Honos & Virtus
Honneur & Vertu · Divinités allégoriques romaines · Iconographie numismatique · République romaine
La formule latine honos et virtus — « honneur et vertu » — résume l'un des idéaux fondateurs de l'éthique romaine. Ces deux notions, loin d'être de simples abstractions, étaient personnifiées comme des divinités à part entière (numina), honorées dans des temples et invoquées dans la vie civique et militaire. Leur relation est indissociable : la virtus — le courage, l'excellence morale, la vaillance — est la condition qui mène à l'honos — l'honneur, la réputation, la charge publique acquise par des actions exemplaires.
Honos, représenté comme un jeune homme couronné de laurier tenant un rameau et parfois une corne d'abondance, incarne le prestige mérité. Virtus, figure guerrière casquée, souvent vêtue en Amazone et armée de la lance et du parazonium, personnifie la force morale et physique qui rend possible cet honneur. Ensemble, ils forment le diptyque de l'idéal aristocratique et militaire romain : seul mérite l'honneur celui qui a prouvé sa vertu.
« Honos alit artes, omnesque incenduntur ad studia gloria. »
— Cicéron, Tusculanes, I, 4
L'honneur nourrit les arts, et c'est la gloire qui enflamme chacun pour l'effort.

Cette statue ornait la façade de la Bibliothèque de Celsus à Éphèse, élevée au début du IIe siècle ap. J.-C. par le fils du proconsul Ti. Julius Celsus Polemaeanus pour abriter son tombeau. Quatre niches y accueillaient des allégories des vertus du défunt : Sophia (la Sagesse), Arétè (l'Excellence), Ennoia (la Pensée) et Epistèmè (le Savoir) ; les originaux sont conservés à Vienne, des copies ayant été replacées in situ.
L'Arétè grecque est l'équivalent de la Virtus latine — mais dans un registre différent : à Éphèse, il s'agit de l'excellence morale et intellectuelle d'un grand lettré, quand la Virtus romaine reste avant tout une vertu guerrière. Le rapprochement illustre la plasticité de la notion dans le monde gréco-romain, l'honos pouvant couronner autant les lettres que les armes.

Cette gravure est tirée du Dictionary of Roman Coins de Seth William Stevenson, publié à titre posthume en 1889 (complété par C. Roach Smith et F.W. Madden), ouvrage de référence de la numismatique victorienne. On reconnaît Honos à sa couronne de laurier et à son maintien juvénile, Virtus à son casque et à sa posture guerrière — l'un tourné vers la dignité civique, l'autre vers la vaillance armée.
L'association des deux divinités sur la monnaie est inaugurée par les têtes conjuguées du denier serratus RRC 403/1 en 70 av. J.-C. ; la formule HONOS ET VIRTVS reparaît ensuite sur le monnayage impérial, faisant de ce couple l'une des personnifications les plus durables de l'iconographie monétaire romaine.
Honos et Virtus formaient un couple inséparable dans la religion et l'idéologie romaines. Leur interdépendance conceptuelle — la vertu produit l'honneur, l'honneur récompense la vertu — se reflète dans leur représentation conjointe, tant dans l'architecture sacrée que sur les monnaies. Le rite marquait aussi leur proximité : selon Plutarque, on sacrifiait à Honos la tête découverte, contrairement à l'usage romain.
Le premier sanctuaire, dédié au seul Honos près de la Porta Capena, fut consacré en 234 av. J.-C. par Q. Fabius Maximus Verrucosus pendant la guerre contre les Ligures. Marcus Claudius Marcellus, après avoir remporté les spolia opima à Clastidium en 222 av. J.-C. — le plus haut honneur militaire romain, consistant à tuer de sa main le chef ennemi —, fit vœu d'un temple à Honos et Virtus et voulut pour cela restaurer l'édifice de Fabius. Le collège des pontifes s'y opposa : une même cella ne pouvait abriter deux divinités, car en cas de prodige on n'aurait su à laquelle sacrifier. Marcellus fit donc ajouter une cella pour Virtus, créant un temple double que son fils dédia en 205 av. J.-C. L'édifice fut restauré sous Vespasien.
Un second temple fut élevé par Caius Marius avec le butin de ses victoires sur les Teutons (102) et les Cimbres (101 av. J.-C.) ; son emplacement exact reste discuté. Vitruve en nomme l'architecte, Caius Mucius. Ce nom n'est sans doute pas étranger au denier RRC 403/1 : son second monétaire, Mucius Cordus, appartenait à la même gens Mucia, et l'on a souvent rapproché son choix d'Honos et Virtus du temple bâti par ce Mucius.
Ce denier serratus est l'un des documents numismatiques les plus éloquents sur la réconciliation entre Rome et l'Italie après la Guerre Sociale (91–88 av. J.-C.). À l'avers, les têtes conjuguées d'Honos et Virtus symbolisent les valeurs qui ont permis cette paix ; au revers, Italia et Roma se serrant la main au-dessus d'une corne d'abondance expriment l'union retrouvée.

