Fides
Divinité romaine de la bonne foi & de la loyauté · Iconographie numismatique · République romaine
Fides — dont le nom latin signifie « foi », « confiance » ou « fidélité » — est l’une des divinités allégoriques les plus fondamentales de la religion et de la culture romaines. Elle incarne l’idée de bonne foi dans les engagements, qu’ils soient moraux, juridiques, religieux ou politiques : la parole donnée, le serment tenu, le traité respecté. Dans une civilisation où les relations humaines reposaient sur la confiance mutuelle autant que sur la loi écrite, Fides occupait une place de premier rang.
Son culte, attribué par la tradition au roi Numa Pompilius (deuxième roi légendaire de Rome), est l’un des plus anciens de la cité. Son temple, le Templum Fides, se dressait sur le Capitole même, à proximité immédiate du temple de Jupiter — signe de la dignité exceptionnelle accordée à cette vertu. Les Romains distinguaient la Fides Publica (bonne foi dans les affaires d’État, les traités internationaux) de la Fides personnelle (loyauté dans les relations privées, l’amitié, le mariage).
« Numa fit, le premier, bâtir un temple à la déesse de la Bonne Foi. »
— Ernest Babelon, Description des Monnaies de la République Romaine
Giotto di Bondone représente Fides dans le cycle des Sept Vertus et Sept Vices peint entre 1304 et 1306 à la Chapelle des Scrovegni de Padoue — l’une des œuvres majeures de la peinture occidentale. La figure de Fides est représentée en grisaille simulant une sculpture, tenant une croix et un parchemin ou rouleau, le pied posé sur un globe. Sa posture frontale et solennelle, toge blanche et voile, reprend fidèlement les attributs antiques de la déesse romaine tout en les inscrivant dans la théologie chrétienne médiévale où fides désigne la foi religieuse.
Le passage de la Fides romaine — vertu civique et juridique — à la Foi chrétienne — vertu théologale — illustre la continuité sémantique entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Giotto hérite du même mot latin et de la même figure drapée, mais déplace son sens du domaine des traités et des serments vers celui de la relation à Dieu : une transmission culturelle que le dénier de 47 av. J.-C. d’Aulus Licinius Nerva aurait pu difficilement anticiper.
Cette photographie couleur haute résolution révèle ce que la reproduction en grisaille ne peut montrer : les ocres chauds, les blancs crémeux et les fonds bleu lapis caractéristiques de la palette de Giotto, ainsi que la subtilité du modelé du visage. On distingue mieux ici la croix tenue de la main droite — attribut de la Foi chrétienne — et le phylactère ou rouleau de la main gauche, qui peut évoquer à la fois le volumen des contrats romains et les Écritures saintes.
La comparaison entre les deux vues de cette même fresque illustre comment un même monument peut livrer des informations différentes selon le mode de reproduction. La grisaille du XIXe siècle soulignait la parenté avec la sculpture antique ; la photographie moderne révèle la vivacité d’une peinture que sept siècles n’ont pas éteinte. C’est cette permanence de Fides — à travers le temps, les supports et les religions — qui en fait une figure iconographique à part entière.
Fides était représentée comme une femme majestueuse drapée de blanc, couleur de pureté et d’intégrité. Ses attributs iconographiques sur les monnaies et les reliefs romains sont précis et codifiés.
Le rituel le plus frappant du culte de Fides voyait les prêtres se rendre au temple en char couvert, la main droite enveloppée d’un linge blanc — geste unique dans la religion romaine, signifiant que la foi donnée doit être protégée de toute souillure. Sa fête annuelle, célébrée le 1er octobre, renouvelait symboliquement le pacte de confiance entre les citoyens et les institutions.
Les Romains distinguaient soigneusement deux dimensions de Fides. La Fides Publica régissait les affaires d’État : les traités avec les peuples étrangers étaient placés sous sa protection et parfois déposés physiquement dans son temple. Invoquer Fides Publica, c’était engager non seulement sa propre parole mais celle de Rome entière — un acte d’une gravité considérable dans la diplomatie républicaine.
La Fides personnelle gouvernait quant à elle les relations individuelles : l’amitié (amicitia), le mariage, les obligations familiales, les contrats commerciaux. Le terme latin a traversé les siècles pour donner « fidélité », « confiance » et « foi » dans les langues romanes — témoignage durable de la centralité de cette vertu dans la civilisation qui a façonné l’Occident.
