Junon Sospita
La Salvatrice · Déesse guerrière de Lanuvium · Iconographie numismatique · République romaine
Junon Sospita — « celle qui sauve » — est l’une des facettes les plus originales et les plus anciennes de Junon dans le monde latin. Vénérée en premier lieu à Lanuvium, ville du Latium au sud-est de Rome, elle se distingue radicalement de l’Héra grecque ou de la Junon olympienne : c’est une déesse guerrière, coiffée d’une peau de chèvre cornue, portant lance et bouclier, et associée à un rituel aussi fascinant qu’inquiétant — le serpent sacré de Lanuvium.
Son culte, antérieur à l’influence grecque, incarne la vision latine d’une déesse protectrice à la triple fonction : guerrière défenderesse de la cité, mère garante de la fécondité des femmes, reine souveraine de l’ordre divin. Après la soumission de la Ligue latine en 338 av. J.-C., Rome exigea un condominium sur son sanctuaire de Lanuvium — signe de l’importance politique et religieuse de cette déesse pour toute l’Italie centrale.
« De temps immémorial, la ville de Lanuvium est sous la garde d’un antique dragon, et l’on prend soin de ne pas manquer l’instant de la cérémonie annuelle. »
— Properce, Élégies, IV, 8 — cité par Babelon
Cette statue en marbre du IIe siècle ap. J.-C. illustre avec une clarté exemplaire l’iconographie caractéristique de Junon Sospita : la déesse est représentée en guerrière armée, coiffée de la peau de chèvre cornue (aegis caprina) qui la distingue immédiatement de toutes les autres représentations de Junon. Elle tient lance et bouclier, et un serpent est souvent associé à la composition, rappelant le rituel de Lanuvium.
Cette iconographie martiale est radicalement différente de la Junon olympienne drapée et diadémée. Elle reflète la nature ancienne et latine de la déesse — antérieure à l’hellénisation et enracinée dans les cultes agraires et guerriers du Latium archaïque. La peau de chèvre est son attribut le plus distinctif et le plus constant, présent aussi bien sur cette sculpture que sur les deniers républicains qui lui sont consacrés.
Cet antefix — élément de décor architectural en terre cuite placé en bordure de toiture — représente Junon Sospita dans son iconographie archaïque la plus pure, cinq siècles avant la statue de marbre précédente. Le visage frontal, les cornes de la peau de chèvre encadrant le visage, et l’expression à la fois solennelle et inquiétante sont caractéristiques de l’art italique archaïque du Ve siècle av. J.-C.
La comparaison entre ces deux œuvres séparées par sept siècles révèle la remarquable stabilité iconographique de Junon Sospita : les mêmes cornes, la même peau de chèvre, la même frontalité imposante. Cette continuité témoigne de la profondeur des racines de son culte dans la civilisation latine — un culte si ancien et si solidement enraciné qu’il traversa sans se déformer l’hellénisation, la République et l’Empire.
Le rituel du serpent de Lanuvium était l’une des cérémonies religieuses les plus spectaculaires et les plus commentées du monde romain. Chaque année, une jeune vierge descendait dans la caverne du serpent sacré avec une offrande de gâteaux. Si le serpent les acceptait avidement, c’était signe de pureté de la jeune fille et de bonne récolte à venir. Dans le cas contraire, la fertilité de toute la région était présagée négative. Properce en donne une description saisissante, reprise intégralement par Babelon dans sa notice sur le denier Roscia.
Le sanctuaire de Junon Sospita à Lanuvium était l’un des plus riches et des plus fréquentés du Latium. Après la soumission de la Ligue latine en 338 av. J.-C., Rome n’osa pas supprimer ce culte : elle exigea un condominium — une cogestion partagée du sanctuaire entre Lanuvium et Rome. Les prodiges survenant dans le temple étaient rapportés au Sénat pour être expiés, ce qui en faisait un instrument de contrôle religieux et politique.
À Rome, plusieurs temples lui furent dédiés : l’un près du Palatin (fête le 1er février), l’autre dans le Forum Holitorium, voué en 197 av. J.-C. par le consul C. Cornelius Cethegus. Ce dernier temple connut une période troublée vers 90 av. J.-C. — des scandales et des prodiges néfastes nécessitèrent sa restauration ordonnée par le consul L. Iulius Caesar. L’importance politique du culte était telle qu’Octavien y emprunta des fonds en 31 av. J.-C. pour financer sa campagne contre Marc Antoine.
