Clio
Muse de l’Histoire · Iconographie numismatique · République romaine
Dans le panthéon des neuf Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne — déesse de la mémoire —, Clio (en grec : Κλειώ, « célébrer » ou « rendre célèbre ») occupe une place singulière : elle est la gardienne du passé, l’inspiratrice des historiens et des poètes épiques, celle qui arrache les exploits des hommes et des cités à l’oubli du temps. Son nom même dit sa fonction : kleos, la gloire, la renommée que seul le récit peut préserver.
Sur les monnaies républicaines romaines, Clio fait une apparition aussi rare qu’exceptionnelle. Le monnayeur Quintus Pomponius Musa lui consacra l’une des neuf faces de sa célèbre série des Muses, frappée vers 66 av. J.-C. — entreprise iconographique unique dans toute la numismatique républicaine, qui témoigne d’une culture hellénisante assumée au sein des élites romaines de la fin de la République.
« Clio chante les exploits illustres et les guerriers sur sa lyre sonore. »
— Hésiode, Théogonie, v. 77
Vers 66 av. J.-C., le triumvir monétaire Quintus Pomponius Musa frappe une série de neuf deniers, chacun représentant l’une des Muses au revers. Le programme iconographique est un exploit sans précédent : jamais avant lui un monnayeur romain n’avait consacré une série entière aux divinités du chant et de la création. L’avers commun porte la tête laurée d’Hercules Musarum — Hercule protecteur des Muses —, dont le temple sur le Champ de Mars était l’œuvre de l’ancêtre du monnayeur, Marcus Fulvius Nobilior.
Ce choix iconographique est aussi un acte politique : se réclamer d’Hercule et des Muses, c’est afficher une culture grecque raffinée à une époque où l’hellénisme restait un marqueur d’appartenance aux cercles les plus cultivés de l’aristocratie romaine.
RRC 410/8v. 66 av. J.-C.
Sur ce denier, Clio est représentée dans sa pose la plus canonique : debout, tenant un rouleau de parchemin déroulé, symbole des archives et du récit historique qu’elle inspire. La figuration est sobre et digne, conforme à l’iconographie grecque classique des Muses telle qu’elle s’était fixée à partir du IVe siècle av. J.-C.
La légende au revers — CLIO — est une rareté absolue dans la numismatique républicaine : les divinités y sont rarement nommées aussi explicitement. Ce choix du monnayeur traduit une volonté pédagogique et culturelle affirmée, peut-être liée à une commémoration du temple d’Hercules Musarum, fondé par son ancêtre Marcus Fulvius Nobilior après sa campagne en Grèce (189 av. J.-C.), qui avait rapporté à Rome les statues des neuf Muses.
Clio est l’une des neuf Muses nées de l’union de Zeus et de Mnémosyne, la Mémoire personnifiée. Cette généalogie dit l’essentiel : l’histoire naît de l’union du pouvoir divin et de la mémoire. Elle fréquente le mont Hélicon et le Parnasse, où les Muses dansent en compagnie d’Apollon, dieu des arts et de la lumière.
Dans certains mythes, Clio joue un rôle narratif singulier : elle reproche à Aphrodite son amour pour le mortel Adonis. La déesse de l’amour, offensée, la punit en la faisant tomber éperdument amoureuse de Piéros, roi de Macédoine. De cette union naquit Hyacinthe, le beau jeune homme qu’Apollon aimait et qui trouva la mort lors d’un jeu de disque — son sang fit germer la fleur de jacinthe. Ce mythe illustre la vulnérabilité des Muses elles-mêmes face aux puissances de l’amour, et leur insertion dans la trame des récits qu’elles sont censées inspirer.
Son domaine est la glorification du passé : elle inspire historiens, aèdes et poètes épiques dans leur mission de préserver la mémoire des exploits humains. Hérodote, Thucydide, Tite-Live — tous peuvent se réclamer de sa tutelle, même si aucun d’eux ne l’invoque explicitement comme le font les poètes pour les autres Muses.
Le lien entre la série de Pomponius Musa et le culte des Muses à Rome est direct et revendiqué. En 189 av. J.-C., le consul Marcus Fulvius Nobilior rentre de sa campagne en Étolie (Grèce) avec un butin exceptionnel : les statues des neuf Muses, qu’il installe dans le temple d’Hercule qu’il consacre sur le Champ de Mars — l’aedes Herculis Musarum. Ce sanctuaire, lieu de réunion des poètes et des lettrés romains, devient le cœur de la vie culturelle de la Rome républicaine.
Quintus Pomponius Musa, en frappant sa série des Muses, honore explicitement cet héritage familial et culturel. Son cognomen — Musa — n’est peut-être pas étranger à cette vocation : le jeu de mots entre son nom et les divinités du revers est trop savant pour être involontaire. La monnaie devient ainsi un manifeste culturel autant qu’un instrument économique.
L’iconographie de Clio est l’une des plus stables parmi les neuf Muses, en raison de la nature concrète de son domaine — l’histoire, le récit, les archives. Ses attributs forment un programme cohérent autour de la préservation et de la transmission de la mémoire.
Le nom de Clio a traversé les siècles pour désigner tout ce qui touche à la mémoire collective et à l’analyse du passé. La cliométrie — méthode d’analyse quantitative appliquée à l’histoire économique, récompensée par le prix Nobel d’économie en 1993 — lui emprunte directement son nom. Le Prix Clio, récompense internationale de la créativité publicitaire, célèbre l’excellence dans la communication — autre forme de kleos, de renommée construite par le récit.
Dans les arts, Clio est une figure récurrente depuis la Renaissance. La toile de Pierre Mignard (1689), conservée au Louvre, en offre l’une des représentations les plus célèbres : la Muse y tient son parchemin d’une main assurée, le regard tourné vers un horizon que seule elle peut lire. Cette image d’une femme gardienne du temps reste l’une des plus puissantes que l’Antiquité ait léguées à la modernité.
Sur les monnaies, Clio reste rarissime. La série de Pomponius Musa demeure un hapax dans la numismatique antique — preuve que même pour Rome, représenter les Muses relevait d’un programme culturel exceptionnel, nécessitant une légitimité familiale et intellectuelle particulière.
Clio — série des Muses de Pomponius Musa
Autres Muses de la série Pomponia
- Hésiode, Théogonie, v. 77–79 — la première liste des neuf Muses et leurs attributs dans la littérature grecque.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 7 — notice sur les Muses et leurs domaines respectifs.
- Ovide, Fastes, VI — mentions des Muses dans le calendrier religieux romain.
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXV — sur le temple d’Hercules Musarum et les statues des Muses rapportées par Fulvius Nobilior.
- Ennius, Annales (fragments) — première œuvre latine à invoquer les Muses selon la tradition grecque, protégée par Fulvius Nobilior.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 410/1 à 410/9, la série complète des Muses de Pomponius Musa.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Pomponia.
- Zehnacker, H., Moneta, Rome, 1973 — analyse iconographique des séries mythologiques républicaines.
- Meadows, A. & Williams, J., « Moneta and the Monuments », Journal of Roman Studies, 2001 — sur le programme culturel de la série des Muses.
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online
- Wikimedia Commons — Clio par Pierre Mignard (1689)
- Wikipédia — Clio (mythologie)
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Clio · Muse de l’Histoire · Iconographie numismatique républicaine