Fortuna
Déesse du hasard et de la destinée · Iconographie numismatique · République romaine
Fortuna, déesse romaine du hasard, de la chance et de la destinée, est l’une des figures les plus complexes et les plus populaires du panthéon romain. Son nom dérive du latin fors (la chance) ou ferre (porter), suggérant qu’elle « apporte » le destin à chacun. Équivalente de la Tyché grecque, elle s’en distingue par ses racines italiques profondes et la richesse de ses épithètes : Fortuna Primigenia (la première-née), Fortuna Publica (protectrice de l’État), Fortuna Redux (celle qui ramène sain et sauf) ou encore Fortuna Virilis.
Son rôle oscille entre une divinité bienveillante dispensant la prospérité et une force capricieuse, imprévisible, capable de renverser les plus puissants. C’est précisément cette ambivalence fondamentale qui en fait l’une des divinités les plus vénérées — et les plus redoutées — du monde romain, du simple marchand à l’empereur lui-même.
« Fortuna caeca est — la Fortune est aveugle. »
— Cicéron, De Amicitia, XV, 54
Chef-d’œuvre du mouvement préraphaélite, cette toile monumentale de Edward Burne-Jones (1833–1898) représente Fortuna de dos, nue, les yeux bandés, tournant avec une force impassible une grande roue à laquelle sont attachés trois hommes — un esclave, un roi et un poète — à différentes hauteurs de leur ascension ou de leur chute. La composition verticale, d’une solennité quasi hiératique, transforme la déesse en force cosmique indifférente, bien plus proche de la Némésis grecque que de la Tyché souriante.
Burne-Jones travailla sur ce tableau pendant près de dix ans, y revenant sans cesse. La Fortuna qu’il peint n’est pas généreuse : elle tourne, méthodique et aveugle, sans regarder ceux qu’elle élève ou précipite. C’est l’une des images les plus puissantes que l’art occidental ait consacrées à l’instabilité du destin.
XIIIe s.
Le manuscrit des Carmina Burana (recueil de poèmes médiévaux du monastère de Benediktbeuern, XIIIe s.) ouvre sur l’une des enluminures les plus célèbres de la Rota Fortunae : Fortuna, trônant au centre, tourne une grande roue à laquelle s’accrochent quatre figures symbolisant les étapes de l’ascension et de la chute — regno (je règne), regnavi (j’ai régné), sum sine regno (je suis sans règne), regnabo (je règnerai).
Cette image médiévale hérite directement de la tradition antique romaine, popularisée par la Consolation de la Philosophie de Boèce (v. 524 apr. J.-C.), où Fortuna s’adresse elle-même au philosophe emprisonné pour lui expliquer la nature immuable de son jeu capricieux. Le motif traversera tout le Moyen Âge et la Renaissance, de Dante à Shakespeare.
L’iconographie de Fortuna est l’une des plus riches et des plus stables de tout le panthéon romain. Ses attributs, quasi inchangés de la République à l’Empire, se retrouvent avec une constance remarquable sur les monnaies, les reliefs et les mosaïques.
Sur les monnaies républicaines, Fortuna apparaît presque toujours en buste diadémé à droite, tenant la corne d’abondance — parfois accompagnée du gouvernail. Le denier de Marcus Plaetorius Cestianus (RRC 409/1, vers 69 av. J.-C.) en offre l’une des représentations les plus soignées, avec une Fortuna au buste détaillé tenant la corne et le gouvernail dans une composition d’une grande élégance.
RRC 409/1Plaetoria
La popularité de Fortuna sur les monnaies républicaines tardives n’est pas anodine : dans un contexte de guerres civiles et d’instabilité politique chronique (133–27 av. J.-C.), le recours à la déesse du hasard traduit une vision du monde où le destin individuel — celui du général, du magistrat, du citoyen — dépend d’une force qui échappe à tout contrôle humain.
C’est aussi une manière pour les magistrats monétaires de signifier leur confiance dans la Fortuna de Rome elle-même — la Fortuna Publica — dont la permanence garantit la survie de la Res Publica par-delà les convulsions politiques.
PlaetoriaRRC 409/1
Le choix de Marcus Plaetorius Cestianus de représenter Fortuna reflète la sensibilité religieuse de la fin de la République : la déesse est convoquée non comme figure mythologique, mais comme puissance tutélaire dont la faveur conditionne le succès de tout projet politique ou militaire. La mention EX · S · C (par sénatus-consulte) ancre ce type dans l’autorité institutionnelle, créant un lien entre la légitimité politique du Sénat et la faveur divine de Fortuna.
Cette association entre pouvoir républicain et Fortuna sera reprise et amplifiée sous l’Empire, où chaque empereur se présentera comme favorisé par une Fortuna particulière — sa propre Fortuna personnelle, signe de son élection divine.
Le sanctuaire de Fortuna Primigenia à Praeneste (aujourd’hui Palestrina), construit au IIe siècle av. J.-C., est l’un des complexes religieux les plus impressionnants de l’Italie républicaine. Étagé sur plusieurs terrasses en gradins taillées dans la colline, il constitue un chef-d’œuvre de l’architecture romaine hellénistique. C’est là que les fidèles venaient consulter les sortes — des tablettes de bois ou d’ivoire portant des inscriptions oraculaires, tirées au sort pour prédire l’avenir.
Le culte de Fortuna Primigenia — la « première-née », celle qui existait avant les autres dieux — lui conférait une primauté cosmogonique unique : elle n’était pas seulement la déesse du hasard, mais la force fondatrice qui avait présidé à la naissance même de l’ordre divin. Cette dimension archaïque et mystérieuse explique la ferveur exceptionnelle que lui vouait la population italique, bien avant la romanisation complète du culte.
La richesse des épithètes de Fortuna témoigne de l’ampleur de son culte et de la diversité des situations humaines qu’elle était censée gouverner. Chaque aspect de la vie pouvait trouver en elle une protectrice particulière :
Fortuna Primigenia — « la première-née », Préneste : fertilité, fondation, origines cosmiques. Fortuna Publica — temple sur le Quirinal : protectrice de la fortune de l’État romain, invoquée dans les crises politiques. Fortuna Redux — « celle qui ramène » : invoquée pour le retour sain et sauf des empereurs en campagne ; Auguste lui dédia un autel en 19 av. J.-C. Fortuna Virilis — invoquée par les femmes pour s’attirer la bienveillance des hommes, fêtée le 1er avril. Fortuna Muliebris — protectrice des femmes mariées, avec un sanctuaire sur la via Latina.
Cette multiplicité d’épithètes traduit la fluidité fondamentale de Fortuna : elle n’est pas une divinité à fonction unique, mais une force protéiforme qui accompagne chaque moment de l’existence, du berceau à la mort, de la vie privée aux affaires de l’État.
Fortuna à l’avers ou au revers
Divinités et allégories apparentées
- Cicéron, De Amicitia, XV, 54 — Fortuna caeca est, formule célèbre sur l’aveuglement de la Fortune.
- Ovide, Tristes, V, 8 — méditation sur la roue de Fortuna depuis l’exil.
- Juvénal, Satires, X — réflexion sur la vanité des ambitions humaines face à Fortuna.
- Boèce, Consolation de la Philosophie, II (v. 524 apr. J.-C.) — traité fondateur sur la Rota Fortunae, source médiévale majeure.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita — nombreuses références au culte de Fortuna Primigenia et aux oracles de Préneste.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 409/1 (Plaetoria).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Plaetoria.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Champeaux, J., Fortuna. Le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain, Rome, 1982.
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