Dans la philosophie stoïcienne, la fides est une vertu cardinale liée au devoir (officium) et à l’éthique. Cicéron, dans le De Officiis, en fait le fondement même de la justice sociale : fundamentum autem est iustitiae fides — « le fondement de la justice, c’est la bonne foi ».
Ce denier frappé en pleine guerre civile est une pièce de propagande politique d’une grande subtilité. En représentant Fides à l’avers — vertu de la parole tenue et de la loyauté — Aulus Licinius Nerva, partisan de César, envoie un message clair : le camp césarien incarne l’ordre, la légitimité et la fidélité à Rome, par opposition aux « rebelles » pompéiens.
L’indice de rareté de cet exemplaire est de 6, et 65 lieux de découverte sont répertoriés, témoignant d’une diffusion géographique étendue — cohérente avec une émission à vocation politique.
La combinaison des deux faces est un programme narratif cohérent. À l’avers, Fides — la loyauté envers César et Rome. Au revers, la gloire militaire ancestrale de la gens Licinia : le cavalier qui traîne un captif par les cheveux commémore selon Babelon le préteur Aulus Licinius Nerva qui écrasa la révolte d’Andriscus en Macédoine en 142 av. J.-C. Le captif représenterait le roi macédonien vaincu.
Ce dénier opère ainsi une fusion entre passé glorieux, présent politique et ambition familiale : la victoire de 142 av. J.-C. légitime la prétention du monétaire à s’élever dans le cursus honorum, tandis que Fides affirme son adhésion au camp de César à un moment où la loyauté est une question de survie politique.
Références : RRC 454/1 · B.24 (Licinia) · Syd. 954 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 6
Aulus Licinius Nerva exerce la fonction de triumvir monetalis en 47 av. J.-C., alors que Jules César vient de remporter Pharsale et s’impose comme dictateur. Il appartient à la gens Licinia, l’une des familles plébéiennes les plus illustres de Rome — celle qui a produit le triumvir Crassus et le général Lucullus.
Son allégeance au camp de César est clairement signalée par le choix de Fides à l’avers : en 47 av. J.-C., afficher la Fides sur une monnaie, c’est proclamer que l’on tient ses engagements envers le dictateur. Les historiens l’identifient probablement au questeur de Decimus Junius Brutus — l’un des lieutenants de César qui participera plus tard au complot des ides de mars. Une ironie de l’histoire pour un coin portant le nom de la bonne foi.
Son cognomen Nerva — qui deviendra plus tard le nom du premier des empereurs « adoptifs » — est porté par plusieurs membres de cette lignée depuis au moins le IIe siècle av. J.-C., renforçant le prestige généalogique que le revers de la monnaie cherche à illustrer.
Le terme latin fides a laissé une empreinte extraordinaire dans les langues et les cultures issues de Rome. En français, il est à l’origine de « fidélité », « confiance », « foi », « fiable » et « fief » (via le latin médiéval feudum). En anglais, fidelity, faith et confident partagent la même racine. La formule musicale hi-fi (haute fidélité) en est l’héritière directe.
Avec l’avènement du christianisme, la fides romaine — vertu civique et juridique — s’est fondue dans la foi théologale, l’une des trois vertus cardinales chrétiennes avec l’espérance et la charité. Ce glissement sémantique, que la fresque de Giotto illustre parfaitement, n’a pas effacé le sens romain originel : dans le droit des affaires et dans la diplomatie internationale contemporaine, la notion de bona fides (bonne foi) reste un concept juridique fondamental.
Fides à l’iconographie — Gens Licinia
- Cicéron, De Officiis, I, 7 — fundamentum autem est iustitiae fides : « le fondement de la justice, c’est la bonne foi » ; développement sur la fides comme vertu centrale.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 21 — attribution du culte de Fides au roi Numa Pompilius ; description du rituel des prêtres à la main voilée de blanc.
- Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, II, 75 — description du temple de Fides sur le Capitole et de ses rituels.
- Cicéron, De Natura Deorum, II, 61 — liste des divinités allégoriques romaines dont Fides.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 454/1 ; notice sur Aulus Licinius Nerva.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.24 (Licinia) ; discussion sur l’interprétation du revers et l’identification du captif avec Andriscus.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 954.
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