Clio
Muse de l'Histoire · Iconographie numismatique · République romaine
Dans le chœur des neuf Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne — la Mémoire personnifiée —, Clio (en grec Κλειώ, de kleiô, « célébrer, rendre célèbre ») occupe une place singulière : elle est la gardienne du passé, celle qui arrache les actions des hommes et des cités à l'oubli. Son nom dit sa fonction : le kleos, la gloire, la renommée que seul le récit peut préserver.
Sur les monnaies de la République romaine, Clio n'apparaît qu'une fois : sur l'un des deniers que le monnayeur Quintus Pomponius Musa consacra aux Muses vers 66 av. J.-C. (RRC 410/3). Cette série, qui joue sur le cognomen du magistrat, est sans équivalent dans le monnayage républicain.

Κλειώ τ’ Εὐτέρπη τε Θάλειά τε Μελπομένη τε, Τερψιχόρη τ’ Ἐρατώ τε Πολύμνιά τ’ Οὐρανίη τε Καλλιόπη θ’…
« Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie, et Calliope, la plus éminente de toutes. »
— Hésiode, Théogonie, v. 77-79 · première liste des neuf Muses, ouverte par Clio
Vers 66 av. J.-C. (datation de Crawford ; certaines chronologies plus récentes la placent vers 56), le monnayeur Quintus Pomponius Musa frappe une série de dix types de deniers (RRC 410/1 à 410/10). Le premier montre au revers Hercule jouant de la lyre, avec la légende HERCVLES MVSARVM — l'« Hercule des Muses » ; les neuf autres figurent chacune des Muses : Calliope, Clio, Euterpe, Érato, Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie et Uranie.
L'avers des deniers aux Muses porte la tête laurée d'Apollon, chef du chœur des Muses, accompagnée derrière la nuque d'un symbole propre à chaque Muse — pour Clio, un rouleau (volumen). Le programme renvoie au sanctuaire romain d'Hercules Musarum, élevé par Marcus Fulvius Nobilior pour abriter les statues des Muses rapportées de Grèce : on admet généralement que les figures des revers reproduisent ce groupe statuaire. Aucun lien de parenté n'est connu entre Fulvius Nobilior et le monnayeur ; c'est le cognomen Musa qui justifie le choix, par un jeu de mots savant.
1363PO · RRC 410/3 · v. 66 av. J.-C.Clio est représentée dans l'attitude de la lectrice : le rouleau ouvert, support du récit historique, et l'appui nonchalant sur une colonne, pose qui évoque un modèle statuaire plutôt qu'une création de graveur. Le nom de la Muse ne figure pas sur la monnaie : l'identification repose sur le rouleau, au revers comme derrière la tête d'Apollon. La légende du revers donne seulement le nom du monnayeur, dont le cognomen Musa sert de clé à toute la série.
Le symbole de l'avers était propre à chaque type de la série — sandale, sceptre, etc. — ce qui permet de repérer les hybrides : le British Museum conserve ainsi un denier associant l'avers à la sandale de RRC 410/9 au revers de Clio (inv. 2002,0102.4050).
Clio est l'une des neuf Muses nées de l'union de Zeus et de Mnémosyne. La généalogie est parlante : le récit des actions passées procède de la Mémoire. Les Muses fréquentent l'Hélicon et le Parnasse, où elles forment le chœur d'Apollon Musagète. Diodore de Sicile rattache explicitement son nom à la gloire que les éloges poétiques assurent à ceux qu'ils célèbrent.
Un mythe rapporté par le Pseudo-Apollodore lui donne un rôle propre : Clio ayant raillé l'amour d'Aphrodite pour Adonis, la déesse la rendit éprise de Piéros, fils de Magnès ; de cette union naquit Hyacinthe, le jeune homme aimé d'Apollon, tué par un disque — d'autres traditions lui donnent pour père le roi spartiate Amyclas.
La spécialisation de chaque Muse dans un domaine précis — l'histoire pour Clio — est tardive : elle ne se fixe qu'à l'époque hellénistique et romaine. Elle se lit encore dans la division alexandrine de l'Enquête d'Hérodote en neuf livres portant chacun le nom d'une Muse, le premier étant « Clio ».
Consul en 189 av. J.-C., Marcus Fulvius Nobilior s'empare d'Ambracie, en Épire, au cours de la guerre contre les Étoliens. Pline l'Ancien rapporte qu'il transféra de là à Rome les statues des Muses. Après son triomphe de 187, il les installe dans un sanctuaire d'Hercules Musarum, près du cirque Flaminius, au Champ de Mars. Le poète Ennius, qui avait accompagné la campagne, célébra cette campagne ; Cicéron rappelle que Fulvius consacra aux Muses le butin de sa victoire.
Près d'un siècle et demi plus tard, Quintus Pomponius Musa reprend ce patrimoine monumental pour illustrer son propre nom. La monnaie devient ainsi la vitrine d'un groupe statuaire célèbre, et l'une des rares sources figurées qui en conservent l'image. Le sanctuaire fut restauré sous Auguste par L. Marcius Philippus, comme le rappelle Ovide dans les Fastes.

