Europe
Princesse phénicienne · L'enlèvement par Zeus · Iconographie numismatique · République romaine
Europe, fille d'Agénor, roi de Tyr (ou de Sidon selon les versions), et de Téléphassa, sœur de Cadmos, est l'une des figures les plus célèbres de la mythologie grecque. Son mythe — l'enlèvement par Zeus métamorphosé en taureau blanc — traverse toute l'Antiquité, du Catalogue des femmes attribué à Hésiode aux Métamorphoses d'Ovide, et la tradition y rattache le nom du continent occidental. Princesse phénicienne, elle incarne le pont entre l'Orient et l'Occident, entre le monde phénicien et le monde grec.
Son passage de la côte phénicienne aux rivages crétois n'est pas seulement un enlèvement divin : c'est un acte fondateur. Des fils qu'elle donne à Zeus — Minos, Rhadamanthe et Sarpédon — naissent des dynasties et des lignées qui structurent la géographie mythologique du bassin méditerranéen.

« La fille d'Agénor admire qu'il soit si beau, qu'il ne menace d'aucun combat ; mais, si doux qu'il soit, elle craint d'abord de le toucher. Bientôt elle s'approche et tend des fleurs à sa bouche éclatante de blancheur. »
— Ovide, Métamorphoses, II, 858–861 (traduction libre)
Selon le récit le plus répandu, celui d'Ovide, Zeus, épris de la beauté d'Europe, charge Hermès de pousser les troupeaux royaux vers le rivage, puis se mêle à eux sous la forme d'un magnifique taureau blanc aux cornes petites et luisantes, pour l'approcher sans l'effrayer. Europe et ses compagnes jouent au bord de la mer. Attirée par la douceur de l'animal, la jeune fille s'approche, le caresse, lui tend des fleurs, puis ose s'asseoir sur son dos.
Zeus saisit l'occasion : il s'avance dans les flots et gagne le large en direction de la Crète. Europe, agrippée d'une main à une corne, voit son vêtement gonflé par le vent — motif du voile flottant que reprendront peintres et graveurs de monnaies. Sur l'île, à Gortyne selon la tradition locale, Zeus révèle sa véritable nature. De leur union naissent trois fils : Minos, futur roi de Crète et juge des Enfers ; Rhadamanthe, également juge des morts, réputé pour sa justice inflexible ; et Sarpédon, qui selon certaines versions règne ensuite en Lycie.
La tradition prête à Zeus des présents pour Europe : Laelaps, le chien qui rattrape toujours sa proie ; un javelot qui ne manque jamais sa cible ; et Talos, le géant de bronze chargé de garder les côtes de la Crète. Europe épouse ensuite Astérion, roi de l'île, qui adopte ses fils. Ses frères, envoyés à sa recherche par Agénor, ne la retrouvent jamais : Cadmos, guidé par l'oracle de Delphes, fonde Thèbes.
Ce cratère, signé par Assteas, maître de la céramique à figures rouges de Paestum en Grande-Grèce, est l'une des représentations antiques les plus spectaculaires du mythe. Europe y est figurée assise sur le taureau qui fend les flots, son voile déployé en arc au-dessus de la tête, au milieu de créatures marines qui escortent l'animal divin.
La vivacité du dessin et la richesse narrative de la scène en font un témoignage de premier ordre sur la réception du mythe d'Europe dans le monde grec d'Italie du Sud au IVe siècle avant notre ère. Issu de fouilles clandestines et longtemps conservé au J. Paul Getty Museum, le vase a été restitué à l'Italie en 2005.
L'iconographie d'Europe est remarquablement stable à travers les siècles : la jeune femme assise sur le taureau, voile déployé, constitue l'image canonique qui se décline de la métope archaïque de Sélinonte jusqu'aux fresques de Pompéi.
Sur le denier de L. Volumnius Strabo (RRC 377/1), ces éléments convergent en une composition d'une grande efficacité narrative : le taureau chargeant à gauche, Europe assise tenant son voile gonflé au-dessus de sa tête, le foudre ailé derrière elle et une feuille de lierre sous le taureau — le mythe entier condensé sur un flan d'argent de moins de quatre grammes.
Le choix du revers « Europe sur le taureau » est inhabituel dans le monnayage romain républicain. Le sujet est en revanche familier du monde grec : Gortyne, en Crète, qui se disait le lieu de l'union d'Europe et de Zeus, associe Europe et le taureau sur ses statères. Aucune source n'éclaire le choix du monétaire ; l'association de Jupiter à l'avers et de l'une de ses amours au revers relève du goût pour les sujets mythologiques grecs qui marque les émissions de cette période.
Frappé en 81 av. J.-C., sous la dictature de Sylla, ce denier serratus (à bord dentelé) illustre la liberté iconographique dont disposaient alors les magistrats monétaires pour signer leur émission.
RRC 377/1 · Argent · British MuseumLa composition est savamment construite : Jupiter à l'avers et son enlèvement d'Europe au revers forment un diptyque narratif cohérent. Le foudre ailé derrière Europe signe l'identité divine du taureau. La feuille de lierre sous l'animal — « feuille de vigne » dans les anciens catalogues — est probablement un symbole d'émission ; le lierre évoque Dionysos, mais aucun lien avec le mythe n'est établi.
