Bacchus
Dieu du vin et des bacchanales · Iconographie numismatique · République romaine
Bacchus est le dieu romain du vin, de l'ivresse et des débordements — notamment ceux des bacchanales, ses fêtes orgiaques. Il correspond à Dionysos dans la mythologie grecque, divinité beaucoup plus ancienne. Les Romains l'ont adopté, comme nombre d'autres divinités étrangères, en l'assimilant au vieux dieu italique Liber Pater. Le terme « Bacchus » n'est à l'origine qu'une épithète du dieu grec, translittérée du grec Βάκχος (Bákkhos) en alphabet latin.
C'est également le dieu de la vigne, de la fête et du théâtre — on le considère comme le père de la tragédie. Parmi ses compagnons favoris figurent Priape, Silène et le cortège des Ménades. Il peut s'incarner en taureau, en bouc ou en serpent. Ses attributs principaux — le thyrse, le canthare, le lierre et la grappe — sont repris à l'identique de son homologue grec Dionysos.

« Liber, et Vénus si elle vient joyeuse, et les Grâces lentes à dénouer leur étreinte, et les lampes vives te prolongeront jusqu'à ce que Phébus, revenu, mette en fuite les étoiles. »
— Horace, Odes, III, 21, 21–24 (à une amphore)
Le Bacchus des Offices est l'une des œuvres les plus énigmatiques du Caravage (1571–1610). Redécouverte au début du XXe siècle dans les réserves du musée, cette toile représente un jeune homme couronné de pampres, drapé à l'antique, offrant au spectateur une coupe de vin d'un geste cordial — l'invitant littéralement à partager le festin. Sur la table, une corbeille de fruits en partie gâtés rappelle l'évanescence des plaisirs.
La composition oscille entre scène naturaliste et allégorie : on y perçoit une réflexion sur le passage du temps et la fragilité des plaisirs sensuels. Le modèle tient la coupe de la main gauche, détail qui a conduit certains historiens à suggérer que le Caravage s'est peint à l'aide d'un miroir. L'examen scientifique de la toile a par ailleurs révélé, dans la carafe de vin du premier plan, le reflet minuscule d'un peintre à son ouvrage — signature discrète du maître lombard.
National Gallery · LondresCommandée par Alphonse Ier d'Este pour son camerino d'alabastro à Ferrare, cette toile de Titien (v. 1488–1576) est l'une des plus grandes célébrations de Bacchus dans l'art de la Renaissance. Le dieu bondit de son char tiré par deux guépards pour rejoindre Ariane abandonnée sur l'île de Naxos — un instant de rencontre suspendu entre effroi et ravissement. Au-dessus de la tête d'Ariane brille la couronne d'étoiles, présent du dieu à son épouse.
La gamme chromatique, d'une richesse exceptionnelle, témoigne du génie vénitien pour la couleur : le bleu lapis-lazuli du ciel, les rouges et ors des draperies, la carnation lumineuse d'Ariane. Le cortège bachique derrière Bacchus — Silène ivre sur son âne, les Ménades en transe, les satyres — déploie toute la violence joyeuse du thiase dionysiaque.
Prado, Madrid · 1628–1629Diego Vélasquez (1599–1660) offre une relecture radicalement terrestre du mythe : Bacchus trône au centre, couronné de feuillage, la peau plus pâle et plus lumineuse que ses compagnons — seul signe de sa divinité —, entouré non pas de nymphes ou de satyres, mais de buveurs espagnols au visage rougi, vêtus des habits ordinaires de leur temps.
Ce traitement démythifié et populaire est caractéristique de Vélasquez : le dieu s'invite dans la vie quotidienne et couronne de lierre un de ses dévots agenouillé, avec une ironie bienveillante. Le tableau n'est pas une scène de genre, mais une œuvre mythologique qui descend de l'Olympe pour s'asseoir parmi les hommes.
L'iconographie de Bacchus est héritée quasi intégralement de Dionysos grec. Les attributs qui le caractérisent sont stables depuis l'époque archaïque, et plusieurs d'entre eux se retrouvent sur les deniers républicains.
Sur les monnaies républicaines, Bacchus apparaît toujours sous les traits de Liber : une tête juvénile et imberbe, couronnée de lierre ou de vigne. Le denier de Lucius Cassius Longinus (RRC 386/1) en offre l'une des figurations les plus nettes : tête de Liber à l'avers, le thyrse sur l'épaule, et au revers la tête de sa parèdre Libera.
RRC 449/2 · VibiaLa particularité romaine est d'avoir fondu Bacchus avec Liber Pater, vieux dieu italique de la fertilité et de la vigne, honoré dès 493 av. J.-C. avec Cérès et Libera dans le temple de l'Aventin. Ce fonds proprement romain donne à Bacchus une profondeur que n'avait pas Dionysos : il est à la fois le dieu du vin venu de Grèce et la divinité terrienne de la germination et de la liberté plébéienne.
