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Fortuna · Iconographie numismatique · LesDioscures

Fortuna

Déesse du hasard et de la destinée · Iconographie numismatique · République romaine

Nature Divinité du hasard
Origine Italique · Romaine
Attributs Roue · Corne d’abondance · Gouvernail
Période IIe – Ier s. av. J.-C.
Monnaies Plusieurs types républicains

Fortuna, déesse romaine du hasard, de la chance et de la destinée, est l’une des figures les plus complexes et les plus populaires du panthéon romain. Son nom dérive du latin fors (la chance) ou ferre (porter), suggérant qu’elle « apporte » le destin à chacun. Équivalente de la Tyché grecque, elle s’en distingue par ses racines italiques profondes et la richesse de ses épithètes : Fortuna Primigenia (la première-née), Fortuna Publica (protectrice de l’État), Fortuna Redux (celle qui ramène sain et sauf) ou encore Fortuna Virilis.

Son rôle oscille entre une divinité bienveillante dispensant la prospérité et une force capricieuse, imprévisible, capable de renverser les plus puissants. C’est précisément cette ambivalence fondamentale qui en fait l’une des divinités les plus vénérées — et les plus redoutées — du monde romain, du simple marchand à l’empereur lui-même.

Statue de Fortuna, Braccio Nuovo, Musées du Vatican
Fortuna — Statue antique · Braccio Nuovo, Museo Chiaramonti · Musées du Vatican · Domaine public · Wikimedia Commons

« Fortuna caeca est — la Fortune est aveugle. »

— Cicéron, De Amicitia, XV, 54
✦ Représentations artistiques
00 Edward Burne-Jones — La Roue de la Fortune 1875–1883 · Musée d’Orsay, Paris
La Roue de la Fortune, Edward Burne-Jones, 1875-1883, Musée d'Orsay
Edward Burne-Jones — The Wheel of Fortune, 1875–1883 · Huile sur toile · Musée d’Orsay, Paris · Domaine public · Wikimedia Commons

Chef-d’œuvre du mouvement préraphaélite, cette toile monumentale de Edward Burne-Jones (1833–1898) représente Fortuna de dos, nue, les yeux bandés, tournant avec une force impassible une grande roue à laquelle sont attachés trois hommes — un esclave, un roi et un poète — à différentes hauteurs de leur ascension ou de leur chute. La composition verticale, d’une solennité quasi hiératique, transforme la déesse en force cosmique indifférente, bien plus proche de la Némésis grecque que de la Tyché souriante.

Burne-Jones travailla sur ce tableau pendant près de dix ans, y revenant sans cesse. La Fortuna qu’il peint n’est pas généreuse : elle tourne, méthodique et aveugle, sans regarder ceux qu’elle élève ou précipite. C’est l’une des images les plus puissantes que l’art occidental ait consacrées à l’instabilité du destin.

00 La Rota Fortunae dans les Carmina Burana XIIIe siècle · Manuscrit de Benediktbeuern
Roue de la Fortune, Carmina Burana, manuscrit médiéval Carmina Burana
XIIIe s.

Le manuscrit des Carmina Burana (recueil de poèmes médiévaux du monastère de Benediktbeuern, XIIIe s.) ouvre sur l’une des enluminures les plus célèbres de la Rota Fortunae : Fortuna, trônant au centre, tourne une grande roue à laquelle s’accrochent quatre figures symbolisant les étapes de l’ascension et de la chute — regno (je règne), regnavi (j’ai régné), sum sine regno (je suis sans règne), regnabo (je règnerai).

Cette image médiévale hérite directement de la tradition antique romaine, popularisée par la Consolation de la Philosophie de Boèce (v. 524 apr. J.-C.), où Fortuna s’adresse elle-même au philosophe emprisonné pour lui expliquer la nature immuable de son jeu capricieux. Le motif traversera tout le Moyen Âge et la Renaissance, de Dante à Shakespeare.

✦ Attributs iconographiques
01 Les emblèmes de Fortuna Monnaies · Sculptures · Mosaïques

L’iconographie de Fortuna est l’une des plus riches et des plus stables de tout le panthéon romain. Ses attributs, quasi inchangés de la République à l’Empire, se retrouvent avec une constance remarquable sur les monnaies, les reliefs et les mosaïques.

☸️ Roue (Rota Fortunae) Symbole le plus célèbre de Fortuna, la roue tourne selon son caprice, élevant ou précipitant les mortels. Motif repris jusqu’au Moyen Âge et à la Renaissance.
🌽 Corne d’abondance La cornucopia symbolise la richesse et les dons que Fortuna peut accorder. Présente sur la quasi-totalité des représentations numismatiques républicaines.
Gouvernail ou globe Fortuna tient le gouvernail du destin, signifiant qu’elle dirige le cours des événements humains. Le globe indique son empire universel sur les destinées.
👁️ Yeux bandés Dans les représentations tardives, le bandeau souligne l’impartialité — ou l’arbitraire — de la chance. Fortuna ne voit pas ceux qu’elle favorise ou ruine.
🌊 Voile gonflé Fortuna est parfois figurée tenant un voile que le vent gonfle, image de la fortune qui enfle ou se dégonfle selon le souffle imprévisible du hasard.
🏛️ Trône ou piédestal Parfois assise sur un trône ou un globe, Fortuna symbolise sa maîtrise du monde — une maîtrise capricieuse que nul ne peut contraindre.

