Janus
Dieu des seuils & des commencements · Ianus Bifrons · Iconographie numismatique · République romaine
Janus est l’une des divinités les plus originales du panthéon romain — et l’une des rares sans équivalent grec. Son nom dérive probablement du latin ianua (porte) ou ire (aller), soulignant son rôle de gardien de tous les passages : portes, arches, ponts, mais aussi commencements d’années, de guerres, de mariages et de saisons. Représenté avec deux visages barbus regardant simultanément le passé et l’avenir, il incarne le moment liminal — cet instant suspendu où l’on franchit un seuil entre ce qui fut et ce qui sera.
Sa place dans la religion romaine était exceptionnelle : Janus était invoqué en premier, avant même Jupiter, car il ouvrait la voie aux autres divinités lors de tout sacrifice. Le mois de janvier (Ianuarius) lui est dédié. Sur les monnaies républicaines, sa tête bifrons ornait traditionnellement les as de bronze — ce qui rend son apparition sur le denier en argent de M. Furius Philus (RRC 281/1) d’autant plus remarquable.
« Janus, gardien des voies, ouvre les portes de l’Olympe aux dieux et à leurs actes, premier et dernier de tous les dieux. »
— Ovide, Fastes, I, 117–120
Ce buste conservé aux Musées du Vatican constitue l’une des représentations sculpturales les plus célèbres de Janus. La composition est saisissante : deux visages barbus, dos à dos, formant une tête unique qui regarde simultanément dans deux directions opposées. Ce n’est pas un artifice décoratif — c’est la traduction plastique exacte de la nature du dieu : le seul être qui voit à la fois où il va et d’où il vient.
L’iconographie bifrons de Janus est attestée depuis la plus haute Antiquité romaine et ne change pratiquement pas au fil des siècles, ce qui témoigne de la cohérence et de la force du concept qu’elle exprime. Sur les monnaies républicaines — et en particulier sur les as de bronze — la tête bifrons de Janus est l’un des types les plus anciens et les plus constants du monnayage romain, présent depuis les premières émissions du IIIe siècle av. J.-C.
L’Arco di Giano, situé au Forum Boarium (l’ancien marché aux bœufs de Rome), est la plus grande arche romaine quadrifrontale — à quatre faces — encore debout. Malgré son nom traditionnel, il ne fut probablement pas dédié à Janus au sens cultuel ; son appellation reflète plutôt la nature de la structure elle-même : un ianus, c’est-à-dire un passage voûté à entrées multiples, terme que les Romains appliquaient à toute arche ou portique permettant le transit.
Ce monument illustre parfaitement comment le nom de Janus est indissociable de l’architecture du passage dans la culture romaine. Le mot latin ianua (porte) et ianus (arche de passage) sont les deux faces — elles-mêmes bifrontes — d’un même concept : le seuil comme lieu sacré. Là où le buste du Vatican représente le dieu comme une abstraction théologique, l’Arco di Giano incarne la divinité dans la pierre même de la ville, transformant chaque passage en acte de dévotion inconsciente envers le maître des transitions.
La particularité de Janus dans le rituel romain est qu’il était invoqué en premier dans toute prière ou sacrifice, avant même Jupiter, car il « ouvrait la voie » aux autres dieux. Cette primauté rituelle reflète sa nature de divinité des commencements : rien ne peut commencer sans franchir un seuil, et tout seuil appartient à Janus.
Le Ianus Geminus — Janus Double — était une petite structure rectangulaire au Forum Romain avec deux portes opposées. Sa symbolique était d’une puissance exceptionnelle : les portes restaient ouvertes en temps de guerre, permettant le passage des armées, et étaient fermées en temps de paix. La fermeture était un événement si rare qu’elle constituait une annonce politique majeure.
Selon la tradition, les portes ne furent fermées que trois fois entre la fondation de Rome et le règne d’Auguste : sous Numa Pompilius, après la première guerre punique, et sous Auguste lui-même — ce dernier les fermant à plusieurs reprises pour célébrer la Pax Romana. Cette propagande de la paix augustéenne s’appuyait directement sur le symbolisme janusien : fermer les portes de Janus, c’était déclarer que Rome n’était plus en guerre avec le monde entier.