La crise des Bacchanales de 186 av. J.-C. — lorsque le Sénat encadra sévèrement les associations cultuelles bachiques jugées subversives — montre à quel point cette divinité pouvait paraître dangereuse pour l'ordre républicain. Le dieu revient pourtant sur les deniers au Ier siècle av. J.-C., toujours sous les traits sobres de Liber : Q. Titius (90 av. J.-C.), L. Cassius Longinus (78 av. J.-C.), puis C. Vibius Pansa (48 av. J.-C.) et C. Vibius Varus (42 av. J.-C.).
Cassia · RRC 386/1Le choix de Liber et de Libera par Lucius Cassius Longinus n'est pas anodin : selon la tradition, c'est Sp. Cassius qui dédia en 493 av. J.-C. le temple de Cérès, Liber et Libera sur l'Aventin, et la gens Cassia s'en fit la protectrice. Babelon y voit le temple des libertés de la plèbe, cause à laquelle les Cassii étaient traditionnellement attachés — Liber signifiant étymologiquement « le libre ».
Le couple divin réuni sur les deux faces rappelle aussi les Liberalia du 17 mars, fête commune de Liber et de Libera, et l'invocation de ces deux divinités au temps des vendanges.
Vibia · RRC 494/36Frappé sous le second triumvirat, ce denier réunit sur une seule monnaie presque toute la panoplie dionysiaque : couronne de lierre, thyrse, masque de théâtre et panthère. Liber semble attaché aux traditions des Vibii : il figurait déjà six ans plus tôt sur les deniers de C. Vibius Pansa (RRC 449/2).
Le nom latin Bacchus reprend l'épithète grecque Bákkhos. Le culte de Liber Pater — dieu italique de la fertilité, de la semence et de la vigne — est, lui, attesté à Rome dès le début du Ve siècle av. J.-C. ; son rapprochement avec Dionysos s'accentue progressivement sous l'influence de la Grande-Grèce, jusqu'à l'identification complète à la fin de la République. Bacchus y gagne une double nature : divinité importée et dieu ancestral du terroir.
Le Bacchus romain conserve tous les attributs de Dionysos : le thyrse, le cortège des Ménades et des Satyres, l'union avec Ariane, les métamorphoses en taureau ou en lion. Il est fils de Jupiter et de Sémélé, mortelle foudroyée par la gloire divine de son amant — Bacchus est donc né deux fois, arraché du ventre de sa mère mourante pour être cousu dans la cuisse de Jupiter jusqu'à terme. Cette double naissance fait de lui une figure liminaire, entre mortalité et immortalité.

En 186 av. J.-C., le Sénat romain prit une mesure exceptionnelle : le Senatus consultum de Bacchanalibus, dont une copie gravée sur bronze a été retrouvée à Tiriolo, en Calabre (CIL I², 581), soumit les associations cultuelles bachiques de toute l'Italie à une autorisation préalable du Sénat. Tite-Live rapporte que ces réunions nocturnes étaient accusées de favoriser crimes, débauches et complots contre l'État.
La répression fut sévère : selon Tite-Live, plus de sept mille hommes et femmes furent impliqués, et nombre d'entre eux exécutés. Cet épisode illustre la méfiance romaine envers les cultes à mystères perçus comme subversifs — tout en révélant la profonde popularité de Bacchus dans les couches populaires et dans les milieux hellénisés de l'Italie républicaine.
Malgré la répression, le culte de Bacchus ne disparut pas : encadré, il se maintint, et son iconographie demeura vivace sur les monnaies, les sarcophages et la vaisselle de bronze jusqu'à la fin de l'Empire.
Bacchus / Liber à l'avers
Divinités et personnages liés
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXXIX, 8–19 — récit détaillé du scandale des Bacchanales de 186 av. J.-C. et du sénatus-consulte.
- Senatus consultum de Bacchanalibus, table de bronze de Tiriolo — CIL I², 581.
- Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, VI, 17 — vœu du temple de Cérès, Liber et Libera.
- Ovide, Métamorphoses, III, 253–315 (naissance de Bacchus) et 511–733 (Penthée et les Bacchantes) ; Fastes, III, 713–790 (Liberalia).
- Horace, Odes, I, 18 ; II, 19 ; III, 21 — célébration poétique de Bacchus / Liber.
- Virgile, Géorgiques, II, 380–396 — Bacchus / Liber dans le contexte de la viticulture italienne.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV — généalogie et mythologie de Dionysos.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 341/2 (Titia), 386/1 (Cassia), 449/2 et 494/36 (Vibia).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Cassia, Titia, Vibia.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Spink, Londres.
- Bruhl, A., Liber Pater. Origine et expansion du culte dionysiaque à Rome et dans le monde romain, De Boccard, Paris, 1953.
- Turcan, R., Les cultes orientaux dans le monde romain, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
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