Cléopâtre VII
La dernière reine d’Égypte · Iconographie numismatique · Période hellénistique & romaine
Dans le panthéon des figures qui ont fasciné Rome, aucune n’a suscité autant de fascination et d’inquiétude que Cléopâtre VII Théa Philopator (69–30 av. J.-C.). Dernière souveraine active de la dynastie ptolémaïque, descendante de Ptolémée I Soter — le général macédonien d’Alexandre le Grand —, elle incarne à elle seule la rencontre entre deux mondes : l’Égypte millénaire des pharaons et la Rome triomphante en pleine guerre civile.
Contrairement à l’image de séductrice que lui a léguée la propagande romaine d’Auguste, Cléopâtre fut avant tout une femme d’État d’une intelligence exceptionnelle : polyglotte, parlant au moins neuf langues dont l’égyptien — fait rarissime parmi les Ptolémées, grecs de culture —, grande administratrice, habille diplomate. Sur les monnaies qui lui sont attribuées, c’est ce visage politique et souverain qui s’impose, loin des fantasmes littéraires.
« Elle possédait une beauté qui n’était pas incomparable, mais son charme était irrésistible et son caractère, joint à l’attrait de sa conversation, exerçait une fascination singulière. »
— Plutarque, Vie d’Antoine, XXVII
Le denier de Marc Antoine frappé vers 36–34 av. J.-C. est un document exceptionnel : il associe au droit le portrait de Marcus Antonius et au revers celui de Cléopâtre VII, qualifiée de CLEOPATRAE REGINAE REGVM FILIORVM REGVM — « Cléopâtre, reine des rois et des fils de rois ». Cette légende fait référence aux Donations d’Alexandrie (34 av. J.-C.), par lesquelles Antoine redistribuait les provinces orientales à Cléopâtre et à leurs enfants communs. C’est l’un des rares portraits monétaires authentifiés de la reine — avec les tétradrachmes ptolémaïques frappés en Égypte.
Ce type témoigne de la provocation politique délibérée d’Antoine vis-à-vis de Rome et d’Octavien : afficher le visage d’une reine étrangère sur une monnaie romaine constituait une rupture iconographique sans précédent, instrument de la guerre de propagande qui allait mener à Actium.
Marc Antoine36–34 av. J.-C.
Ce denier est l’un des documents numismatiques les plus précieux pour l’iconographie de Cléopâtre. Son portrait monétaire la montre avec un profil puissant, aux traits prononcés — loin de l’image idéalisée de la tradition artistique ultérieure. Les numismates notent la cohérence de ce profil avec les tétradrachmes ptolémaïques contemporains frappés en Égypte : même nez fort, même menton volontaire, même port du diadème.
La frappe de ce denier s’inscrit dans le contexte des Donations d’Alexandrie (34 av. J.-C.), cérémonie au cours de laquelle Antoine redistribuait solennellement les territoires orientaux à Cléopâtre et à leurs enfants. La monnaie en est le prolongement propagandiste : elle diffuse en Occident l’image d’une alliance entre le triumvir romain et la reine d’Égypte, provoquant à Rome une indignation soigneusement orchestrée par Octavien.
Les tétradrachmes frappés sous le règne de Cléopâtre VII constituent la série la plus abondante de son iconographie monétaire. Frappés en argent dans les ateliers d’Alexandrie, ils diffusent son portrait souverain dans tout le bassin méditerranéen oriental. L’aigle au revers ancre la monnaie dans la tradition dynastique ptolémaïque inaugurée par Ptolémée I Soter.
Le portrait monétaire de Cléopâtre sur ces tétradrachmes est remarquablement homogène sur toute la durée de son règne : profil à nez fort, lèvres pleines, cou puissant. Certains exemplaires portent la date de l’année de règne, permettant une datation précise. Ces monnaies constituent aujourd’hui l’une des sources les plus directes sur l’apparence physique réelle de la reine, sans les idéalisations de la statuaire.
En 48 av. J.-C., Cléopâtre est chassée d’Égypte par son frère et co-régent Ptolémée XIII. L’arrivée de Jules César à Alexandrie, à la poursuite de Pompée, lui offre une opportunité décisive. La légende de son introduction dans les appartements de César enroulée dans un tapis — probablement une invention tardive — masque une réalité plus prosaïque : une négociation politique menée par une souveraine qui avait parfaitement évalué les rapports de force.
