Sors
Divinité mineure de la Chance & du Tirage au Sort · Sortes · Iconographie numismatique · République romaine
Dans le panthéon romain, souvent dominé par les figures majestueuses d’un Jupiter ou d’une Minerve, on trouve une myriade de divinités mineures qui régissaient des aspects plus spécifiques et quotidiens de l’existence. Parmi elles, Sors — au pluriel Sortes — la divinité de la Chance et du Tirage au Sort, occupe une place fascinante, bien qu’ambiguë. Le terme latin sors se traduit littéralement par « sort », « part » ou « lot » : il désigne à la fois la part reçue lors d’un partage, le résultat d’un tirage, et le présage obtenu par des tablettes oraculaires.
Contrairement à Fortuna, la grande déesse de la Fortune dont les caprices englobaient la chance et la malchance à l’échelle d’une vie ou d’une nation, Sors représentait l’aspect mécanique, immédiat et imparti du destin. Elle incarnait le principe de l’aléatoire et de la répartition — ni bonne ni mauvaise en elle-même, mais pure distribution. Sur les monnaies républicaines, elle n’apparaît que sur un seul type connu, le denier de Marcus Plaetorius Cestianus (RRC 405/2, 69 av. J.-C.), où elle est représentée aux côtés de Fortuna dans un dialogue iconographique saisissant entre la chance et son expression oraculaire.
« Les Sorts de Préneste répondaient à toutes les questions par le tirage d’une tablette de chêne, choisie par la main innocente d’un enfant. »
— D’après Cicéron, De Divinatione, II, 85-86
La représentation numismatique de Sors est exceptionnelle dans tout le monnayage républicain romain : elle n’apparaît que sur ce seul type, le denier de Marcus Plaetorius Cestianus. Au revers, un buste juvénile de face, légèrement incliné à droite, tient une tablette portant l’inscription SORS. La figure est présentée de façon frontale — posture rare sur les deniers républicains, qui donne à cette représentation un caractère solennel et presque oraculaire.
Cette personnification est délibérément neutre : ni masculine ni féminine de façon affirmée, ni triomphante ni menaçante. Sors incarne l’impartialité absolue du tirage au sort — ce moment suspendu où le destin n’est pas encore tranché, où tout est encore possible. La tablette qu’elle tient est à la fois son attribut et sa raison d’être : c’est l’objet même du rite divinatoire, la sors que le consultant allait tirer dans un sanctuaire.
C’est dans le domaine de la divination que Sors était la plus vénérée, notamment sous sa forme plurielle, les Sortes. Ces « Sorts » étaient de petits objets — tablettes de bois, jetons ou osselets — portant des inscriptions prophétiques. Le sanctuaire le plus célèbre associé à cette pratique était celui de la Fortuna Primigenia à Praeneste (l’actuelle Palestrina), l’un des oracles les plus illustres d’Italie.
Selon la légende, ces Sortes Praenestinae auraient été découvertes miraculeusement dans un puits ou une crevasse. Conservées dans une boîte de chêne sacré, elles étaient tirées au sort par un enfant — dont l’innocence garantissait l’impartialité — ou par un prêtre, à la demande du consultant. La renommée de cet oracle était telle que des empereurs et des figures éminentes de la République y venaient chercher un éclairage sur l’avenir. Le lien entre ce sanctuaire de Préneste et le denier de Plaetorius est direct : le monétaire, probablement originaire de la région sabine, revendiquait ainsi une dévotion particulière à cette tradition oraculaire italique.
Les attributs de Sors sont rares et précis, définis essentiellement par ses fonctions divinatoires et sa parenté symbolique avec Fortuna. Sa relative discrétion dans l’iconographie romaine — elle n’est jamais sculptée de façon monumentale, jamais invoquée dans les grandes cérémonies d’État — reflète sa nature de divinité de l’instant et de l’impartialité.
Sur le denier de Plaetorius, la présentation frontale du buste de Sors et la tablette tenue bien en vue constituent l’essentiel de l’iconographie. Le mot SORS inscrit sur la tablette est à la fois l’attribut, le nom de la divinité et le message du rite : l’icône se confond avec la chose représentée.
Le denier RRC 405/2 de Marcus Plaetorius Cestianus est l’unique monnaie républicaine connue à représenter explicitement la divinité Sors, dont le nom est inscrit en toutes lettres sur la tablette au revers. L’avers présente Fortuna, le revers Sors : cette association délibérée des deux figures liées à la destinée résume en un seul objet toute la théologie romaine de la chance — son principe général (Fortuna) et son expression oraculaire immédiate (Sors).
L’inscription S·C (Senatus Consulto) atteste que cette frappe a été expressément autorisée par un décret du Sénat, renforçant la légitimité institutionnelle de ce message religieux et politique.
