Cybèle
Kybèle · Grande Mère des Dieux · Iconographie numismatique · République romaine
Cybèle — ou Kybèle — est la grande déesse phrygienne de la fertilité, de la nature sauvage et des montagnes. Originaire d'Anatolie, elle était vénérée comme la Magna Mater, la « Grande Mère » des dieux et des hommes, puissance primordiale antérieure à l'Olympe. Associée aux grottes, aux lions et aux remparts des cités, elle incarne à la fois la fécondité de la terre et la force protectrice qui entoure les villes.
Son culte pénètre dans le monde grec dès le VIe siècle av. J.-C., puis atteint Rome en 204 av. J.-C., pendant la deuxième guerre punique, à la suite d'un oracle des livres sibyllins promettant que la venue de la « Mère de l'Ida » permettrait de chasser l'ennemi d'Italie. La pierre noire de Pessinonte, image aniconique de la déesse, fut solennellement transportée jusqu'à Rome — épisode fondateur de son culte officiel. Elle reçut un temple sur le Palatin et devint une divinité de l'État romain, honorée jusqu'à la fin de l'Antiquité.
Sur les monnaies républicaines, Cybèle apparaît sous la forme de son buste tourelé — la couronne en forme de remparts signifiant sa tutelle sur les cités — ou trônant dans un char tiré par des lions. On la trouve sur le denier de C. Fabius Hadrianus (RRC 322/1), sur les deniers d'édiles curules de P. Furius Crassipes (RRC 356/1) et de M. Plaetorius Cestianus (RRC 409/2), et sur le denier de M. Volteius (RRC 385/4).
Chante-moi, Muse harmonieuse, fille du grand Zeus, la Mère de tous les dieux et de tous les hommes : elle aime le fracas des crotales et des tambourins, le frémissement des flûtes, le cri des loups et des lions au regard fauve, les montagnes qui résonnent et les retraites boisées.
— Hymne homérique XIV, À la Mère des dieux, v. 1–5Le mythe central de Cybèle est celui de son amour pour Attis, un beau jeune homme phrygien qu'elle choisit comme prêtre et compagnon, lui imposant un vœu de chasteté. Dans la version d'Ovide, Attis rompt ce vœu en s'éprenant de la nymphe Sagaritis ; frappé de folie par la déesse, il se mutile lui-même. D'autres traditions, rapportées par Pausanias et Arnobe, le font mourir de sa blessure au pied d'un pin : la déesse, saisie de remords, obtient alors de Zeus que son corps ne se corrompe pas — selon Arnobe, ses cheveux continuent de croître et son petit doigt de remuer, image d'une vie suspendue entre mort et renaissance.
La mort et le retour d'Attis — célébrés en mars à l'époque impériale — ont été lus dès l'Antiquité comme une allégorie du cycle végétal : la végétation qui meurt en hiver et renaît au printemps. Les prêtres de Cybèle, les Galli, s'émasculaient en mémoire d'Attis, au cours de cérémonies extatiques rythmées par les tympanons et les cymbales.
En 205 av. J.-C., les livres sibyllins consultés sur ordre du Sénat annoncèrent que l'ennemi établi en Italie serait chassé si la Mère de l'Ida était amenée de Phrygie à Rome. Une ambassade se rendit auprès du roi Attale de Pergame, qui la conduisit à Pessinonte, d'où fut rapportée la pierre noire sacrée incarnant la présence de la déesse. Au printemps 204 av. J.-C., elle fut accueillie à Ostie par P. Cornelius Scipio Nasica, désigné par le Sénat comme le meilleur des citoyens, puis remise aux matrones romaines — parmi lesquelles la tradition distingue Claudia Quinta — qui la portèrent jusqu'à Rome.
Placée d'abord dans le temple de la Victoire sur le Palatin, la déesse — honorée sous le nom de Mater Deum Magna Idaea — reçut en 191 av. J.-C. son propre temple sur la même colline, au cœur du lieu où la tradition plaçait la fondation de Romulus. Des jeux en son honneur, les Megalesia, furent célébrés chaque année en avril.
