Pénates
Dieux gardiens du foyer · Penates · Penus · Pénates publics · Lavinium & Troie · Iconographie numéralement
Les Pénates — Di Penates, les dieux du garde-manger — sont parmi les divinités les plus anciennes et les plus intimement romaines. Leur nom dérive du latin penus : la réserve de nourriture, l’endroit le plus reculé et le mieux protégé de la demeure, là où sont stockées les provisions qui assurent la survie de la famille. Les Pénates sont les gardiens de cette prospérité quotidienne, de la cohésion familiale, de la continuité de la lignée. Contrairement aux Lares (liés au lieu physique), les Pénates suivent la famille : si elle déménage, elle emporte ses Pénates.
Divinités profondément enracinées dans la religion archaïque romaine, les Pénates connurent une transformation capitale à partir du IIIe siècle av. J.-C. : du culte privé, ils passèrent au culte public sous la forme des Di Penates Publici, gardiens de l’État romain tout entier. La légende d’Énée — qui emporta les Pénates de Troie en flammes pour les déposer à Lavinium, première étape de la fondation de Rome — donna à ces divinités domestiques une dimension épique et nationale. Sur les monnaies républicaines, leurs bustes accolés sont l’un des types iconographiques les plus chargés de sens : DEI PENATES ou D.P.P., les dieux de Rome gravés dans l’argent.
« Il lui enjoignit de porter ses dieux Pénates et ses Lares, et d’en faire son voyage jusqu’au pays d’Italie, auquel les destins d’un grand empire étaient réservés. »
— Virgile, Énéide, II, 293–295 — Hector apparaissant en songe à Énée pour lui ordonner d’emporter les Pénates de Troie
Cette fresque, l’une des plus belles représentations du culte domestique romain, provient du lararium de la Casa dei Vettii à Pompéi — la maison de deux riches affranchis, Aulus Vettius Restitutus et Aulus Vettius Conviva. Elle montre au centre le Genius du paterfamilias, revêtu d’une toge avec le chef voilé, tenant une patère et une corne d’abondance, flanqué de deux Lares en tenue de danseur. En bas, le serpent domestique — agathodaimon — rampe vers une offrande sur l’autel.
Le lararium était la niche sacrée au cœur de chaque maison romaine où étaient honorés les Lares, les Pénates et le Genius familial. Les Pénates, bien que distincts des Lares dans la théologie romaine, étaient souvent vénérés au même endroit et représentés par des statuettes placées dans cette niche. Cette fresque illustre parfaitement l’univers religieux domestique dans lequel les Pénates occupaient une place centrale : la piété quotidienne, les offrandes familières (encens, vin, nourriture), la continuité du foyer sous la protection des dieux.
Cette statuette de Pénate en bronze illustre la réalité matérielle du culte domestique romain : les Pénates étaient représentés par de petites figurines (statuettes en bronze, en terre cuite ou en argile) conservées dans le lararium de la maison. Leur forme pouvait varier considérablement selon la dévotion du propriétaire — les Pénates pouvaient emprunter l’apparence de Jupiter, de Vesta, ou des Dioscures (Castor et Pollux), avec lesquels ils étaient fréquemment assimilés dans la tradition iconographique républicaine.
La découverte de statuettes de ce type dans toutes les provinces de l’Empire témoigne de la diffusion extraordinaire du culte des Pénates avec la romanisation. En Gaule, en Hispanie, en Bretagne, partout où les légions romaines ou les marchands s’installaient, ils emportaient leurs Pénates — exactement comme Énée avait transporté les siens de Troie. Ce n’est pas un hasard si l’expression regagner ses pénates (rentrer chez soi) est passée dans la langue française moderne : les Pénates sont l’une des rares divinités antiques à avoir survécu dans le langage courant.
La singularité théologique des Pénates est leur plasticité iconographique : à la différence de la plupart des dieux romains, les Pénates n’ont pas de forme fixe. Cicéron et Servius rappellent que chaque Romain pouvait choisir ses propres Pénates personnels parmi les divinités majeures — Jupiter, Vesta, les Jumeaux divins, ou même ses propres ancêtres. Cette liberté reflète leur nature fondamentale : ils ne sont pas des dieux-individus mais des fonctions divines, des protecteurs dont la forme s’adapte aux besoins et à la piété de chaque famille.
