
1679JU – Denier Brutus – Lucius Servius Rufus
Avers : L. SERVIVS – RVFVS (Lucius Servius Rufus)
Tête nue de Brutus à droite.
Revers : Anépigraphe
Les Dioscures, Castor et Pollux nu debout de face surmontés chacun d’une étoile, tenant de la main droite le parazonium de la main droite et une lance transversale de la main gauche.
INDICE DE RARETE : 10
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10+
ATELIER : Rome
Datation : 41 avant J.C.
Matière : Argent
Gens : Sulpicia
Références : RRC 515/2 – B.10 (Sulpicia) – Syd.1082
Cette pièce est particulièrement fascinante car elle incarne la transition brutale entre l’idéalisme républicain et la réalité militaire des guerres civiles romaines.
1. Contexte Historique : L’Ombre des « Libérateurs »
L’année 41 av. J.-C. est une période de chaos politique. Jules César a été assassiné trois ans plus tôt, et les forces républicaines de Brutus et Cassius ont été défaites à Philippi en 42 av. J.-C.
Une Rome sous tension : Bien qu’Octavien et Marc Antoine contrôlent Rome, les sympathies républicaines restent vives au sein de l’élite. Lucius Servius Rufus, magistrat monétaire (vraisemblablement l’un des quattuorviri), opère dans ce climat de suspicion.
Le financement de la survie : Ce type de monnayage servait souvent à financer les besoins militaires ou à affirmer une loyauté politique dans un Empire encore fracturé.
2. Symbolisme de l’Avers : Le « Portrait Voilé » de Brutus
Le portrait sur l’avers est l’un des plus débattus de la numismatique républicaine.
L’Identification : Officiellement, il pourrait s’agir d’un ancêtre de la gens Sulpicia ou de la gens Servia. Cependant, de nombreux experts (comme Woytek ou Sydenham) y voient un portrait de Marcus Junius Brutus.
La Barbe (Barbatulus) : Le personnage est barbu, ce qui, à cette époque, est un signe de deuil ou de crise. Les traits émaciés rappellent étrangement les émissions de Brutus produites en Orient (type EID MAR).
Propagande Silencieuse : En utilisant une tête qui « ressemble » à Brutus sans le nommer, Servius Rufus rend hommage au chef des Républicains tout en conservant une protection juridique face aux triumvirs. C’est une forme de résistance iconographique.
3. Symbolisme du Revers : Les Dioscures et le Salut de l’État
Le choix des Dioscures (Castor et Pollux) est central, surtout pour votre site thématique.
Les Gardiens de la Liberté : Contrairement aux types anciens où ils galopent, ils sont ici représentés debout et de face, tenant des lances et portant des épées. Cette posture statique mais armée symbolise la vigilance et la protection de la Res Publica.
Lien avec Tusculum : Une interprétation lie ce revers à un exploit ancestral des Sulpicii à Tusculum, où les Dioscures seraient intervenus pour sauver la ville. Cela permet au monétaire de justifier le motif par une gloire familiale tout en invoquant des divinités « sauveuses » dans un contexte de guerre civile.
Les Étoiles : Les deux étoiles au-dessus de leurs têtes (les pilei) rappellent leur nature divine et leur capacité à guider Rome à travers la tempête politique.
Lucius Servius Rufus est une figure représentative de la noblesse romaine de la fin de la République, cherchant à maintenir le prestige de sa lignée dans une période de transition violente.
1. Origines et Famille
Il appartient à la Gens Sulpicia, l’une des familles patriciennes les plus anciennes et les plus illustres de Rome. Plus précisément, il est issu de la branche des Sulpicii Rufi.
Le Père : Il est le fils de Servius Sulpicius Rufus, l’un des plus grands juristes de l’histoire romaine, consul en 51 av. J.-C. et ami intime de Cicéron. Ce père était admiré pour son intégrité et sa science juridique, et sa mort en 43 av. J.-C. (pendant une mission diplomatique pour le Sénat) fut considérée comme une perte majeure pour la République.
