Leuconoé
Leukonóē · Fille de Neptune chez Hygin · Destinataire du Carpe diem d'Horace · Iconographie numismatique · République romaine
Dans le panthéon des figures féminines de la mythologie gréco-romaine, certaines ne s'illuminent qu'à travers quelques vers — et leur mystère même est leur force. Leuconoé (Leukonóē, « à l'esprit clair ») est de celles-là. Son nom associe les mots grecs leukós (blanc, brillant, pur) et nóos (esprit, pensée) : un nom de lumière, que l'Antiquité a donné à plusieurs figures distinctes qu'il ne faut pas confondre.
Pour la numismatique romaine, la Leuconoé qui compte est la fille de Neptune et de Thémisto, elle-même fille du roi lapithe Hypseus : c'est elle que le monétaire P. Plautius Hypsaeus fit graver sur un denier en 60 av. J.-C., jouant sur la ressemblance entre son surnom et le nom de ce héros pour se donner une ascendance divine. La littérature latine en connaît deux autres : la jeune femme à qui Horace adresse l'Ode I, 11 — celle du Carpe diem — et l'une des filles de Minyas chez Ovide. Ces trois Leuconoé partagent un nom, non une histoire.
« Ne cherche pas — le savoir est interdit — quelle fin les dieux ont fixée pour moi, pour toi, Leuconoé… Cueille le jour, et fie-toi le moins possible au lendemain. »
Tu ne quaesieris, scire nefas, quem mihi, quem tibi / finem di dederint, Leuconoe… carpe diem, quam minimum credula postero.
— Horace, Odes, I, 11, 1–2 et 8 · trad. LesDioscures

Cette statue de marbre, découverte à Porto et longtemps exposée au musée du Latran — d'où son nom —, est aujourd'hui conservée au Museo Gregoriano Profano du Vatican. Elle reproduit un type de Poséidon debout, le pied posé sur une proue, que l'on rattache au bronzier Lysippe : le dieu y apparaît dans la plénitude de sa puissance, corps athlétique et maintien souverain.
C'est ce dieu que P. Plautius Hypsaeus place à l'avers de l'autre denier de son émission (RRC 420/1, tête de Neptune, trident derrière), tandis que RRC 420/2 porte le buste de sa fille Leuconoé, accompagné d'un dauphin. Les deux types, frappés la même année et partageant le même revers, se répondent : le père et la fille d'une généalogie marine que le monétaire revendique pour sa famille.

Le peintre nîmois Charles-François Jalabert (1819–1901), élève de Paul Delaroche, réunit dans cette toile académique trois poètes protégés par Mécène (Gaius Cilnius Maecenas), le conseiller d'Auguste qui soutint toute une génération d'écrivains et offrit à Horace son domaine de Sabine. C'est dans ce cercle que furent composés les trois premiers livres des Odes, publiés vers 23 av. J.-C. — dont l'Ode I, 11 adressée à Leuconoé.
Le tableau traduit l'idéal d'otium lettré que le XIXe siècle associait au cercle de Mécène : un loisir studieux, à l'écart des affaires publiques, où la poésie se lit et se discute entre amis.
L'Ode I, 11 compte huit vers, en grand asclépiade, et c'est l'une des plus brèves des Carmina. Horace y parle en disciple d'Épicure : il ne s'agit pas de jouir du jour avec frénésie, mais de l'accueillir avec sagesse, en renonçant à l'inquiétude du lendemain. Le temps même de la parole est compté : « pendant que nous parlons, le temps jaloux aura fui » (dum loquimur, fugerit invida aetas, v. 7).
Le vers final — carpe diem, quam minimum credula postero — résume cette éthique de la mesure : une attention paisible au présent, une confiance minimale dans le lendemain. On ignore qui était cette Leuconoé : un nom littéraire, peut-être choisi pour sa résonance (« l'esprit clair », à qui l'on demande précisément de ne pas troubler sa pensée par les calculs des astrologues), ou une femme réelle de l'entourage du poète. Rien ne la rattache à la fille de Neptune des deniers, frappés près de quarante ans plus tôt.
Dans la liste des enfants de Neptune donnée par Hygin (Fabulae, 157), figure un enfant né de Thémisto, fille d'Hypseus. Hypseus est un héros thessalien, roi des Lapithes, fils du fleuve Pénée et de la naïade Créuse, et père de la nymphe Cyrène (Pindare, Pythiques, IX, 13–17). Le rapprochement avec le surnom des Hypsaei, branche de la gens Plautia, est transparent : en se réclamant d'Hypseus, le monétaire s'inventait une ascendance héroïque, et, par Thémisto, une parenté avec Neptune.
Les deux deniers de P. Plautius Hypsaeus mettent en scène cette généalogie : RRC 420/1 montre Neptune, l'ancêtre divin ; RRC 420/2 un buste féminin paré, accompagné d'un dauphin qui signale une naissance marine. Le revers commun, consacré à un ancêtre historique, complète le récit : après le dieu et l'héroïne, le consul victorieux.
Mise au point. L'identification du buste à Leuconoé repose entièrement sur ce passage d'Hygin, et le nom de l'enfant y est incertain : certaines éditions lisent Leuconoe, mais la leçon Leucon (un fils, connu par ailleurs comme fils de Thémisto) est aujourd'hui généralement préférée. L'appellation « Leuconoé », proposée par les numismates du XIXe siècle et reprise par Babelon, reste conventionnelle — elle est encore employée par le catalogue du British Museum. La lecture d'ensemble, en revanche, ne fait pas de doute : une descendante de Neptune et d'Hypseus, au service de la propagande familiale.
Le denier RRC 420/2 se répartit en quatre variantes (2a à 2d) : deux sans symbole au revers (2a, 2c), qui diffèrent par la disposition des légendes, et deux avec un scorpion sous les chevaux (2b, 2d). Le même scorpion apparaît sur la variante 420/1b du denier à la tête de Neptune. Sa signification reste discutée : aucune source antique ne l'explique, et les rapprochements proposés avec la carrière orientale d'Hypsaeus demeurent hypothétiques.

