Scylla
Monstre marin de la mythologie grecque · Iconographie numismatique · République romaine
Scylla (ou Scylle) est l’un des monstres marins les plus fascinants de la mythologie gréco-romaine, incarnant à la fois la terreur des profondeurs et une tragédie personnelle d’une rare intensité. Résidant dans une grotte élevée d’un détroit étroit — souvent identifié au détroit de Messine entre l’Italie et la Sicile — elle symbolise les périls imprévisibles qui guettent les navigateurs.
Sa représentation sur le denier de Sextus Pompée, fils du grand Pompée, témoigne du rôle que ce symbole mythologique a joué dans la propagande politique romaine. Maître de la Sicile et de la mer au Ier siècle avant notre ère, Sextus Pompée se réclamait de Neptune et convoquait les monstres des détroits pour asseoir sa domination maritime.
« Elle aboyait d’une voix terrible : on eût dit les cris d’une jeune chienne — elle avait douze pattes difformes et six cous démesurés, et sur chacun une tête affreuse avec trois rangées de dents. »
— Homère, Odyssée, Chant XII
Ce cratère en cloche attique offre l’une des plus belles représentations de Scylla dans la céramique grecque classique. Le monstre y est figuré selon l’iconographie canonique : buste de femme aux bras levés, entouré de protomés de chiens jaillissant de sa taille, et une queue de poisson ou de serpent en partie inférieure. Les chiens grognants à sa ceinture sont l’un des traits les plus distinctifs du personnage, présent dès les représentations les plus anciennes.
La vigueur du style à figures rouges permet de rendre avec précision l’ambivalence fondamentale du mythe : Scylla conserve une beauté féminine dans la partie supérieure de son corps, rappelant la nymphe qu’elle fut, tandis que sa moitié inférieure révèle l’horreur de sa transformation. Cette œuvre est conservée sous la cote CA 1341 au musée du Louvre.
Ce denier frappé sous l’autorité de Sextus Pompée constitue la représentation numismatique la plus célèbre de Scylla dans la monnaie républicaine romaine. Le revers figure le monstre en position dynamique, brandissant un aviron ou un gouvernail, symbole du pouvoir maritime que Sextus entendait revendiquer face à Octave.
Par rapport à la sobriété de la céramique grecque classique, cette monnaie romaine inscrit Scylla dans un contexte proprement politique : la créature n’est plus seulement un danger mythologique, elle devient l’emblème d’une domination sur les détroits et sur la mer. Cette réinterprétation illustre la capacité de Rome à s’approprier les monstres du monde grec pour les mettre au service de sa propagande.
L’iconographie de Scylla est remarquablement stable de la Grèce archaïque à Rome impériale. Ses attributs forment un vocabulaire visuel immédiatement reconnaissable, que l’on retrouve aussi bien sur les céramiques attiques que sur les mosaïques pompéiennes ou les deniers républicains.
Dans la numismatique républicaine, ces attributs sont simplifiés pour s’adapter à la contrainte du flan monétaire : on reconnaît Scylla principalement à son buste féminin, aux chiens à sa ceinture et à sa posture combative. La monnaie de Sextus Pompée est l’exemple le plus abouti de cette synthèse iconographique.
Le denier de Sextus Pompée (RRC 511) constitue la référence numismatique principale pour Scylla dans le monnayage romain républicain. En choisissant ce monstre des détroits comme emblème de revers, Sextus affirmait sa domination sur la mer et sur les routes maritimes stratégiques entre l’Italie et la Sicile — territoire qu’il contrôlait face aux triumvirs.
Cette instrumentalisation politique d’un mythe grec est caractéristique de la propagande tardo-républicaine, qui n’hésitait pas à puiser dans le répertoire des monstres et des dieux marins pour légitimer une puissance militaire.
Ce denier est un témoignage exceptionnel de la propagande maritime tardo-républicaine. En associant son titre officiel de préfet de la flotte à l’image de Scylla — maîtresse redoutée du détroit de Messine —, Sextus Pompée signifiait que lui seul détenait le pouvoir sur ces eaux dangereuses. La monnaie circulait parmi ses soldats et alliés comme une affirmation de puissance.
