
L’Aplustre : Le Couronnement Subtil de l’Art Naval Antique
Introduction
Dans l’étude de l’architecture navale antique, l’œil est souvent attiré par la proue agressive, armée du rostre et parée de l’acrostole. Pourtant, c’est à l’arrière, au niveau de la poupe, que s’achevait l’œuvre du charpentier et du sculpteur, couronnée par un élément d’une importance symbolique et esthétique considérable : l’aplustre. Loin d’être un simple détail décoratif, cet ornement était la signature du navire, son point culminant visuel, et un marqueur de son identité et de son prestige.
I. Définition et Résonance Historique
L’aplustre (du grec ancien aplustron) désigne l’ensemble des ornements sculptés et peints qui s’élevaient au-dessus de la poupe (la partie arrière) d’un navire de guerre ou de commerce, souvent disposés en forme d’éventail, de plumeaux, ou d’ailes déployées.
Historiquement, l’aplustre se distingue par sa symétrie et sa finesse. Si l’acrostole (l’ornement de la proue, souvent en forme de tête d’animal ou de figure mythologique) était un symbole de force et de menace, l’aplustre incarnait plutôt la dignité et le panache.
Chez les Grecs et les Romains, ces ornements jouaient un rôle essentiel, notamment après une victoire navale. Il était de coutume de capturer l’aplustre du navire ennemi vaincu pour l’exposer comme un trophée dans un temple ou sur le forum. La possession de ces pièces était une preuve tangible et hautement symbolique de la supériorité militaire.
II. Formes et Symbolisme de la Poupe
La forme de l’aplustre n’était jamais laissée au hasard. Sa configuration en éventail ou en palmette (inspirée du palmier) n’était pas seulement esthétique ; elle portait des significations profondes :
1. La Vocation Funéraire et Protectrice
L’aplustre servait, dans certaines traditions, à conjurer le sort ou à attirer la faveur des dieux de la mer. Parfois associé à des motifs de plumes stylisées ou de queue de poisson, il agissait comme un symbole de protection pour le navire, veillant sur son sillage. Il marquait aussi l’arrière, où l’équipage et le capitaine se tenaient, faisant de la poupe la partie la plus sacrée du vaisseau.
2. Le Signe de Reconnaissance
De loin, la silhouette d’un navire était identifiable par la forme et la couleur de ses ornements. L’aplustre permettait de distinguer le type de navire, son origine, voire le statut de son propriétaire. Il était un étendard muet, particulièrement important pour les amiraux ou les trières d’État, où l’ornementation était plus riche et plus élaborée.
III. Survivance et Héritage
Si l’aplustre, dans sa forme antique précise, a disparu avec les évolutions de l’architecture navale, son esprit a perduré.
Le Lanternon et les Pavillons : Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les poupes des grands vaisseaux de ligne ont été ornées de vastes galeries et couronnées par des lanternons ou des sculptures massives, qui reprenaient cette idée de magnificence au point le plus élevé de l’arrière. Ces éléments continuaient de signer la puissance et la gloire du souverain.
Le Couronnement : Même aujourd’hui, les navires militaires portent des symboles et des figures de poupe qui sont les héritiers directs de cette tradition ornementale, perpétuant l’idée que l’achèvement d’un navire se doit d’être une œuvre d’art totale.
Conclusion
L’aplustre est plus qu’un mot rare de la langue française ; il est une clé pour comprendre l’esthétique et la symbolique des civilisations maritimes. En tant que couronnement de la poupe, il était le point où se rejoignaient la technique navale et l’expression artistique, faisant de chaque vaisseau non seulement un outil de guerre ou de commerce, mais un véhicule de la gloire et de l’identité. Il rappelle que dans la marine antique, la beauté n’était jamais dissociée de la puissance.