Le revers commémore la prise de Privernum, cité volsque du Latium méridional, par le consul C. Plautius Decianus en 329 av. J.-C. (Tite-Live, VIII, 20–21) — un ancêtre auquel la légende donne le surnom d'Hypsaeus, porté par la branche du monétaire. L'émission construit ainsi une généalogie complète : du dieu des mers à l'ancêtre consul et triomphateur, la famille revendique une légitimité à la fois divine et historique.
Hypsaeus lui-même finit mal. Ancien questeur de Pompée en Orient, édile curule en 58 av. J.-C. avec M. Aemilius Scaurus — avec qui il signe un autre denier (RRC 422/1) —, il brigua le consulat de 52 avec l'appui de Pompée. Après le meurtre de Clodius, il fut condamné pour brigue électorale (ambitus) ; Valère Maxime (IX, 5, 3) rapporte que Pompée l'éconduisit sans égards lorsqu'il vint se jeter à ses pieds.
Références : RRC 420/2a–d · Babelon, Plautia 12 · Sydenham 911 · Atelier : Rome · Métal : argent
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Une troisième Leuconoé apparaît au livre IV des Métamorphoses d'Ovide. Les filles de Minyas, roi d'Orchomène, refusent de célébrer les fêtes de Bacchus et restent à filer la laine en se racontant des histoires. Leuconoé prend la parole à son tour et conte les amours du Soleil : c'est lui qui, voyant tout, surprend Vénus avec Mars et le révèle à Vulcain, lequel enserre les amants dans un filet invisible sous les rires des dieux. Vénus se venge en rendant le Soleil amoureux de Leucothoé, que son père fait enterrer vivante ; la nymphe Clytie, délaissée et jalouse, se change en héliotrope, toujours tournée vers l'astre.
Le tableau de Velázquez saisit précisément l'instant du récit de Leuconoé où le dieu solaire, couronné de lumière, vient dénoncer l'adultère dans la forge. La fin de l'épisode est funeste pour les conteuses : pour avoir méprisé Bacchus, les Minyades sont changées en chauves-souris.
Cette Leuconoé n'a rien de commun avec la fille de Neptune des deniers ni avec la destinataire d'Horace : le nom, porteur de clarté, a simplement servi à plusieurs figures. Il convient, en lisant une notice ou une légende, de toujours préciser de laquelle on parle.


- Horace, Carmina (Odes), I, 11 — « Tu ne quaesieris » : l'ode adressée à Leuconoé, source du Carpe diem.
- Hygin, Fabulae, 157 — liste des enfants de Neptune : un enfant né de Thémisto, fille d'Hypseus (leçon Leuconoe ou Leucon selon les éditions).
- Pindare, Pythiques, IX, 13–17 — Hypseus, roi des Lapithes, fils du Pénée et de Créuse, père de Cyrène.
- Ovide, Métamorphoses, IV, 167–270 — Leuconoé, fille de Minyas, conte les amours du Soleil (Mars et Vénus, Leucothoé, Clytie).
- Tite-Live, VIII, 20–21 — prise de Privernum par le consul C. Plautius (329 av. J.-C.).
- Valère Maxime, IX, 5, 3 — Pompée éconduit P. Plautius Hypsaeus, condamné pour brigue en 52 av. J.-C.
- Crawford, M. H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 420/1a–b et 420/2a–d (P. Plautius Hypsaeus, 60 av. J.-C.) ; RRC 422/1 (M. Scaurus et P. Hypsaeus, édiles curules).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Plautia 12.
- Sydenham, E. A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 911.
- Ghey, E., Leins, I. et Crawford, M. H., A Catalogue of the Roman Republican Coins in the British Museum, 2010 — 420.1 et 420.2.
- Neptune — le père de Leuconoé et ses représentations monétaires
- Jupiter — le dieu du revers, en quadrige
- 1388PL — Denier Plautia, RRC 420/2
- 1387PL — Denier Plautia, RRC 420/1
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