Puteal Scribonianum
Le Puits Scribonien · Monument sacré · Forum Romain
Le Forum Romain, cœur vibrant de la vie politique, religieuse et commerciale de la Rome antique, abritait une multitude de monuments dont certains, par leur fonction ou leur symbolisme, revêtaient une importance particulière. Parmi ceux-ci se trouvait le Puteal Scribonianum — ou Puteal Libonis —, un édifice discret mais hautement symbolique, à mi-chemin entre le monument civique et le sanctuaire divin.
Le terme latin puteal désigne la margelle, la structure circulaire érigée autour de l’ouverture d’un puits, d’une citerne, ou, dans le cas présent, d’un lieu frappé par la foudre (locus fulguratus). Ces structures, souvent ouvragées en pierre ou en marbre, marquaient un espace frappé d’interdit divin, ouvert vers le ciel pour laisser passer la puissance de Jupiter. Leur présence sur les monnaies républicaines témoigne du prestige qu’elles conféraient aux gentes qui les avaient érigées ou restaurées.
« Au Puteal de Libon se tenaient les usuriers romains et ceux qui cherchaient à placer leur argent auprès de bons noms et de garants sûrs. »
— Horace, Épîtres, I, 19, 8 — tradition scholiastique
Cette peinture de David Roberts (1796–1864) restitue avec une fidélité romantique l’atmosphère des ruines du Forum Romain au milieu du XIXe siècle. On y distingue les colonnes du Temple de Castor et Pollux au premier plan — monument voisin du Puteal Scribonien —, ainsi que les grandes lignes de l’esplanade où se déroulait la vie civique, judiciaire et commerciale de Rome.
Au moment où Roberts peint cette toile, le Forum n’a pas encore été pleinement fouillé : le puteal lui-même reste enfoui, et c’est précisément sa représentation sur les monnaies républicaines qui en préserve la mémoire iconographique.
Ce plan restitue la topographie du Forum Romain à l’époque républicaine, permettant de localiser le Puteal Scribonien dans son contexte monumental. Selon les sources antiques et les études archéologiques, le puteal se trouvait dans la partie sud-est du Forum, à proximité de la Basilica Aemilia, de l’Arcus Fabiorum et du secteur des atria.
Sa position centrale, à l’intersection des flux judiciaires et financiers, explique qu’il soit rapidement devenu le lieu de rassemblement privilégié des banquiers, usuriers et praticiens du droit — comme en témoignent Horace, Ovide et Cicéron.
La représentation du Puteal Scribonianum sur les monnaies républicaines constitue notre principale source iconographique, aucun vestige matériel n’ayant été formellement identifié sur le Forum. Les deniers de la gens Scribonia en offrent un portrait précis, codifié, chargé de symboles religieux et civiques.
L’ensemble de ces attributs — foudre, laurier, lyres, marteau — forme un programme iconographique cohérent, traduisant sur le bronze et l’argent monétaire la double nature du Puteal : à la fois borne sacrée délimitant un espace divin et repère civique structurant la vie publique du Forum.
Le Puteal Scribonianum est l’un des très rares monuments du Forum Romain à avoir été représenté de manière explicite et identifiable sur une monnaie républicaine. Les deniers de L. Scribonius Libo (RRC 416) et de L. Aemilius Paullus (RRC 417) constituent ainsi des documents archéologiques de premier ordre, compensant l’absence totale de vestiges matériels du monument.
Cette représentation n’est pas anodine : elle manifeste l’orgueil civique de la gens Scribonia, qui revendique par la monnaie sa contribution au patrimoine sacré de Rome, et l’association de sa lignée à la puissance jupitérienne de la foudre.
Ce denier émis par Lucius Scribonius Libo, triumvir monétaire en 62 av. J.-C., célèbre la restauration du Puteal Scribonianum par sa famille. L’avers associe Bonus Eventus — la bonne fortune — à la mémoire de Libo, tandis que le revers offre le seul portrait monétaire connu du monument dans son état restauré.