Le format serratus — bord dentelé caractéristique — reste d'interprétation débattue : prévention de la fraude par fourrage, signe distinctif ou simple convention.
Références : RRC 377/1 · Babelon, Volteia 6 · Sydenham 743 · Sear, RCV I, 298 · BMCRR 3142 · Atelier : Rome · Argent
La légende abrégée L·VOL·L·F·STRAB a reçu deux lectures. Les catalogues anciens (Babelon, Sydenham), suivis par une partie du commerce, l'attribuent à la gens Volteia (« L. Volteius Strabo ») ; Michael Crawford, dans Roman Republican Coinage, préfère y lire L. Volumnius Strabo, lecture reprise par le catalogue du British Museum (Ghey, Leins & Crawford, 2010) : le monétaire appartiendrait alors à la gens Volumnia, famille connue dès le Ve siècle av. J.-C. et comptant des branches patricienne et plébéienne.
Son cognomen Strabo — « qui louche » en latin — désignait une particularité physique devenue héréditaire dans certaines familles. On a proposé de rapprocher le monétaire du L. Volumnius L.f. qui figure dans le consilium de Cn. Pompeius Strabo, père de Pompée le Grand, devant Asculum en 89 av. J.-C., pendant la Guerre sociale — identification plausible mais non démontrée.
Son émission date de 81 av. J.-C., en pleine dictature syllanienne, période de monnayage intense où les magistrats monétaires mobilisaient l'iconographie comme vecteur d'identité familiale et de culture classique.
Les Grecs ont rattaché le nom du continent Europe à la princesse, sans que le lien soit assuré — Hérodote s'étonne déjà qu'une Asiatique, qui n'a jamais mis le pied dans cette contrée, lui ait donné son nom. L'étymologie reste débattue : le grec eurys + ôps donnerait « au large visage » ou « au large regard » ; une hypothèse ancienne, contestée, y voit un mot sémitique désignant le couchant.
Le taureau, symbole de puissance et de fécondité dans tout le bassin méditerranéen, relie le mythe à des cultes anciens. L'union d'Europe et de Zeus a parfois été lue comme une hiérogamie — un mariage sacré entre le ciel et la terre ; à Gortyne, la tradition montrait le platane sous lequel elle aurait eu lieu.
Le voyage de la côte phénicienne vers la Crète fait aussi écho aux échanges réels entre le Proche-Orient et la Grèce : la tradition attribue à Cadmos, frère d'Europe, l'introduction en Grèce des lettres phéniciennes, dont dérive l'alphabet grec.
En astronomie, l'une des quatre lunes galiléennes de Jupiter porte son nom ; sa croûte de glace, survolée par la sonde Galileo, est la cible de la mission Europa Clipper, lancée en 2024.
Le mythe d'Europe a engendré l'une des traditions iconographiques les plus riches de l'Antiquité, de la métope archaïque de Sélinonte (VIe s. av. J.-C., Palerme) aux fresques de Pompéi, dont celle du Musée archéologique de Naples (inv. 111475) reproduite ci-dessus. Les monnaies de Gortyne montrent Europe chevauchant le taureau, puis, aux IVe–IIIe siècles av. J.-C., assise dans un platane, le taureau au revers.

À la Renaissance, Titien peint pour Philippe II son Enlèvement d'Europe (1559–1562, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston), qui transporte la scène en pleine mer ; Rubens en fera une copie (Prado), et Rembrandt traite le sujet en 1632 (J. Paul Getty Museum). Du côté littéraire, de Moschos — auteur au IIe siècle av. J.-C. d'un petit poème entièrement consacré à Europe — jusqu'aux poètes modernes, la princesse phénicienne n'a jamais cessé d'inspirer.
Europe à l'iconographie — L. Volumnius Strabo
Contexte mythologique — Jupiter
- Homère, Iliade, XIV, 321–322 — « la fille de Phénix », mère de Minos et de Rhadamanthe, parmi les amours de Zeus.
- Hésiode, Catalogue des femmes, fr. 140–141 Merkelbach-West — l'enlèvement et les fils d'Europe. (L'Europe de la Théogonie, v. 357, est une Océanide homonyme.)
- Hérodote, Histoires, I, 2 et IV, 45 — version rationalisée de l'enlèvement ; remarque sur le nom du continent.
- Moschos, Europe (IIe s. av. J.-C.) — poème entièrement consacré au mythe, avec le songe prophétique d'Europe.
- Ovide, Métamorphoses, II, 833–875 — récit de l'enlèvement, du taureau blanc à la traversée de la mer.
- Apollodore, Bibliothèque, III, 1, 1–2 — généalogie : Agénor, Europe, Cadmos, Minos, Rhadamanthe, Sarpédon.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 377/1 ; attribution à la gens Volumnia.
- Ghey, E., Leins, I. & Crawford, M.H., A Catalogue of the Roman Republican Coins in the British Museum, 2010 — 377.1 (L. Volumnius Strabo).
- Grueber, H.A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, Londres, 1910 — BMCRR 3142.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Volteia 6.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 743.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Londres, 2000 — n° 298.
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