Le denier serratus RRC 412/1 est remarquable par le nombre exceptionnel de ses variantes : Babelon en dénombre 155, Crawford estime 240 coins de droit et 241 coins de revers. LesDioscures.com référence 241 combinaisons différentes de marques de contrôle — un record dans la numismatique républicaine. Les symboles de l’avers ont une relation directe avec ceux du revers (tête de cheval à l’avers = tête d’âne au revers, etc.). L’indice de rareté de cet exemplaire est de 4, avec 456 lieux de découverte attestant d’une très large diffusion.
Ce denier est un document iconographique exceptionnel : il reproduit fidèlement les deux éléments fondamentaux du culte de Junon Sospita à Lanuvium — la déesse guerrière coiffée de la peau de chèvre à l’avers, et le rituel du serpent sacré au revers. Le choix de ces types n’est pas anodin : L. Roscius Fabatus était originaire de Lanuvium, et cette monnaie est un hommage à sa ville natale et à sa divinité tutélaire.
La scène du revers — décrite avec précision par Properce et citée par Babelon — montre la jeune vierge descendant offrir des gâteaux au serpent sacré, rituel annuel dont le résultat conditionnait la fertilité de toute la région. Cette image, rarissime dans la numismatique antique, fait de ce denier un témoignage de premier ordre sur la religion romaine archaïque.
Références : RRC 412/1 · B.3 (Roscia) · Syd. 915 · Sear 363 · Atelier : Rome · Matière : Argent serratus · Indice de rareté : 4
Lucius Roscius Fabatus, né vers 95–90 av. J.-C. à Lanuvium, représente le type du personnage politique de la fin de la République : monétaire, tribun de la plèbe, légat de César, préteur, médiateur — et finalement victime des guerres civiles. Son origine lanuvine explique directement le choix iconographique de ses deniers : Junon Sospita était la grande divinité tutélaire de sa ville natale.
Sa carrière est remarquable : en 64 av. J.-C. il frappe ses deniers serratus ; en 55 av. J.-C. il est tribun de la plèbe et cosigne la Lex Mamilia Roscia ; vers 54 av. J.-C. il sert dans l’état-major de César en Gaule, commandant la XIIIe légion sur le Bas-Rhin ; en 49 av. J.-C., préteur, il tente sans succès de servir de médiateur entre César et Pompée. Il est associé à la loi accordant la pleine citoyenneté aux populations de Gaule cisalpine transpadane. Il meurt à la bataille de Forum Gallorum en avril 43 av. J.-C., au côté de ceux qui combattaient Marc Antoine — une mort dans la tourmente, fidèle à l’époque qui l’avait formé.
Le contraste entre Junon Sospita et la Junon de l’Énéide de Virgile est saisissant. Dans l’épopée, Junon est l’antagoniste obstinée d’Énée — émotive, vindicative, incapable de contrôler sa jalousie — une figure héritée directement de l’Héra grecque. Dans la sculpture et la numismatique, Junon Sospita est au contraire une guerrière stoïque et maîtresse d’elle-même, protectrice de l’État qu’elle ne tente pas de détruire mais de défendre.
Cette dualité reflète la complexité des divinités romaines : une même déesse peut avoir des visages radicalement différents selon le contexte — Junon Moneta « celle qui avertit », Junon Sospita « la salvatrice guerrière », Junon Regina épouse de Jupiter. Cette multiplicité n’est pas une incohérence mais une richesse théologique qui permettait aux Romains d’adapter le divin à chaque besoin de leur vie civique, militaire et personnelle.
- Properce, Élégies, IV, 8 — description poétique du rituel du serpent sacré de Lanuvium, citée par Babelon dans sa notice sur le denier Roscia.
- Élien, De la nature des animaux, XI, 16 — autre description du rituel annuel du serpent de Junon à Lanuvium.
- Cicéron, De Divinatione, I, 99 — mention du sanctuaire de Junon Sospita à Lanuvium et de ses prodiges.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, VIII, 14 — traité post-338 av. J.-C. accordant à Rome le condominium sur le sanctuaire de Junon Sospita.
- Virgile, Énéide, I, 12–22 — portrait de la Junon antagoniste, à opposer à la Junon Sospita protectrice.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 412/1 ; estimation de 240 coins de droit et 241 de revers.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.3 (Roscia) ; notice complète sur L. Roscius Fabatus, citation de Properce et description du rituel du serpent.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 915 · Sear 363.
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