La présence du marteau de Vulcain à la base du puteal est particulièrement significative : elle rappelle que la foudre est l’arme forgée par Vulcain pour Jupiter, et que le monument commémore précisément le point d’impact de cette arme divine sur le sol du Forum. L’ornementation aux lyres évoque quant à elle la dimension apollinienne et oraculaire du lieu.
Le Puteal Scribonianum tire son origine d’un événement religieux fondateur : la chute de la foudre sur un emplacement du Forum Romain. Pour les Romains, un tel événement n’était pas un accident naturel mais une manifestation directe de la volonté de Jupiter Fulgurator. Le lieu frappé devenait immédiatement sacré — un bidental — et ne pouvait être ni recouvert ni profané.
Le Sénat confia à un membre de la gens Scribonia la mission de recenser et de délimiter ces emplacements sacrés sur le Forum. Scribonius Libo fit ériger autour du lieu foudroyé une margelle circulaire ouverte au sommet, permettant à l’espace divin de demeurer en contact avec le ciel. Le monument porta dès lors son nom : Puteal Libonis ou Puteal Scribonianum.
Par sa position centrale dans l’esplanade du Forum, le Puteal devint naturellement un repère topographique de première importance. Le tribunal prétorien s’y installa à proximité, et les praticiens du droit, banquiers et usuriers prirent l’habitude de s’y retrouver. Cicéron, Horace, Ovide et Perse en témoignent tous : le Puteal de Libon était le cœur battant du Forum financier et judiciaire de Rome républicaine.
Forum Romain · 2017
Contrairement à de nombreux monuments du Forum, le Puteal Scribonianum n’a laissé aucun vestige matériel identifiable. Les fouilles archéologiques du XIXe et du XXe siècle n’ont pas permis de localiser avec certitude son emplacement exact. Des blocs de travertin formant un cercle irrégulier retrouvés près du Temple de Castor furent un temps considérés comme des restes du puteal, avant que cette hypothèse ne soit abandonnée au début du XXe siècle.
C’est donc la numismatique républicaine qui constitue notre seule source iconographique directe. Les deniers de L. Scribonius Libo (RRC 416) et ceux frappés par L. Aemilius Paullus en commémoration de la même restauration (RRC 417) offrent deux représentations complémentaires du monument — une situation rarissime dans la documentation archéologique du Forum Romain.
Ce cas illustre de façon exemplaire le rôle irremplaçable de la monnaie républicaine comme archive figurée de monuments disparus : sans ces petits disques d’argent, la forme même du Puteal Scribonien nous serait totalement inconnue.
Puteal Scribonianum — Émissions monétaires
Contexte — Forum Romain
- Horace, Épîtres, I, 19, 8 — Mention du putealque Libonis comme lieu de rassemblement des usuriers.
- Horace, Satires, II, 6, 35 — Autre référence au Puteal dans le contexte de la vie financière du Forum.
- Ovide, Remèdes à l’amour, 561 — Localisation du Puteal près du Ianus.
- Cicéron, Pro Sestio, 8 — Allusion aux rassemblements autour du Puteal Libonis.
- Festus, De verborum significatu, 448–450 — Description du Puteal comme bidental et explication de son nom.
- Perse, Satires, IV, 49 — Mention du Puteal dans le contexte judiciaire du Forum.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 416 (Scribonia) et RRC 417 (Aemilia).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — Notices sur la gens Scribonia, n° 8.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, n° 928.
- Platner, S.B. & Ashby, T., A Topographical Dictionary of Ancient Rome, Oxbow, 2002 — Article « Puteal Libonis / Puteal Scribonianum », p. 434.
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online — RRC 416 et 417
- Digital Augustan Rome — Puteal Libonis / Scribonianum
- Puteal Scribonianum — Wikipédia
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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