Dans l'art antique, Clio se reconnaît surtout au rouleau, parfois à la tablette ou au coffret à volumes. Les autres attributs qu'on lui prête aujourd'hui sont pour l'essentiel fixés à la Renaissance, notamment par l'Iconologia de Cesare Ripa (1593, éd. illustrée 1603), qui la couronne de laurier et lui donne une trompette et un livre de Thucydide.

Le nom de Clio est devenu synonyme de la discipline historique elle-même. La cliométrie — l'histoire économique quantitative — lui doit son nom ; deux de ses pionniers, Robert Fogel et Douglass North, ont reçu le prix Nobel d'économie en 1993. Les Clio Awards, prix internationaux de la publicité, lui empruntent aussi son nom.
Dans les arts, Clio est une figure récurrente depuis la Renaissance. Pierre Mignard la peint en 1689 (Budapest, musée des Beaux-Arts) ; Vermeer en fait le sujet du tableau peint par l'artiste dans L'Art de la peinture (Vienne), où le modèle porte le laurier, la trompette et le livre décrits par Ripa.
Sur les monnaies romaines républicaines, Clio reste un unicum : son unique apparition est due au jeu de mots d'un monnayeur nommé Musa et au souvenir d'un monument célèbre — non à un culte propre de la Muse à Rome.
Clio — série des Muses de Pomponius Musa
Autres Muses de la série Pomponia
- Hésiode, Théogonie, v. 75-79 — le chœur des neuf Muses, dont la liste s'ouvre sur Clio.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 7 — les Muses, leurs noms et leurs étymologies.
- Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, I, 3, 3 — Clio, Piéros et la naissance d'Hyacinthe.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXV, 66 — Fulvius Nobilior transfère les Muses d'Ambracie à Rome.
- Cicéron, Pro Archia, 27 — Fulvius Nobilior, Ennius et la consécration du butin aux Muses.
- Ovide, Fastes, VI, 797-812 — le sanctuaire d'Hercules Musarum restauré par L. Marcius Philippus.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — n° 410 (Q. Pomponius Musa), 410/3 pour Clio.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, 1885-1886 — Pomponia 11.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, 1952 — n° 813.
- Ghey, E., Leins, I. & Crawford, M.H., A Catalogue of the Roman Republican Coins in the British Museum, 2010 — 410.3.
- Zehnacker, H., Moneta. Recherches sur l'organisation et l'art des émissions monétaires de la République romaine, Rome, 1973.
- Meadows, A. & Williams, J., « Moneta and the Monuments: Coinage and Politics in Republican Rome », Journal of Roman Studies 91, 2001.
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Clio · Muse de l'Histoire · Iconographie numismatique républicaine