La représentation de Scylla sur cette pièce est particulièrement dynamique : le monstre n’est pas simplement posé comme un symbole statique, mais paraît en action, prête à frapper. Cette vitalité iconographique tranche avec les représentations plus décoratives que l’on trouve sur les mosaïques ou les céramiques contemporaines.
Les récits antiques divergent sur les origines de Scylla, ce qui témoigne de la richesse et de la plasticité du mythe à travers les siècles. Dans la version tragique d’Ovide (Métamorphoses), Scylla était une belle nymphe convoitée par le dieu marin Glaucos. Celui-ci, éperdument amoureux, demanda à la sorcière Circé un philtre pour gagner son cœur. Mais Circé, amoureuse de Glaucos elle-même, empoisonna par jalousie l’eau où Scylla se baignait, la transformant en monstre. Horrifiée par sa nouvelle apparence, Scylla se réfugia dans le détroit où sa rage se tourna contre les marins innocents.
Une version alternative attribue la transformation à Amphitrite, épouse de Poséidon, jalouse de l’attention que le dieu des mers accordait à la nymphe. Enfin, des textes plus anciens, notamment Hésiode, suggèrent que Scylla était une créature monstrueuse dès sa naissance, fille de divinités marines primordiales comme Phorcys et Céto — la rattachant ainsi aux Gorgones et aux autres monstres de la génération titanique.
Le duo Scylla–Charybdis est unique par sa complémentarité. Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse, conseillé par Circé, doit choisir entre deux maux : passer au plus près de Scylla — qui lui coûtera six hommes, un par tête — ou tenter de traverser du côté de Charybdis, le tourbillon géant qui aspire et recrache la mer trois fois par jour, risquant d’engloutir tout le navire. Il choisit Scylla, sacrifiant délibérément une partie de son équipage pour en sauver le reste.
Scylla représente un danger actif et ciblé — elle choisit ses victimes —, tandis que Charybdis est une force passive mais absolue — elle engloutit sans discrimination. Ensemble, elles incarnent l’idée que la mer est un espace où l’homme est à la merci de forces incontrôlables. L’expression « entre Scylla et Charybdis », équivalent antique de notre « entre le marteau et l’enclume », est passée directement dans la langue latine puis dans toutes les langues européennes.
À Rome, Scylla est reprise par Virgile dans l’Énéide, qui la mentionne comme l’un des périls que doit éviter Énée lors de son périple vers l’Italie. Sa présence dans l’épopée nationale romaine lui confère une légitimité littéraire supplémentaire, bien au-delà du seul contexte grec. Les poètes augustéens s’en emparent volontiers comme figure des passions dévastatrices et des métamorphoses que provoque la jalousie ou la rage des dieux.
Sur le plan iconographique, Scylla orne de nombreuses mosaïques et fresques romaines, souvent dans des contextes décoratifs marins aux thermes ou dans les villas. Elle est associée à d’autres créatures des profondeurs — tritons, néréides, dauphins — dans un répertoire maritime joyeux qui contraste avec la terreur que le mythe inspire. C’est cette ambivalence — monstre de l’abîme devenu motif décoratif familier — qui caractérise la réception romaine de Scylla.
Scylla sur les monnaies
Contexte mythologique & maritime
- Homère, Odyssée, Chant XII — Description de Scylla et récit du passage d’Ulysse entre Scylla et Charybdis.
- Ovide, Métamorphoses, Livre XIII-XIV — Récit de la transformation de Scylla, nymphe jalousée par Circé.
- Hésiode, Théogonie — Filiation divine de Scylla issue de Phorcys et Céto.
- Virgile, Énéide, Livre III — Mention de Scylla parmi les périls que doit éviter Énée.
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques — Autre récit du passage entre les monstres.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 511 (Sextus Pompée).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — Notice sur les émissions de Sextus Pompée.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Burnett, A., Coinage in the Roman World — Contexte politique des émissions tardo-républicaines.
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