L’alliance avec César lui permet de reconquérir son trône après la guerre d’Alexandrie (48–47 av. J.-C.), au cours de laquelle Ptolémée XIII trouve la mort. De cette union naît Ptolémée XV Césarion, dont le nom revendique explicitement la double légitimité — ptolémaïque et césarienne. Cléopâtre tentera jusqu’au bout de faire reconnaître Césarion comme héritier de César, ce qu’Octavien ne pouvait évidemment tolérer.
Après l’assassinat de César aux Ides de Mars 44 av. J.-C., Cléopâtre évalue avec précision le nouveau rapport de forces : c’est Marc Antoine, maître de l’Orient romain, qu’il faut désormais s’attacher. La rencontre à Tarse en 41 av. J.-C. — immortalisée par Plutarque — inaugure une décennie d’alliance à la fois politique et personnelle. Trois enfants naîtront de cette union : Alexandre Hélios, Cléopâtre Sélénè et Ptolémée Philadelphe.
La défaite navale d’Actium (2 septembre 31 av. J.-C.) face à la flotte d’Octavien sonne le glas de leurs ambitions. Antoine se suicide à Alexandrie en apprenant la fausse nouvelle de la mort de Cléopâtre. La reine, refusant de figurer dans le triomphe d’Octavien à Rome, se donne la mort le 12 août 30 av. J.-C. — selon la tradition, par la morsure d’un aspic. Avec elle disparaît le dernier royaume hellénistique indépendant : l’Égypte devient une province romaine.
L’iconographie de Cléopâtre sur les monnaies et les reliefs contemporains obéit à un programme précis, combinant les traditions ptolémaïques héritées des Lagides et les influences de la culture égyptienne pharaonique qu’elle était la première de sa dynastie à véritablement embrasser.
La postérité de Cléopâtre est indissociable de la propagande qu’Octavien déploya pour légitimer sa guerre contre Antoine. Présenter le conflit comme une guerre contre une reine étrangère — libidinale, dangereuse, ennemie des valeurs romaines — plutôt que comme une nouvelle guerre civile entre Romains était une nécessité politique. Les poètes augustéens, d’Horace à Virgile, amplifieront cette image.
La réalité numismatique offre un contrepoint saisissant. Les portraits monétaires authentifiés de Cléopâtre — tétradrachmes ptolémaïques, denier d’Antoine — montrent une femme au profil volontaire et souverain, sans concession à l’idéalisation. Ces monnaies, frappées de son vivant sous son contrôle ou avec son accord, sont probablement les images les plus fidèles que nous ayons d’elle : celles qu’elle choisissait elle-même de diffuser.
Son véritable héritage réside moins dans le roman politique que dans la réalité de son règne : vingt et un ans de stabilité pour l’Égypte dans un contexte méditerranéen en feu, une gestion économique rigoureuse, et la préservation — au moins provisoire — de l’indépendance du dernier grand royaume hellénistique face à la marée romaine.
Monnaies associées à Cléopâtre VII
Personnages associés
- Plutarque, Vie d’Antoine — la source narrative la plus détaillée sur la relation Antoine-Cléopâtre et les dernières années de la reine.
- Appien, Guerres civiles, V — récit des événements d’Alexandrie et des Donations.
- Dion Cassius, Histoire romaine, XLII–LI — perspective romaine sur le règne de Cléopâtre et la guerre d’Actium.
- Suétone, Vie de César, LII ; Vie d’Auguste, XVII — notices sur les relations de Cléopâtre avec César et sur le triomphe d’Octavien.
- Horace, Odes, I, 37 (Nunc est bibendum) — ode de victoire après Actium, portrait de la reine vaincue.
- Svoronos, J.N., Ta Nomismata tou Kratous ton Ptolemaion, Athènes, 1904 — corpus de référence des monnaies ptolémaïques.
- Burnett, A., Amandry, M., Ripollès, P.P., Roman Provincial Coinage, vol. I, BM Press, 1992 — RPC pour les émissions orientales.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — pour le denier de Marc Antoine.
- Walker, S. & Higgs, P. (dir.), Cleopatra of Egypt: from History to Myth, British Museum Press, 2001 — catalogue d’exposition de référence sur l’iconographie.
- Chauveau, M., Cléopâtre, au-delà du mythe, Actes Sud, 1998 — synthèse historique et numismatique.
- British Museum — Cléopâtre VII, collection numismatique
- Wikimedia Commons — Iconographie de Cléopâtre VII
- Pella — Monnaies ptolémaïques en ligne
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine et hellénistique
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Cléopâtre VII · Iconographie numismatique hellénistique et romaine