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Clementia · Iconographie numismatique · LesDioscures

Clementia

La vertu qui humanise le pouvoir · Iconographie numismatique · République romaine

Nature Vertu divinisée · Allégorie
Origine Romaine
Attributs Branche d’olivier · Sceptre · Patère
Période Ier s. av. J.-C. · Césarienne
Monnaies RRC 448/1a · RRC 480/21

Dans le panthéon des vertus romaines, si la Virtus forge le guerrier et la Pietas définit le citoyen, c’est la Clementia qui définit le grand homme d’État. Plus qu’une simple pitié, la Clémence est une disposition d’esprit réfléchie — un équilibre subtil entre la rigueur de la loi et l’humanité du chef. Abstraction morale élevée au rang de divinité par les Romains, elle s’inscrit dans la longue tradition des vertus personnifiées qui peuplent l’iconographie républicaine tardive.

Contrairement à la Misericordia, perçue comme une émotion irrationnelle, la Clementia est une décision consciente et réfléchie : la capacité d’un supérieur à modérer la punition qu’il a le droit légitime d’infliger. Dans l’iconographie antique, elle est représentée tenant une branche d’olivier et un sceptre — symboles de la paix restaurée par l’autorité maîtresse d’elle-même.

La Clémence de Lucius Papirius Cursor, Gerard de Lairesse, 1688, La Haye
Gerard de Lairesse — La Clémence de Lucius Papirius Cursor, 1688 · Binnenhof, La Haye · Domaine public · Wikimedia Commons

« La clémence est la tempérance de l’esprit dans le pouvoir de se venger. »

— Sénèque, De Clementia, II, 3
✦ La Clementia sur les monnaies républicaines
⚡ CLEMENTIA CAESARIS — seul type monétaire républicain à nommer explicitement la vertu

Le denier frappé par P. Sepullius Macer en 44 av. J.-C. est unique dans toute la numismatique républicaine : il porte au revers la légende explicite CLEMENTIA CAESARIS, accompagnée d’un temple tétrastyle — le temple votif que César avait promis d’élever à sa propre Clémence après sa victoire dans la guerre civile. C’est la seule monnaie républicaine à inscrire le nom d’une vertu abstraite en lien direct avec un chef politique vivant.

Ce type témoigne de la transformation politique en cours : la Clementia cesse d’être une vertu collective du peuple romain pour devenir la qualité personnelle du princeps — préfigurant exactement le vocabulaire impérial qui s’imposera sous Auguste et ses successeurs.

01 Denier Hostilia · Lucius Hostilius Saserna 48 av. J.-C.
🏛 Tête féminine diadémée · Pietas ou Clementia ?
Denier Hostilia — Lucius Hostilius Saserna RRC 448/1a
48 av. J.-C.
🏛 Légendes & description
Avers Tête féminine diadémée à droite, couronne de chêne Tête féminine portant un diadème et une couronne de chêne. L’identification reste débattue : Pietas, Clementia ou personnification de la Gaule vaincue selon les numismates.
Revers L · HOSTILIVS · SASERN Victoire avançant à droite, tenant un caducée ailé et un trophée. Référence directe aux conquêtes gauloises de César.

Le denier de Lucius Hostilius Saserna (RRC 448/1a) est frappé en 48 av. J.-C., en pleine guerre civile entre César et Pompée. La tête féminine à l’avers, couronnée de chêne — la corona civica, récompense suprême accordée à qui a sauvé la vie d’un citoyen romain — a été interprétée par plusieurs numismates comme une allégorie de la Clementia césarienne : César venait de surprendre le monde romain en pardonnant ses ennemis pompéiens plutôt qu’en les proscrivant.

Cette identification n’est pas certaine — d’autres y voient la Pietas ou une personnification de la Gaule —, mais elle s’inscrit dans un contexte politique où la Clementia Caesaris était sur toutes les lèvres. Le choix du monnayeur de représenter une vertu féminine couronnée de chêne, combinée à la Victoire, constitue en tout cas un programme iconographique cohérent avec la propagande césarienne de l’époque.

02 Denier Sepullia · P. Sepullius Macer · CLEMENTIA CAESARIS 44 av. J.-C.
🏛 Temple tétrastyle de la Clementia · portrait de César
Denier CLEMENTIA CAESARIS — P. Sepullius Macer RRC 480/21
44 av. J.-C.
🏛 Légendes & description
Avers CAESAR · DICT · PERPETVO Portrait lauré de Jules César à droite. La légende DICT PERPETVO — Dictateur à perpétuité — est l’une des premières à figurer sur une monnaie romaine le titre d’un chef vivant.
Revers CLEMENTIA CAESARIS Temple tétrastyle sur un podium — le temple voué par César à sa propre Clémence. Un cavalier galope à droite au-dessus. Légende : P SEPVLLIVS MACER.

Frappé quelques semaines avant les Ides de Mars 44 av. J.-C., ce denier est un document exceptionnel : il matérialise la Clementia Caesaris au moment même où César en fait le socle de sa légitimité politique. Le temple représenté au revers était en cours de construction — César n’en verra jamais l’achèvement.

L’association d’un portrait de chef vivant (DICT PERPETVO) avec le nom d’une vertu personnelle (CLEMENTIA CAESARIS) est une révolution iconographique : pour la première fois sur une monnaie romaine, une qualité morale devient l’emblème d’un homme, et non plus d’une divinité ou d’une institution. Ce glissement préfigure directement le culte impérial et la déification des vertus des empereurs.