La légende troyenne des Pénates est l’un des mythes fondateurs les plus importants de l’idéologie romaine. Lors de la chute de Troie, le héros Énée reçoit en songe l’ordre d’Hector de prendre les Pénates et les dieux sacré de la cité pour les emporter en Italie. Virgile donne au voyage d’Énée sa signification religieuse profonde : c’est moins un exil qu’une translatio — le déplacement du sacré troyen vers un nouveau foyer. À Lavinium, ville qu’il fonde dans le Latium, Énée dépose ces Pénates. Tite-Live rapporte un miracle : les statues des Pénates, plusieurs fois déplacées vers Alba Longa, revenaient d’elles-mêmes à Lavinium — signe que la ville avait été choisie par les dieux.
Ce mythe eut une conséquence concrète dans la géographie religieuse romaine : Lavinium devint une ville sacrée, lieu de pèlerinage annuel pour les magistrats et les prêtres romains. Les Di Penates Publici du peuple romain y avaient leur sanctuaire principal — celui que les monétaires républicains évoquent sur leurs pièces avec la mention D.P.P. La gens Sulpicia (RRC 312/1) et la gens Antia (RRC 455/2) sont précisément originaires de cette région, ce qui explique leur attachement particulier à l’iconographie des Pénates.
Trois émissions républicaines font explicitement référence aux Pénates. Le denier Antia (RRC 455/2) porte à l’avers la légende DEI PENATES avec les bustes accolés des deux dieux — le type le plus explicite. Le denier serratus Sulpicia (RRC 312/1) et les deniers Fonteia (RRC 307/1) utilisent l’abréviation D.P.P. (Dei Penates Publici ou Dei Penates Praestites) avec les têtes laurées des Pénates accolées à gauche. Ces trois gens sont liées à Lavinium ou à Tusculum — villes étroitement associées au culte des Pénates troyens — ce qui explique leur choix iconographique.
Le contexte biographique de ce denier est fascinant. Le père du monétaire, Caius Antius Restio senior, fut tribun de la Plèbe en 68 av. J.-C. et promulgua une loi somptuaire réglementant les banquets. Persécuté après cette loi, il dut s’exiler et chercha refuge à Lavinium — ville sainte des Pénates. Son fils, en frappant ce denier, lui rend hommage en représentant les Pénates de Lavinium à l’avers : c’est à la fois un acte de piété filiale et une revendication d’appartenance à la tradition religieuse ancestrale la plus profonde de Rome.
Références : RRC 455/2 · B.2 (Antia) · CRR. 971 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 8
Pénates privés et publics sur les deniers républicains
- Virgile, Énéide, II, 293–295 et III, 147–171 — Hector ordonnant à Énée d’emporter les Pénates de Troie ; les Pénates de Samothrace apparaissant à Énée pour lui indiquer la route vers l’Italie.
- Tite-Live, Histoire romaine, I, 1–2 — Énée à Lavinium ; le miracle des Pénates retournant d’eux-mêmes à Lavinium depuis Alba Longa.
- Cicéron, De Natura Deorum, II, 68 — définition des Pénates et de leur rôle dans la religion privée et publique.
- Servius, Commentaire sur l’Énéide, II, 325 — les formes possibles des Pénates : Jupiter, Vesta, les Dioscures ou les ancêtres.
- Varron, De Lingua Latina, V, 54 — étymologie de penates depuis penus, la réserve de nourriture.
- Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 67–68 — le sanctuaire des Pénates à Lavinium et les offrandes annuelles des magistrats romains.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 455/2 (Antia), RRC 312/1 (Sulpicia), RRC 307/1 (Fonteia) ; les monnaies aux Pénates et leur contexte.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — (Antia, Sulpicia, Fonteia) ; analyse de D.P.P. (Borghesi : Dei Penates Praestiles ; Mommsen : Dei Penates Publici).
- Dubourdieu, A., Les origines et le développement du culte des Pénates à Rome, École française de Rome, 1989 — la monographie de référence sur le sujet.
- Warde Fowler, W., The Religious Experience of the Roman People, London, 1911 — le culte domestique et ses divinités.
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