La richesse iconographique de ce denier est exceptionnelle. L'avers présente les deux divinités allégoriques en têtes conjuguées — à la manière d'un couple divin — soulignant leur interdépendance. Le revers est un document politique de premier ordre : Italia et Roma se serrant la main constituent une déclaration visuelle de réconciliation après la Guerre Sociale, conflit qui avait opposé les alliés italiens à Rome pour obtenir la citoyenneté romaine.
Le caducée évoque la paix et le commerce retrouvés, la corne d'abondance entre les deux figures promet la prospérité de cette union, et le globe sous le pied de Roma affirme une domination universelle désormais partagée avec l'Italie entière.
Références : RRC 403/1 · Babelon Fufia 1 / Mucia 1 · Sydenham 797 · Sear RCV 338 · BMCRR Rome 3358 · Matière : argent serratus

Un an avant le denier de Calenus et Cordus, Virtus apparaît seule sur ce denier de Manius Aquillius. Le revers rappelle la gloire de son grand-père homonyme, consul en 101 av. J.-C., qui mit fin à la seconde guerre servile de Sicile : la virtus du général relève la province. Frappé en 71, l'année où s'achève la révolte de Spartacus, le type pouvait aussi résonner avec l'actualité.
Honos aura lui aussi son denier propre : la tête laurée légendée HONORIS orne l'avers d'un denier de Lollius Palikanus (RRC 473/2, 45 av. J.-C.).
Références : RRC 401/1 · Babelon Aquillia 2 · Sydenham 798 · Sear RCV 336
Le denier RRC 403/1 est signé de deux noms — KALENI à l'avers et CORDI au revers — témoignant d'une émission conjointe entre deux magistrats monétaires associés.
Quintus Fufius Calenus appartient à la gens Fufia, famille plébéienne dont le surnom Calenus suggère une origine à Calès, en Campanie. On l'identifie généralement au futur tribun de la plèbe de 61 av. J.-C. — défenseur de P. Clodius dans l'affaire de la violation des mystères de la Bona Dea — puis consul en 47 av. J.-C.
Mucius Cordus reste un personnage peu documenté ; certains l'identifient à un P. Mucius Scaevola. Son cognomen évoque le héros légendaire C. Mucius Cordus, devenu Scaevola après avoir brûlé sa main devant Porsenna. Son appartenance à la gens Mucia, celle de l'architecte du temple marien d'Honos et Virtus, éclaire probablement le choix du type d'avers.
La formule honos et virtus apparaît dans la littérature romaine et les inscriptions comme un condensé de l'éthos romain du devoir et de la droiture. Elle guidait l'élite qui cherchait à atteindre la dignitas (prestige) et l'auctoritas (autorité) par des actions conformes à ces valeurs.
Son héritage le plus spectaculaire est peut-être le Grand Sceau de Virginie, adopté par la Convention de juillet 1776 sur un projet du comité de George Wythe et George Mason. La figure centrale est Virtus, « génie du Commonwealth », vêtue en Amazone, appuyée sur une lance et tenant une épée, le pied posé sur la Tyrannie terrassée, couronne tombée, avec la devise Sic semper tyrannis (« Ainsi toujours aux tyrans »). Les fondateurs américains, nourris de culture classique, reprirent ainsi l'iconographie romaine pour fonder leur République, jetant un pont entre le serratus de 70 av. J.-C. et les idéaux politiques modernes.
Honos & Virtus à l'iconographie
- Cicéron, De Natura Deorum, II, 61 — Honos et Virtus parmi les notions divinisées ; temple d'Honos dédié par Q. Fabius Maximus pendant la guerre ligure et restauré par Marcellus.
- Cicéron, Tusculanes, I, 4 — « Honos alit artes ».
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXVII, 25 — refus des pontifes de réunir deux divinités dans une même cella ; XXIX, 11 — dédicace du temple double par le fils de Marcellus en 205 av. J.-C.
- Valère Maxime, Faits et dits mémorables, I, 1, 8 — le même épisode du temple de Marcellus.
- Plutarque, Vie de Marcellus, 28 — le vœu de Marcellus ; Questions romaines, 13 — sacrifice à Honos tête découverte.
- Vitruve, De Architectura, III, 2, 5 et VII, préface, 17 — le temple d'Honos et Virtus de Marius et son architecte C. Mucius.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXV, 120 — décor peint du temple restauré sous Vespasien.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 401/1 et 403/1.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Aquillia 2, Fufia 1, Mucia 1.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 797 et 798.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Londres, Spink, 2000 — n° 336 et 338.
- Hollstein, W., Die stadtrömische Münzprägung der Jahre 78–50 v. Chr. zwischen politischer Aktualität und Familienthematik, Munich, 1993.
- Platner, S.B. & Ashby, T., A Topographical Dictionary of Ancient Rome, Oxford, 1929 — s.v. « Honos et Virtus, aedes ».
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