La tête bifrons de Janus ornait traditionnellement les as de bronze — la monnaie de base du peuple romain — depuis les premières émissions du IIIe siècle av. J.-C. Son apparition sur un denier en argent (RRC 281/1) est une rupture remarquable : M. Furius Philus fut l’un des premiers monétaires à transférer ce type iconographique « populaire » vers le métal noble, ouvrant la voie à une plus grande variété de types sur les deniers républicains ultérieurs.
944 lieux de découverte sont répertoriés pour ce denier, témoignant d’une circulation géographique exceptionnellement étendue.
La combinaison des deux faces est riche de sens. Janus à l’avers — dieu des commencements et des transitions — annonce une émission qui marque un tournant : c’est le premier denier républicain à porter la tête bifrons sur argent, jusqu’alors réservée au bronze. Roma couronnant un trophée gaulois au revers célèbre les victoires récentes sur les Allobroges et les Arvernes (121 av. J.-C.), qui conduisirent à la fondation de la province de Gaule Transalpine — un nouveau commencement pour Rome, propre au patronage de Janus.
Babelon voit dans ce revers un hommage au père du monétaire, Lucius Furius Philus (consul en 136 av. J.-C.), qui remporta des victoires militaires en Espagne. Les deux interprétations ne s’excluent pas : la gloire familiale et les succès contemporains se superposent sur ce flan d’argent comme les deux visages de Janus se superposent sur un seul crâne.
Références : RRC 281/1 · B.18 (Furia) · Syd. 529 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 3
Marcus Furius Lucii filius Philus appartient à la gens Furia, l’une des plus anciennes et nobles familles patriciennes de Rome. Son inscription L.F. (Lucii filius) sur l’avers indique qu’il est très probablement le fils de Lucius Furius Philus, consul en 136 av. J.-C. avec Sex. Atilius Serranus, et qui mena des campagnes victorieuses en Espagne.
Son choix d’iconographie est doublement innovant. Premièrement, transposer la tête de Janus sur un denier d’argent — réservée jusqu’alors aux as de bronze — constitue une rupture délibérée avec la tradition monétaire. Deuxièmement, utiliser le revers pour célébrer des victoires militaires familiales ou contemporaines transforme la monnaie en outil de propagande personnelle, pratique qui deviendra courante dans les décennies suivantes. Ce denier est donc un double commencement — janusien en quelque sorte — dans l’histoire de la numismatique républicaine.
Janus est l’une des divinités antiques dont l’empreinte dans les langues modernes est la plus directe et la plus quotidienne. Janvier (January en anglais, gennaio en italien, enero en espagnol) perpétue chaque mois son nom dans des dizaines de langues — un fait extraordinaire pour une divinité dont le culte a disparu il y a seize siècles.
Le mot porte lui-même (door en anglais dérive du latin ianua) porte sa trace étymologique, et les termes techniques d’architecture comme « jambages » ou « portique janusien » renvoient à son domaine. En psychologie et en philosophie, le « janusisme » désigne une attitude capable de considérer simultanément deux aspects opposés d’une question — une forme de pensée dialectique héritée du dieu bifrons. En astronomie, une lune de Saturne porte son nom : Janus.
Sa particularité d’être une divinité strictement romaine, sans ancêtre grec identifiable, en fait un témoignage précieux de la pensée religieuse romaine originelle — cette façon de sacraliser non pas des forces cosmiques abstraites, mais les moments concrets et quotidiens de la vie humaine : franchir une porte, commencer une année, entrer en guerre ou faire la paix.
- Ovide, Fastes, I, 63–294 — long développement poétique sur Janus, son rôle cosmique, ses attributs et le mois de janvier qui lui est dédié.
- Macrobe, Saturnales, I, 9 — traité détaillé sur la théologie de Janus, sa primauté rituelle et son lien avec le temps.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 19 — tradition de la fermeture des portes du Ianus Geminus sous Numa Pompilius.
- Virgile, Énéide, VII, 607–615 — description de l’ouverture des portes de la guerre par Junon au temple de Janus.
- Auguste, Res Gestae, 13 — mention de la fermeture des portes de Janus par Auguste comme symbole de la Pax Romana.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 281/1 ; notice sur M. Furius Philus et l’innovation iconographique de Janus sur argent.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.18 (Furia) ; analyse du trophée gaulois et identification du père du monétaire.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 529.
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