Dans l'Énéide, Cybèle joue un rôle discret mais capital. Les pins du mont Ida — sa montagne sacrée — furent abattus pour construire la flotte d'Énée. La déesse demanda à Jupiter de protéger ces navires ; ne pouvant leur accorder l'immortalité, il lui promit qu'une fois leur tâche accomplie ils deviendraient des divinités marines. Lorsque Turnus tenta d'incendier la flotte troyenne, les vaisseaux rompirent leurs amarres et se changèrent en nymphes. Ce prodige exprime la protection de Cybèle sur la mission fondatrice d'Énée — et, à travers lui, sur Rome elle-même.
Cette tradition liait Cybèle à l'origine troyenne de Rome et éclaire l'accueil fait à son culte : la Grande Mère de l'Ida phrygien était, en quelque sorte, déjà romaine par son lien à Troie et à la geste d'Énée.
RRC 322/1b · 102 av. J.-C.Denier Fabia · C. Fabius Hadrianus
Le denier de C. Fabius C. f. Hadrianus (RRC 322/1b, 102 av. J.-C.) est la plus ancienne représentation de Cybèle dans le monnayage d'argent républicain. Le droit porte le buste voilé et tourelé de Cybèle — couronnée de remparts, signe de sa tutelle sur les cités — avec la mention EX · A · PV (ex argento publico), qui signale une frappe exceptionnelle réalisée sur l'argent du trésor public.
Le revers montre la Victoire conduisant un bige au galop ; devant ou sous l'attelage, un oiseau, souvent identifié comme une cigogne. Crawford y voit l'oiseau qui, selon Pline l'Ancien, se posa sur le navire d'un Fabius et valut aux Fabii Buteones leur surnom — tout en soulignant que le monétaire n'avait sans doute aucun lien réel avec cette branche, alors éteinte. Le choix de Cybèle a été rapproché de la venue à Rome, peu auparavant, de Battacès, prêtre de la Grande Mère de Pessinonte, qui annonça la victoire romaine sur les Cimbres et les Teutons (Plutarque, Marius, 17 ; Diodore, XXXVI, 13) — une hypothèse, non une certitude.
Les Megalesia étaient organisées par les édiles curules. Deux deniers frappés par des édiles en exercice associent ainsi la tête tourelée de Cybèle à la chaise curule, insigne de leur charge.
Denier Furia · P. Furius Crassipes
Denier Plaetoria · M. Plaetorius Cestianus
Sur celui de P. Furius Crassipes (RRC 356/1, 84 av. J.-C.), la tête de la déesse est accompagnée de la mention AED · CVR et d'un pied difforme — jeu de mots sur le surnom Crassipes, « au gros pied » ; le revers porte la chaise curule inscrite P · FOVRIVS, avec CRASSIPES à l'exergue.
Sur celui de M. Plaetorius Cestianus (RRC 409/2, 67 av. J.-C.), la tête de Cybèle, avec l'avant-train d'un lion derrière elle et un globe devant, est accompagnée de CESTIANVS ; au revers, la chaise curule est entourée de M · PLAETORIVS · AED · CVR · EX · S · C. Ces deux émissions rappellent le lien institutionnel entre la déesse et les magistrats chargés de ses jeux.
RRC 385/4 · 78 av. J.-C.Denier Volteia · M. Volteius
Le denier de M. Volteius M. f. (RRC 385/4) appartient à une série de cinq types évoquant les grands jeux de Rome. Le revers montre Cybèle assise dans un char tiré par deux lions, image directement liée aux Megalesia ; la légende M · VOLTEI · M · F figure à l'exergue. La tête laurée et casquée du droit a reçu plusieurs identifications — Attis, un Corybante ou une divinité guerrière ; le rapprochement avec Attis, parèdre de la déesse, est le plus souvent retenu.
Le motif de la déesse dans son char de lions est bien antérieur à Rome : on le retrouve, au IIe siècle av. J.-C., jusqu'en Bactriane, sur la célèbre plaque d'argent doré d'Aï Khanoum.
