Artémis d'Éphèse
La Puissance Fertile de l'Orient · Iconographie numismatique républicaine
Si l'Artémis grecque nous est familière sous les traits d'une chasseresse svelte, arc à la main et biche à ses côtés, son incarnation à Éphèse raconte une tout autre histoire. À la croisée des mondes grec et anatolien, Artémis d'Éphèse s'impose comme une divinité souveraine de la fécondité et de la nature, bien loin de la simple gardienne des forêts.
Sa silhouette hiératique, couverte de rangées de protubérances ovoïdes et d'animaux sculptés, fascine depuis l'Antiquité. Elle fut l'une des divinités les plus vénérées du monde méditerranéen, et son temple d'Éphèse — l'Artémision — figurait parmi les Sept Merveilles du monde antique. À Rome, elle n'apparaît sur les deniers qu'au cœur de la guerre civile, en 49 et 48 av. J.-C., dans les deux camps.

« Grande est l'Artémis des Éphésiens ! »
— Actes des Apôtres, 19, 28 — le cri des orfèvres d'Éphèse dressés contre Paul
Artémis d'Éphèse · IIe s. apr. J.-C.Musée d'Éphèse · Selçuk
Ce qui frappe d'emblée devant les statues de l'Artémis éphésienne — comme celles conservées au musée d'Éphèse à Selçuk — c'est son buste couvert de multiples protubérances ovoïdes. Pendant des siècles, on y a vu des seins, symboles d'une fécondité débordante. Les recherches modernes proposent d'autres lectures :
Quelle que soit leur nature exacte, ces éléments soulignent sa fonction de Mère nourricière et de protectrice de la vie — la Potnia Thêrôn, Maîtresse des Animaux.

L'Artémision d'Éphèse comptait parmi les plus vastes édifices du monde grec : un temple diptère de plus de cent mètres de long, à 127 colonnes ioniques selon Pline l'Ancien. Le temple archaïque, élevé au VIe s. av. J.-C. avec le concours de Crésus, fut incendié en 356 av. J.-C. par Érostrate, puis reconstruit à l'identique sur un haut soubassement. Ravagé par les Goths dans les années 260 apr. J.-C., il déclina avec la fin des cultes païens.
L'Artémision jouissait du droit d'asile : quiconque franchissait ses limites passait sous la protection directe de la déesse. Plus qu'un lieu de culte, il faisait office de banque : rois, cités et particuliers y déposaient leurs richesses sous la garantie divine. Son prestige économique en faisait un pivot du commerce de l'Asie Mineure — et, pour un général à court de fonds, une tentation : en 49 av. J.-C., le pompéien Metellus Scipion projeta de s'emparer du trésor du temple, dont seule l'arrivée des lettres de Pompée le détourna (César, Guerre civile, III, 33).
Artémis d'ÉphèseMusées du Vatican
L'Artémis d'Éphèse est une figure syncrétique par excellence. Elle fusionne l'Artémis hellénique avec une ancienne grande déesse anatolienne, proche de Cybèle. Sur sa gaine (l'ependytês), on observe des rangées d'animaux sculptés : lions, taureaux, cerfs, griffons et abeilles. Elle est la Potnia Thêrôn — la Maîtresse des Animaux — qui ne chasse pas la faune, mais la domine et l'ordonne.
L'abeille était l'emblème d'Éphèse, au droit de ses monnaies pendant des siècles. Le culte était servi par des prêtres eunuques, les Mégabyzes, et par des officiants annuels appelés Essènes, nom que les Anciens rapprochaient du « roi » des abeilles.
Le culte d'Artémis à Éphèse resta vivace jusqu'à la fin de l'Antiquité. L'épisode des orfèvres d'Éphèse craignant pour leur commerce de petits temples d'argent — « Grande est l'Artémis des Éphésiens ! » — illustre la puissance de ce culte face à la prédication de Paul (Actes 19, 23–41).
RRC 445/3a · BnF REP-10019 · 4,06 gEn 49 av. J.-C., les consuls L. Cornelius Lentulus Crus et C. Claudius Marcellus, qui ont quitté Rome avec Pompée après le passage du Rubicon par César, font frapper ce denier en Asie Mineure (l'atelier exact reste discuté). Le revers reproduit la statue cultuelle d'Artémis d'Éphèse, de face, les bandelettes pendant de ses avant-bras tendus. Message clair : en honorant la grande déesse locale, les consuls s'adressent aux provinces d'Asie, où Lentulus lève alors deux légions pour Pompée (César, Guerre civile, III, 4).
Variante · ↗ Fiche 1427CODeux variantes de légende sont connues : la forme abrégée MAR en ligature (445/3b) est nettement plus fréquente dans les collections publiques que la forme C·MARC (445/3a). L'association Jupiter / Artémis d'Éphèse unit la souveraineté romaine incarnée par les consuls légitimes et la grande déesse des provinces orientales. Émission exceptionnelle : elle n'est pas signée par un magistrat monétaire, mais par les deux consuls en exercice, signe de l'état d'urgence de la guerre civile. Indice de rareté LesDioscures : 10.
Références : Crawford RRC 445/3a-b · Sydenham 1031 · Babelon Cornelia 66 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ BnF Gallica · ↗ CRRO
RRC 448/3 · British Museum · ↗ Fiche 1433HOUn an après les consuls pompéiens, c'est un monétaire césarien qui place la déesse sur un denier frappé à Rome. Contrairement à l'idole des deniers de 445/3, la figure ne porte pas les bandelettes mais un cerf et une lance : c'est une transposition de l'Artémis éphésienne plutôt qu'une copie de la statue d'Éphèse. Babelon la rapprochait de la Diane de l'Aventin, sanctuaire réputé imité de l'Artémision. Or Strabon rapporte que les Phocéens fondateurs de Marseille y avaient apporté le culte de l'Artémis d'Éphèse, et que la statue de l'Aventin reproduisait celle de Marseille : associée à la Gaule de l'avers, la déesse rappellerait la prise de la cité grecque par César en 49 av. J.-C. — une lecture plausible, mais qui reste une hypothèse.
Références : Crawford RRC 448/3 · Sydenham 953 · Babelon Hostilia 4 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XVI, 213-214 — La statue de bois de la déesse ; XXXVI, 95-97 — Le temple d'Éphèse et ses 127 colonnes.
- Strabon, Géographie, XIV, 1, 22-23 — Le temple d'Éphèse, l'incendie d'Érostrate et le droit d'asile.
- Strabon, Géographie, IV, 1, 4-5 — L'Artémis d'Éphèse à Marseille et la statue de l'Aventin.
- Actes des Apôtres, 19, 23-41 — L'émeute des orfèvres d'Éphèse contre Paul.
- César, Guerre civile, III, 4 — Les légions levées en Asie par Lentulus ; III, 33 — Metellus Scipion et le trésor d'Éphèse.
- Antipater de Sidon, Anthologie palatine, IX, 58 — Le temple d'Artémis parmi les Merveilles du monde.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 445/3 et 448/3.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Cornelia 66, Hostilia 4.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 953 et 1031.
- Woytek, B., « The denarii RRC 445/3, signed by the consuls Lentulus and Marcellus: a die study », dans F. Haymann, W. Hollstein, M. Jehne (éd.), Neue Forschungen zur Münzprägung der römischen Republik, Bonn, Habelt, p. 173-214.
- Saglio, E., « Sur un denier d'Hostilius Saserna et sur le culte primitif de Diane en Italie », Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 34, 1890, p. 263-271.
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