Bacchus
Dieu du vin et des bacchanales · Iconographie numismatique · République romaine
Bacchus est le dieu romain du vin, de l’ivresse et des débordements — notamment ceux des bacchanales, ses fêtes orgiaques. Il correspond à Dionysos dans la mythologie grecque, divinité beaucoup plus ancienne. Les Romains l’ont adopté, comme nombre d’autres divinités étrangères, en l’assimilant au vieux dieu italique Liber Pater. Le terme « Bacchus » n’est à l’origine qu’une épithète qualifiant le dieu grec, translittérée du grec Βάκχος (Bákkhos) en alphabet latin.
C’est également le dieu de la vigne, de la fête et du théâtre — on le considère comme le père de la tragédie. Parmi ses compagnons favoris figurent Priape, Silène et le cortège des Ménades. Il peut s’incarner en taureau, en bouc ou en serpent. Ses attributs principaux — le thyrse, le canthare, le lierre et la grappe — sont repris à l’identique de son homologue grec Dionysos, dont il est directement issu.
« Jamais Bacchus ne fut loin de Vénus et des Grâces, et c’est la loi de leur éternel commerce. »
— Horace, Odes, I, 18
Le Bacchus des Offices est l’une des œuvres les plus énigmatiques du Caravage (1571–1610). Retrouvée dans un piteux état dans les réserves du musée en 1913, cette toile représente un jeune homme couronné de pampres, drapé à l’antique, offrant au spectateur une coupe de vin d’un geste cordial — l’invitant littéralement à partager le festin. Sur la table, une corbeille de fruits en partie gâtés rappelle l’évanescence des plaisirs.
La composition oscille entre scène naturaliste et allégorie : on y perçoit une réflexion sur le passage du temps et la fragilité des plaisirs sensuels. Le modèle tient la coupe de la main gauche, détail qui a conduit certains historiens à suggérer que Caravage s’est peint à l’aide d’un miroir. Dans la carafe de vin au premier plan, un œil attentif distingue le reflet miniature du peintre à son ouvrage — signature discrète et ludique du maître lombard.
National GalleryLondres
Commandée par Alfonso Ier d’Este pour son camerino d’alabastro à Ferrare, cette toile de Titien (v. 1488–1576) est l’une des plus grandes célébrations de Bacchus dans l’art de la Renaissance. Le dieu bondit de son char tiré par deux guépards pour rejoindre Ariane abandonnée sur l’île de Naxos — un instant de rencontre suspendu entre effroi et ravissement.
La gamme chromatique, d’une richesse exceptionnelle, témoigne du génie vénitien pour la couleur : le bleu lapis-lazuli du ciel, les rouges et ors des draperies, la carnation lumineuse d’Ariane. Le cortège bachique derrière Bacchus — Silène ivre sur son âne, les Ménades en transe, les satyres — déploie toute la violence joyeuse du thiase dionysiaque.
Prado, Madrid1628–1629
Diego Vélasquez (1599–1660) offre une relecture radicalement terrestre du mythe : Bacchus trône au centre, couronné de lierre, la peau plus pâle et plus lumineuse que ses compagnons — seul signe de sa divinité —, entouré non pas de nymphes ou de satyres, mais de buveurs espagnols au visage rougi, vêtus de haillons contemporains.
Ce traitement démythifié et populaire est caractéristique du génie de Vélasquez : le dieu s’invite dans la vie quotidienne, couronnant ses dévots de lauriers de vigne avec une ironie bienveillante. Le tableau n’est pas une scène de genre, mais une œuvre mythologique qui descend du Parnasse pour s’installer dans une taverne sévillane.
L’iconographie de Bacchus est héritée quasi intégralement de Dionysos grec. Les attributs qui le caractérisent sont stables depuis l’Antiquité archaïque et se retrouvent avec une constance remarquable sur les monnaies républicaines romaines.
Sur les monnaies républicaines, Bacchus est généralement représenté en buste, couronné de lierre ou de vigne, parfois accompagné du canthare ou de la grappe. Le denier de Lucius Cassius Longinus (RRC 386/1) offre l’une des figurations les plus nettes : tête de Liber Pater — l’assimilation italique de Bacchus — à l’avers, avec la patère et le canthare au revers.