✦ Attributs iconographiques
03 Les emblèmes de la Clementia Monnaies · Reliefs · Littérature

La personnification de la Clementia est plus tardive et moins fixée que celle des grandes divinités olympiennes. Ses attributs évoluent selon les contextes, mais plusieurs éléments récurrents permettent de l’identifier dans l’iconographie républicaine et impériale.

🌿 Branche d’olivier Symbole universel de paix et de réconciliation. La Clementia tend l’olivier au vaincu, signifiant qu’elle préfère la paix à la vengeance.
👑 Corona civica Couronne de chêne, récompense de qui a sauvé la vie d’un citoyen. Attribut fréquent sur les monnaies où une tête féminine est interprétée comme Clementia.
⚖️ Sceptre Insigne de l’autorité légitime qui choisit librement de ne pas punir. Il distingue la Clementia de la faiblesse : c’est le fort qui pardonne.
🏛️ Temple tétrastyle Sur le denier de Sepullius Macer, le temple voué par César à sa propre Clémence matérialise la divinisation de la vertu politique.
🕊️ Colombe ou palme Symboles de douceur et de paix, parfois associés à la Clementia dans les représentations tardives et dans la poésie latine.
✦ L’héritage de César et de Sénèque
04 La Clementia Caesaris — une arme politique 49 – 44 av. J.-C.

C’est avec Jules César que la Clementia devient une arme politique de premier ordre. Après sa victoire dans la guerre civile contre Pompée, César surprend ses contemporains en pardonnant à ses ennemis plutôt qu’en pratiquant la proscription systématique — comme Sylla l’avait fait deux générations plus tôt. Pour lui, la Clementia Caesaris n’est pas un aveu de faiblesse : c’est un outil de réconciliation nationale visant à stabiliser un pouvoir dont il entend faire la durée.

Le Sénat lui votait des honneurs extraordinaires, dont la permission d’élever un temple à sa propre Clémence — geste sans précédent qui assimilait la vertu d’un homme vivant à une divinité. Cicéron, dans ses écrits de l’époque, salue cette clementia tout en la scrutant avec méfiance : n’est-elle pas aussi le moyen de tenir ses ennemis en laisse, ligotés par la gratitude ?

05 Sénèque — De Clementia v. 55–56 apr. J.-C. · Adressé à Néron

Un siècle après César, le philosophe stoïcien Sénèque consacre à la Clementia son traité politique le plus ambitieux, adressé au jeune empereur Néron dans les premières années de son règne. Il y définit la vertu comme ce qui distingue fondamentalement le roi du tyran : le tyran punit par plaisir ou par peur ; le roi clément punit par nécessité, toujours avec regret, et préfère épargner pour renforcer l’amour de son peuple plutôt que de régner par la terreur.

Sénèque rompt ainsi avec la tradition stoïcienne stricte qui voyait dans la clémence une faiblesse sentimentale. Pour lui, elle relève de la temperantia — la maîtrise de soi — et du calcul politique éclairé : un prince aimé est un prince fort. La clémence est la preuve suprême de la maîtrise de soi. Ce traité restera une référence majeure de la pensée politique occidentale, relu aux XVIe et XVIIe siècles par les théoriciens de la raison d’État.

✦ La Clementia en héritage
06 Ce que la Clémence nous enseigne encore De l’Antiquité à nos jours

La Clementia romaine nous lègue trois principes qui résonnent avec une acuité particulière dans les débats contemporains sur la justice et le pouvoir.

Le pouvoir implique la retenue. Ce n’est pas parce que l’on a le droit de frapper qu’il est juste de le faire. Toute autorité légitime porte en elle l’obligation de mesurer sa force.

La rigueur n’est pas la justice. Une application aveugle et mécanique de la règle peut se transformer en cruauté. La Clementia introduit dans le droit romain l’idée que le juge doit tenir compte des circonstances, de l’intention, de l’humanité du cas particulier.

Le pardon est constructif. En transformant l’ennemi vaincu en allié potentiel, la Clémence brise le cycle de la vengeance. César le savait : la plupart de ceux qu’il avait graciés lui restèrent fidèles. Certains de ses assassins des Ides de Mars en étaient pourtant — preuve que la Clémence, comme toute vertu politique, a ses limites tragiques.

✦ Fiches numismatiques liées

Clementia — types républicains

Vertus romaines apparentées

📚Notes & Références
  • Sénèque, De Clementia, I–II — le traité fondateur adressé à Néron, définissant la Clémence comme vertu du prince.
  • Cicéron, Pro Marcello (46 av. J.-C.) — éloge de la clémence de César envers ses adversaires politiques après Pharsale.
  • Suétone, Vie de César, LXXV — notice sur la Clementia Caesaris et les grâces accordées après la guerre civile.
  • Appien, Guerres civiles, II — récit de la politique de clémence de César et de ses effets politiques.
  • Tite-Live, Ab Urbe Condita — nombreuses mentions de la clementia populi Romani comme vertu collective.
  • Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 448/1a (Hostilia) et RRC 480/21 (Sepullia).
  • Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notices Hostilia et Sepullia.
  • Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
  • Zehnacker, H., Moneta. Recherches sur l’organisation et l’art des émissions monétaires de la République romaine, Rome, 1973.
Article rédigé par Christopher Mérat
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