RRC 405/2 · BnF · 4,02 g
Le choix iconographique de ce denier est d’une cohérence remarquable. En plaçant Fortuna à l’avers et Sors au revers, Marcus Plaetorius Cestianus établit un dialogue entre la déesse tutélaire de la chance dans son sens le plus large et sa manifestation oraculaire la plus concrète. Le lien le plus fort est avec le célèbre sanctuaire de la Fortuna Primigenia à Praeneste, où les tablettes (sortes) étaient tirées au sort pour délivrer des oracles — le monétaire revendiquant ainsi des liens avec cette tradition religieuse italique profondément enracinée.
L’inscription S·C (Senatus Consulto) confirme l’autorisation sénatoriale de la frappe, conférant un prestige institutionnel supplémentaire à ce message de piété. Ce denier est donc à la fois un acte de dévotion personnelle, une référence aux traditions oraculaires de l’Italie antique, et une déclaration politique : le monétaire présente sa carrière comme protégée et guidée par la Fortune et le Destin.
Marcus Plaetorius M.f. Cestianus appartient à la gens Plaetoria, une famille plébéienne probablement originaire de la région sabine. Son cognomen Cestianus n’est pas attesté par les sources historiques littéraires, mais sa carrière se laisse reconstituer grâce à Cicéron et à ses émissions monétaires successives.
En 69 av. J.-C., il frappe comme monétaire le denier RRC 405/2 (Fortuna/Sors), dont le thème renvoie probablement à ses origines ou à sa dévotion envers le sanctuaire de Préneste. Il est possible qu’il soit le même Marcus Plaetorius qui, en 70 av. J.-C., accusa Marcus Fonteius — celui-là même contre qui Cicéron prononça le Pro Fonteio. En 67 av. J.-C., il accède à l’édilité curule et frappe une nouvelle série (RRC 409/1) portant la déesse Cybèle (dont les Jeux Mégalésiens relevaient de la compétence des édiles curules) et Vacuna (déesse sabine, hommage à ses origines). Il atteint la préture en 66 av. J.-C., avant d’être condamné vers 51 av. J.-C. pour un chef d’accusation inconnu, ce qui mit fin à sa carrière.
Bien que Sors fût souvent considérée comme une entité indépendante, les auteurs romains la rattachaient parfois à d’autres figures du destin. Dans certaines représentations tardives ou littéraires, elle est vue comme un aspect ou une fonction de Fortuna — spécifiquement celle qui distribue les parts de la vie de manière impartiale. Fortuna tient la roue et le gouvernail, capricieux ; Sors tient la tablette, neutre.
On la rapprochait également des Parques (Fata), mais tandis que celles-ci filaient et coupaient le fil de la vie dans une temporalité longue et tragique, Sors se contentait de répartir le lot immédiat — la réponse à une question précise, ici et maintenant. Elle n’est pas la destinée globale d’une existence, mais l’issue ponctuelle d’un moment décisif : à qui ira ce bien, qui commandera cette légion, quelle route prendre. C’est en cela qu’elle est intimement liée à la pratique divinatoire plutôt qu’au mythe.
Sors rappelait aux Romains que, bien que la Fortune soit inconstante et imprévisible, il existe des moments où l’issue est purement une affaire d’aléatoire, échappant à la volonté humaine et même parfois à l’influence directe des grands dieux. Elle est l’humble mais fondamentale divinité de l’impartialité — garante que chacun reçoit sa part, ni plus ni moins.
Gens Plaetoria — Émissions de Marcus Plaetorius Cestianus
Divinités liées — Fortuna & le destin
- Cicéron, De Divinatione, II, 85-86 — Description et critique du système des Sortes Praenestinae ; les tablettes tirées par un enfant dans le sanctuaire de Préneste.
- Cicéron, Pro Fonteio — Mention possible de Marcus Plaetorius comme accusateur de Fonteius (70 av. J.-C.).
- Tite-Live, Ab Urbe Condita — Références aux pratiques de tirage au sort dans les décisions militaires et politiques romaines.
- Ovide, Fastes — Allusions aux cultes de Fortuna et aux pratiques oraculaires italiques.
- Varron, De Lingua Latina — Étymologie et usage du terme sors dans la langue et la religion romaines.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 405/2 (Marcus Plaetorius Cestianus, Fortuna/Sors) ; RRC 409/1 (Cybèle/Vacuna).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine — Plaetoria 10 ; analyse de l’iconographie Fortuna-Sors et du lien avec Préneste.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 801 (Plaetorius Cestianus).
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Champeaux, J., Fortuna. Recherches sur le culte de la Fortune à Rome et dans le monde romain, École française de Rome, 1982-1987 — Analyse approfondie des Sortes Praenestinae et du sanctuaire de la Fortuna Primigenia.
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