à la Grosvenor Gallery en 1883, l'œuvre est entrée au musée d'Orsay en 1980.
République romaine
Auguste
Divinités et allégories apparentées
- Cicéron, Laelius de amicitia, XV, 54 — la Fortune aveugle, qui aveugle ceux qu'elle favorise.
- Cicéron, De divinatione, II, 85–87 — les sortes de Préneste et la statue de Fortuna allaitant Jupiter et Junon.
- Tite-Live, II, 40 — fondation du temple de Fortuna Muliebris.
- Horace, Odes, I, 35 — hymne à la Fortune d'Antium.
- Ovide, Fastes, IV, 145–150 (Fortuna Virilis) et VI, 773–784 (Fors Fortuna) ; Tristes, V, 8 — l'instabilité de Fortuna.
- Auguste, Res Gestae, 11 — l'autel de Fortuna Redux près de la porte Capène.
- Juvénal, Satires, X — la vanité des vœux humains face à Fortuna.
- Plutarque, De la Fortune des Romains.
- Boèce, Consolation de Philosophie, II (v. 524 apr. J.-C.) — Fortuna et sa roue.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 405/2, 409/1, 440/1, 480/25, 494/4, 494/32, 513/1, 525/1.
- Sutherland, C.H.V., The Roman Imperial Coinage, I², Londres, 1984 — RIC 321–322 (Q. Rustius).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — notices Plaetoria, Sicinia, Arria.
- Hollstein, W., Die stadtrömische Münzprägung der Jahre 78–50 v. Chr. zwischen politischer Aktualität und Familienthematik, Munich, 1993 — datation des deniers de M. Plaetorius Cestianus.
- Woytek, B., Arma et Nummi. Forschungen zur römischen Finanzgeschichte und Münzprägung der Jahre 49 bis 42 v. Chr., Vienne, 2003.
- Champeaux, J., Fortuna. Recherches sur le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain des origines à la mort de César, 2 vol., Rome, École française de Rome, 1982–1987.
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