Bactriane · IIe s. av. J.-C. · Wikimedia Commons
Marbre romain · v. 50 ap. J.-C.
Cybèle est ici représentée dans sa pose canonique : assise sur un trône, coiffée de la couronne tourelée, un lion à ses pieds. Sa main droite tient un bouquet d'épis et de pavots, symboles de la fertilité de la terre ; sous son bras gauche apparaissent un gouvernail et une corne d'abondance. Le visage n'est pas celui, idéalisé, d'une déesse, mais le portrait d'une matrone romaine d'âge mûr — peut-être une prêtresse de Cybèle, selon le musée.
Cette statue illustre la romanisation du culte phrygien : la Grande Mère orientale s'inscrit dans les formes classiques de la sculpture impériale et devient une image civique, intégrée au panthéon officiel de Rome.
Photo Dave & Margie Hill / Kleerup · CC BY-SA · Wikimedia Commons · J. Paul Getty Museum 57.AA.19
Cybèle appartient à une vaste famille de déesses-mères du monde méditerranéen et proche-oriental. La plus proche est Rhéa, la Titanide grecque mère des dieux olympiens — les Anciens les identifiaient volontiers, tant leurs attributs se recoupaient : lion, mont sacré, tympanon. Cybèle fut aussi rapprochée de Déméter, la Cérès des Romains, pour son lien à la fertilité de la terre.
Avec Isis, la convergence est plus tardive mais frappante : toutes deux pleurent un compagnon mort (Attis / Osiris), toutes deux président à un retour à la vie, toutes deux sont servies par des prêtres voués à leur culte. À l'époque impériale, les cultes de Cybèle et d'Isis se développèrent parallèlement, répondant à une même aspiration à un lien personnel avec le divin.
L'intégration de Cybèle à Rome fut progressive. Sous la République, la déesse était honorée officiellement — jeux scéniques des Megalesia en avril, organisés par les édiles curules — mais ses rites extatiques restaient l'affaire de prêtres phrygiens : il était interdit aux citoyens romains de devenir Galli, pratique jugée contraire à la gravitas romaine.
Sous l'Empire, et notamment à partir de Claude selon la tradition, le culte s'ouvrit davantage aux citoyens et s'enrichit d'un cycle de fêtes en mars : l'entrée de l'arbre (le pin d'Attis), le dies sanguinis (« jour du sang ») où les Galli s'entaillaient en signe de deuil, puis la Lavatio, bain rituel de l'image de la déesse dans l'Almo. La Grande Mère orientale était définitivement devenue romaine.
Cybèle — monnaies républicaines
Voir aussi sur LesDioscures
- Hymne homérique XIV, À la Mère des dieux — citation en exergue (trad. LesDioscures).
- Ovide, Fastes, IV, 179–372 — Attis, arrivée de Cybèle à Rome, Claudia Quinta et Megalesia.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXIX, 10–14 — transfert de la pierre noire de Pessinonte ; XXXVI, 36 — dédicace du temple du Palatin (191 av. J.-C.).
- Virgile, Énéide, IX, 77–122 et X, 252–255 — Cybèle protectrice des navires troyens.
- Lucrèce, De Rerum Natura, II, 600–660 — description du cortège de Cybèle et de ses attributs.
- Pausanias, VII, 17 ; Arnobe, Contre les païens, V — mort d'Attis et corps préservé de la corruption.
- Plutarque, Marius, 17 ; Diodore, XXXVI, 13 — venue à Rome de Battacès, prêtre de Pessinonte.
- Pline l'Ancien, Naturalis Historia, X — l'oiseau à l'origine du surnom Buteo des Fabii.
- Isidore de Séville, Étymologies, VIII, 11 — signification de la clé de Cybèle.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 322/1, 356/1, 385/4, 409/2.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, 1885–1886 — Fabia 14.
- Vermaseren, M.J., Cybele and Attis : The Myth and the Cult, Thames & Hudson, 1977.
- Roller, L.E., In Search of God the Mother : The Cult of Anatolian Cybele, University of California Press, 1999.
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Cybèle · Grande Mère des Dieux · Iconographie numismatique républicaine