RRC 386/1Cassia
La particularité romaine est d’avoir fondu Bacchus avec Liber Pater, vieux dieu italique de la fertilité et de la vigne. Cette assimilation, plus ancienne que l’hellénisation, donne à Bacchus une profondeur proprement romaine que n’avait pas Dionysos : il est à la fois le dieu du vin importé de Grèce et la divinité terrienne de la germination et de la liberté paysanne.
La crise des Bacchanales de 186 av. J.-C. — lorsque le Sénat interdit par sénatus-consulte les associations cultuelles bachiques jugées subversives — montre à quel point cette divinité était perçue comme potentiellement dangereuse pour l’ordre républicain, tout en restant un sujet iconographique récurrent sur les monnaies des magistrats.
CassiaRRC 386/1
Le choix de Liber Pater comme type monétaire par Lucius Cassius Longinus n’est pas anodin : la gens Cassia entretenait une dévotion traditionnelle pour cette divinité, qui incarnait à la fois la fécondité de la terre et une certaine idée de liberté populaire — Liber signifiant étymologiquement « le libre ». Dans un contexte de tensions politiques à la fin de la République, choisir Bacchus / Liber sur une monnaie pouvait résonner comme un message politique autant que religieux.
Le canthare et la patère au revers complètent le tableau cultuel : ce sont les deux instruments du rituel bachique — la coupe à vin et le vase à libations — qui définissent le dieu dans sa fonction liturgique plutôt que mythologique.
L’introduction de Dionysos en Italie s’est faite par la translittération de son épithète grecque Bákkhos en Bacchus latin. L’assimilation au Liber Pater italique — dieu de la fertilité, de la semence et de la vigne sauvage — est antérieure à la grande hellénisation du IIIe siècle av. J.-C. Elle donna à Bacchus une double nature : divinité importée et dieu ancestral du terroir.
Le Bacchus romain conserve tous les attributs de Dionysos : le thyrse, le cortège des Ménades et des Satyres, la relation avec Ariane, les métamorphoses en taureau ou en lion. Il est fils de Jupiter et de Sémélé, mortelle foudroyée par la gloire divine de son amant — Bacchus est donc né deux fois, arraché du ventre de sa mère mourante pour être cousu dans la cuisse de Jupiter jusqu’à terme. Cette double naissance fait de lui une figure liminaire, entre mortalité et immortalité.
En 186 av. J.-C., le Sénat romain prit une mesure exceptionnelle : le Senatus consultum de Bacchanalibus, inscrit sur bronze et conservé jusqu’à nos jours, interdisait les associations cultuelles bachiques dans toute l’Italie. Tite-Live rapporte que ces réunions nocturnes étaient accusées de favoriser crimes, débauches et complots contre l’État.
La répression fut sévère : des milliers d’arrestations, des exécutions, la destruction des sanctuaires clandestins. Cet épisode illustre la méfiance romaine envers les cultes à mystères orientaux perçus comme subversifs — tout en révélant paradoxalement la profonde popularité de Bacchus dans les couches populaires et dans les milieux hellénisés de l’Italie républicaine.
Malgré la répression, le culte de Bacchus ne disparut pas : il se normalisa, s’intégra aux pratiques religieuses officielles, et son iconographie demeura vivace sur les monnaies, les sarcophages et la vaisselle de bronze jusqu’à la fin de l’Empire.
Bacchus / Liber Pater à l’avers
Divinités et personnages du cortège de Bacchus
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXXIX, 8–19 — récit détaillé du scandale des Bacchanales de 186 av. J.-C. et du sénatus-consulte.
- Ovide, Métamorphoses, III, 511–733 — mythe de la naissance de Bacchus, de Penthée et des Bacchantes.
- Horace, Odes, I, 18 et II, 19 — célébration poétique de Bacchus, dieu inspirateur des poètes.
- Virgile, Géorgiques, II, 380–396 — Bacchus / Liber dans le contexte de la viticulture italienne.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV — généalogie et mythologie de Dionysos / Bacchus.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 386/1 (Cassia).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notices Cassia et Liber Pater.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Turcan, R., Les cultes orientaux dans le monde romain, Les Belles Lettres, Paris, 1989.
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Bacchus · Liber Pater · Iconographie numismatique romaine