Pietas
Vertu & divinité romaine · Devoir envers les dieux, la famille & la patrie · Pius Aeneas · Mos Maiorum · Iconographie numéralement
Pietas — la Piété — est l’une des vertus les plus fondamentales de la civilisation romaine et, avec la Virtus (le courage), la Fides (la loyauté) et la Gravitas (la dignité sérieuse), l’un des piliers du mos maiorum, les coutumes ancestrales qui définissaient l’idéal du Romain. Elle désigne l’engagement moral à respecter ses obligations dans trois registres inséparables : envers les dieux (pietas erga deos), envers la famille et les ancêtres (pietas erga parentes), et envers la patrie (pietas erga patriam). Déesse personnifiée, Pietas est représentée comme une femme voilée tenant une patère ou un encensoir, parfois accompagnée de la cigogne — cet oiseau qui, selon la croyance antique, nourrissait ses parents âgés.
La figure archétypale de Pietas est Énée, que Virgile surnomme pius Aeneas à travers toute l’Énéide : non seulement parce qu’il obéit aux ordres des dieux mais parce qu’il porte son vieux père Anchise sur ses épaules lors de la chute de Troie, sauvant simultanément son fils Ascagne et les Pénates sacrés. Ce geste triple — piété filiale, divine et civique en un seul acte — en fait l’incarnation la plus parfaite de la vertu romaine. Sur les monnaies républicaines, la Piété fut représentée dès 108–107 av. J.-C. par le monétaire Marcus Herennius, dont la gens était originaire de Catane.
« Il cherche son vieux père Anchise dans la masse et sur ses larges épaules le porte, lui ceignant le cou de ses deux bras. Le petit Iule tient sa main ; sa femme suit d’un pas inégal. »
— Virgile, Énéide, II, 707–711 — Énée fuyant Troie en flammes, acte fondateur de la pietas romaine
Ce groupe sculpté de Gian Lorenzo Bernini, exécuté entre 1618 et 1620 quand le sculpteur avait seulement 20–22 ans, représente le moment de la fuite d’Énée de Troie avec une maîtrise baroque stupéfiante. Les trois générations sont réunies dans une spirale ascendante : Ascagne porte la flamme sacrée des Pénates, Énée au centre soutient son père, Anchise au sommet tient les statues des dieux troyens. Le marbre saisit le mouvement, l’effort musculaire d’Énée, le poids du vieil homme, la légèreté de l’enfant.
Ce groupe illustre brillamment la durabilité du mythe de la pietas d’Énée à travers les siècles. Pour les Romains républicains qui frappaient le denier Herennia avec le thème du fils portant son père, la représentation visuelle de la pietas n’était pas un symbole abstrait mais un modèle de comportement concret, un exemple à imiter, que le monétaire gravait dans l’argent pour que chaque soldat, chaque commerçant, chaque citoyen tienne dans sa paume.
La pietas est à la fois une vertu (un état d’âme, une disposition morale) et une divinité (une puissance qui peut être invoquée, honorée, représentée). Cette double nature — vertu incarnée dans une déesse — est caractéristique de la religion romaine : les Romains croyaient que les vertus étaient de véritables forces divines qui agissaient dans le monde. Cicéron le dit clairement dans le De Natura Deorum : ce ne sont pas des abstractions mais des puissances réelles, méritant temples et sacrifices. Cette conception renforce la dimension politique de Pietas : en affichant la piété, le général, le monétaire ou l’empereur ne se vante pas d’une qualité personnelle — il revendique la protection d’une déesse.
Le revers du denier Herennia représente un mythe sicilien peu connu mais d’une puissance symbolique égale à celui d’Énée : lors d’une éruption de l’Etna, les deux frères Amphinomos et Anapias de Catane, plutôt que de fuir à mains vides, chargèrent leurs vieux parents sur leurs épaules et les emportèrent hors du flot de lave. La tradition rapportait que les flammes s’étaient miraculeusement écartées devant eux en récompense de leur piété. Leur lieu de sépulture portait le nom de campus piorum — le champ des Pieux.
Ce mythe est l’écho sicilien exact de la fuite d’Énée portant Anchise — même geste, même récompense divine. Le monétaire Marcus Herennius choisit ce type précisément parce que la gens Herennia était originaire de Catane, où les ancêtres de la famille faisaient le commerce avec l’Afrique, et où Herennius Siculus (probablement le père du monétaire) était un ami de C. Gracchus qui scella de son sang sa fidélité au tribun — acte de pietas politique. L’avers avec la tête de Pietas diadémée et le revers avec Amphinomos forment un tout cohérent : la vertu divinisée et son exemple humain concret.
Le denier de Marcus Herennius (~108–107 av. J.-C.) est la première monnaie républicaine romaine à porter la légende PIETAS à l’avers avec le portrait diadémé de la déesse. Le revers montre Amphinomos, l’un des frères caténiens, courant à droite et portant son père sur ses épaules lors d’une éruption de l’Etna — mythe sicilien de la piété filiale égal en noblesse à celui d’Énée portant Anchise. Ce choix iconographique lie la gens Herennia à ses origines siciliennes et à une tradition de loyauté et de dévouement qui remonte à l’ami de C. Gracchus.
Le choix iconographique du denier Herennia est d’une cohérence exemplaire : à l’avers, la divinité abstraite (Pietas avec diadème) ; au revers, son illustration humaine concrète (Amphinomos portant son père). La gens Herennia, par ses racines siciliennes et ses liens avec le parti gracchien, revendique une piété à la fois religieuse et politique — la fidélité à ses engagements jusqu’à la mort, vertu que Mommsen lit dans le sang versé par Herennius Siculus pour C. Gracchus.
Références : RRC 308/1 · B.1 (Herennia) · Syd. 567 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Gens Herennia
Pietas dans le monnayage républicain
- Virgile, Énéide, II, 707–711 — fuite d’Énée de Troie, portant Anchise sur les épaules.
- Virgile, Énéide, I, 378 — sum pius Aeneas.
- Valère Maxime, Faits et Dits mémorables, V, 4 ext. 1 — les frères caténiens et le miracle de l’Etna.
- Pausanias, Description de la Grèce, X, 28 — les frères pieux de Catane (campus piorum).
- Cicéron, De Natura Deorum, II, 61 — définition de la Pietas.
- Cicéron, De Inventione, II, 66 — classification de la Pietas parmi les vertus cardinales.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 308/1.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — (Herennia).
- Fears, J.R., « The Cult of Virtues and Roman Imperial Ideology », ANRW II.17.2, 1981.
- Galinsky, K., Augustan Culture, Princeton, 1996.
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