La Mère : Sa mère était Postumia, une femme de caractère mentionnée dans la correspondance de Cicéron.
Lien avec la Poésie : Selon certains chercheurs, Lucius serait le père de la poétesse Sulpicia, la seule femme poète de la Rome antique dont l’œuvre nous soit parvenue.
2. Carrière Politique et Mandat Monétaire
Lucius Servius Rufus a exercé la fonction de Quatuorvir Monétaire (Quatuorvir monetalis).
Le Collège des Quatre : À cette époque, Jules César avait porté le nombre de magistrats monétaires de trois à quatre. Rufus siégeait aux côtés de M. Arrius Secundus, C. Clodius Pulcher et C. Numonius Vaala.
Engagement Politique : Bien que son père ait été un républicain modéré, Lucius semble avoir navigué avec prudence. Il a d’abord pris parti pour César pendant la guerre civile. Cependant, l’iconographie de ses monnaies (notamment le portrait de Brutus sur ses deniers, selon certains experts comme Woytek) suggère une sympathie ou une allégeance envers la cause républicaine du Sénat après l’assassinat du dictateur.
3. Son Rôle dans l’Histoire Monétaire
Le mandat de Rufus est marqué par une tentative du Sénat de reprendre la main sur la frappe de l’or.
L’Or du Sénat : L’émission de l’aureus RRC 515/1 est exceptionnelle car elle représente l’un des derniers efforts du Sénat pour émettre de la monnaie d’or en son nom propre, avant que ce privilège ne devienne exclusivement impérial.
Propagande Familiale : À travers ses types monétaires (les Dioscures et la citadelle de Tusculum), il ne se contente pas de servir l’État ; il érige un monument numismatique à la gloire de sa gens et de ses racines tusculanes.
Extrait de Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine d’Ernest Babelon
L. Servius Sulpicius Rufus. 710-711 (44-43 av. J.-C.).
Le père de ce monétaire était Ser. Sulpicius Lemonia Rufus, contemporain et ami de Cicéron, jurisconsulte célèbre par sa science et son intégrité. Son fils Lucius, qu’il avait eu de Postumia, est mentionné fréquemment par Cicéron; il se joignit à son père pour accuser Murena, en 691 (63 av. J.-C.); pendant la guerre civile entre César et Pompée, il prit parti pour le vainqueur des Gaules. Les monnaies qu’il fit frapper datent de 710-711, après le meurtre de César. Il fut quatuorvir monétaire avec M. Arrius Secundus, C. Clodius C. f. Pulcher, et C. Numonius Vaala. Ces magistrats ont frappé des aurei au nom du Sénat qui s’empressa, après la mort du dictateur, de reprendre pour lui-même le droit du monnayage del’or qui n’appartenait qu’à l’imperator.
Ces quatre monétaires se sont aussi, chacun en ce qui le concerne, efforcés de rappeler sur leurs espèces de glorieux souvenirs de famille. C’est ainsi que s’expliquent les types des monnaies de L. Servius Sulpicius Rufus sur lesquelles on voit les Dioscures, la citadelle de Tusculum et le portrait de Servius Sulpicius. A Tusculum, des colons grecs, venus d’Argos, avaient introduit le culte de Castor et de Pollux à qui on éleva, dans l’enceinte de la citadelle, un temple dont parle Cicéron. Or, Tite Live raconte que pendant la guerre Sociale, tandis que la citadelle de Tusculum, assiégée par les Latins confédérés, allait succomber, le tribun militaire Servius Sulpicius arriva inopinément au secours des assiégés, délivra la ville, empêcha l’ennemi de pénétrer dans l’arx et sauva ainsi le temple des Dioscures de l’incendie et du pillage. C’est à l’exaltation de ce glorieux fait d’armes que sont consacrés les types monétaires de L. Servius Sulpicius Rufus, l’un des descendants du héros dont parle Tite Live. On peut rapprocher le type du revers du denier n. 9, du type du denier de C. Considius Nonianus sur lequel on voit le temple de Vénus Erycine.
Lieux de découverte (2 exemplaires)