Sur les monnaies républicaines, Fortuna apparaît presque toujours en buste diadémé à droite, tenant la corne d’abondance — parfois accompagnée du gouvernail. Le denier de Marcus Plaetorius Cestianus (RRC 409/1, vers 69 av. J.-C.) en offre l’une des représentations les plus soignées, avec une Fortuna au buste détaillé tenant la corne et le gouvernail dans une composition d’une grande élégance.

✦ Représentation numismatique républicaine
⚡ Fortuna — figure tutélaire de la fin de la République
Denier Plaetoria — Marcus Plaetorius Cestianus RRC 409/1
Plaetoria

La popularité de Fortuna sur les monnaies républicaines tardives n’est pas anodine : dans un contexte de guerres civiles et d’instabilité politique chronique (133–27 av. J.-C.), le recours à la déesse du hasard traduit une vision du monde où le destin individuel — celui du général, du magistrat, du citoyen — dépend d’une force qui échappe à tout contrôle humain.

C’est aussi une manière pour les magistrats monétaires de signifier leur confiance dans la Fortuna de Rome elle-même — la Fortuna Publica — dont la permanence garantit la survie de la Res Publica par-delà les convulsions politiques.

02 Denier Plaetoria · Marcus Plaetorius Cestianus vers 69 av. J.-C.
🏛 Fortuna au buste diadémé · corne d’abondance et gouvernail
Denier Plaetoria — Fortuna Plaetoria
RRC 409/1
🏛 Légendes & description
Avers Buste diadémé de Fortuna à droite Tête de Fortuna diadémée regardant à droite, les cheveux relevés. Type clairement identifiable par ses attributs habituels.
Revers M · PLAETORI · CEST · EX · S · C Fortuna debout tenant la corne d’abondance et le gouvernail, ou scène symbolique en rapport avec la destinée. La légende indique le magistrat et l’autorité sénatoriale (ex senatus consulto).

Le choix de Marcus Plaetorius Cestianus de représenter Fortuna reflète la sensibilité religieuse de la fin de la République : la déesse est convoquée non comme figure mythologique, mais comme puissance tutélaire dont la faveur conditionne le succès de tout projet politique ou militaire. La mention EX · S · C (par sénatus-consulte) ancre ce type dans l’autorité institutionnelle, créant un lien entre la légitimité politique du Sénat et la faveur divine de Fortuna.

Cette association entre pouvoir républicain et Fortuna sera reprise et amplifiée sous l’Empire, où chaque empereur se présentera comme favorisé par une Fortuna particulière — sa propre Fortuna personnelle, signe de son élection divine.

✦ Culte et sanctuaires
03 Préneste — le grand sanctuaire oraculaire Fortuna Primigenia · IIe siècle av. J.-C.

Le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Praeneste (aujourd’hui Palestrina), construit au IIe siècle av. J.-C., est l’un des complexes religieux les plus impressionnants de l’Italie républicaine. Étagé sur plusieurs terrasses en gradins taillées dans la colline, il constitue un chef-d’œuvre de l’architecture romaine hellénistique. C’est là que les fidèles venaient consulter les sortes — des tablettes de bois ou d’ivoire portant des inscriptions oraculaires, tirées au sort pour prédire l’avenir.

Le culte de Fortuna Primigenia — la « première-née », celle qui existait avant les autres dieux — lui conférait une primauté cosmogonique unique : elle n’était pas seulement la déesse du hasard, mais la force fondatrice qui avait présidé à la naissance même de l’ordre divin. Cette dimension archaïque et mystérieuse explique la ferveur exceptionnelle que lui vouait la population italique, bien avant la romanisation complète du culte.

04 Les épithètes de Fortuna à Rome Multiples sanctuaires · République et Empire

La richesse des épithètes de Fortuna témoigne de l’ampleur de son culte et de la diversité des situations humaines qu’elle était censée gouverner. Chaque aspect de la vie pouvait trouver en elle une protectrice particulière :

Fortuna Primigenia — « la première-née », Préneste : fertilité, fondation, origines cosmiques. Fortuna Publica — temple sur le Quirinal : protectrice de la fortune de l’État romain, invoquée dans les crises politiques. Fortuna Redux — « celle qui ramène » : invoquée pour le retour sain et sauf des empereurs en campagne ; Auguste lui dédia un autel en 19 av. J.-C. Fortuna Virilis — invoquée par les femmes pour s’attirer la bienveillance des hommes, fêtée le 1er avril. Fortuna Muliebris — protectrice des femmes mariées, avec un sanctuaire sur la via Latina.

Cette multiplicité d’épithètes traduit la fluidité fondamentale de Fortuna : elle n’est pas une divinité à fonction unique, mais une force protéiforme qui accompagne chaque moment de l’existence, du berceau à la mort, de la vie privée aux affaires de l’État.

✦ Héritage culturel
✦ Fiches numismatiques liées

Fortuna à l’avers ou au revers

Divinités et allégories apparentées

📚Notes & Références
  • Cicéron, De Amicitia, XV, 54 — Fortuna caeca est, formule célèbre sur l’aveuglement de la Fortune.
  • Ovide, Tristes, V, 8 — méditation sur la roue de Fortuna depuis l’exil.
  • Juvénal, Satires, X — réflexion sur la vanité des ambitions humaines face à Fortuna.
  • Boèce, Consolation de la Philosophie, II (v. 524 apr. J.-C.) — traité fondateur sur la Rota Fortunae, source médiévale majeure.
  • Tite-Live, Ab Urbe Condita — nombreuses références au culte de Fortuna Primigenia et aux oracles de Préneste.
  • Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 409/1 (Plaetoria).
  • Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Plaetoria.
  • Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
  • Champeaux, J., Fortuna. Le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain, Rome, 1982.
Article rédigé par Christopher Mérat
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