Anguipède
Créature mythologique · Jambes de serpent · Iconographie numismatique républicaine
Un anguipède est une créature dont les membres inférieurs se terminent en serpents. Le terme vient du latin anguis (« serpent ») et pes (« pied ») : littéralement « aux pieds de serpent ». Cette figure hybride traverse l'art grec, romain et gallo-romain, où elle incarne tour à tour les Géants fils de la Terre, les puissances chthoniennes vaincues par le dieu du ciel, ou encore une divinité protectrice des amulettes magiques.
Dans le monnayage de la République romaine, l'anguipède n'apparaît que sur un seul type : le denier de L. Valerius Acisculus frappé en 45 av. J.-C. (RRC 474/4), dont le revers montre un Géant aux jambes de serpent tenant le foudre de Jupiter.

« Tous les types des monnaies de L. Valerius Acisculus se rattachent à l'origine mythologique de la famille Valeria et se résument dans les idées de force et de valeur […]. »
— Ernest Babelon, Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, t. II, 1886, « Valeria »
Dans la tradition grecque, les anguipèdes sont avant tout les Géants, fils de Gaïa nés du sang d'Ouranos (Hésiode, Théogonie, 183-186), qui affrontèrent les dieux de l'Olympe lors de la Gigantomachie. L'art archaïque et classique les représente d'abord comme des guerriers en armes ; ce n'est qu'à partir du IVe siècle av. J.-C. que s'impose le type du Géant aux jambes serpentines, que décrit encore Apollodore (Bibliothèque, I, 6, 1) : des jambes couvertes d'écailles de dragon.
L'exemple le plus célèbre est la grande frise de l'Autel de Pergame (première moitié du IIe s. av. J.-C., Pergamonmuseum de Berlin). Sur la frise est, Zeus y foudroie Porphyrion, le roi des Géants, qui se dresse sur ses jambes de serpent — un face-à-face entre le dieu au foudre et l'anguipède qui annonce directement l'image du denier d'Acisculus. Typhon, le monstre né de Gaïa et du Tartare (Hésiode, Théogonie, 820-822), est lui aussi figuré avec un corps serpentin.
Ces images expriment le triomphe de l'ordre olympien sur les forces primordiales issues de la Terre — une lecture cosmologique que les souverains hellénistiques, puis les Romains, surent charger d'un sens politique.
Dans l'est de la Gaule et la vallée du Rhin, l'anguipède connaît une fortune exceptionnelle avec le groupe du cavalier à l'anguipède : Jupiter à cheval, tenant souvent le foudre, foule sous les sabots de sa monture un Géant difforme dont les jambes s'achèvent en queues de serpent ou de poisson. Ce Jupiter équestre est parfois rapproché du dieu gaulois de l'orage Taranis, rapprochement qui reste discuté.
Ces groupes couronnaient des colonnes de Jupiter dressées près d'habitats qu'elles devaient protéger, ou à proximité de sources et de rivières. Le plus célèbre ensemble est la colonne de Merten (Moselle), découverte en 1878 et conservée au musée de la Cour d'Or à Metz, avec sa base à quatre divinités (Hercule, Apollon, Junon, Minerve) ; on peut citer aussi les exemplaires de Crézilles, de Portieux (musée d'Épinal) ou de Meaux.



Dans la magie gréco-romaine et les courants gnostiques de l'époque impériale, Abrasax (ou Abraxas) est l'anguipède par excellence : une figure à tête de coq, au torse cuirassé et aux jambes de serpent, brandissant un fouet et un bouclier. Les lettres grecques de son nom totalisent 365 en valeur numérique, ce qui le relie au cycle de l'année solaire.
Cette image est fréquente sur les gemmes magiques, pierres gravées portées comme amulettes, où elle mêle des éléments égyptiens, grecs, juifs et orientaux. Le nom IAŌ, forme grecque du nom divin hébraïque, est souvent inscrit sur le bouclier ; Abrasax est aussi invoqué dans les Papyrus grecs magiques.
Ici, l'anguipède n'est plus l'ennemi vaincu des dieux, mais une puissance protectrice : la même forme hybride a changé de sens.
Le denier frappé à Rome en 45 av. J.-C. par Lucius Valerius Acisculus est le seul type de la République à représenter un anguipède. C'est aussi l'un des plus rares de la série : la base CRRO n'en recense que 6 exemplaires (dont deux à la BnF et un au British Museum), contre 59 pour le type Apollon / Europe (RRC 474/1) et 25 pour le type Sol / Luna (474/5) du même monétaire ; il reçoit sur LesDioscures un indice de rareté de 10 (échelle 1 → 10+).
Pour Babelon, le Géant du revers est Valens, figure mythique dont le nom partage la racine de Valerius (valere, « être fort ») : une manière pour le monétaire d'inscrire sur la monnaie l'origine fabuleuse de sa gens.
RRC 474/4 · British Museum 1902,0503.120 · 4,17 g↗ Fiche 1511VA
L'année 45 av. J.-C. est celle de Munda (mars 45), où César écrase les derniers pompéiens en Espagne. On a lu le Géant foudroyé comme l'image des adversaires vaincus par un pouvoir jupitérien ; d'autres, comme D. Sear, ont proposé une lecture inverse, le Géant figurant la force qui renverse l'ordre ancien. Aucune source ne permet de trancher.
Le nom de Valens renvoie à une généalogie divine rapportée par Cicéron : le deuxième Mercure est « fils de Valens et de Phoronis », et le deuxième Esculape, son frère, « fut, dit-on, frappé de la foudre » (De natura deorum, III, 56-57). Un Géant foudroyé au revers d'une monnaie Valeria pouvait ainsi évoquer à la fois l'ancêtre mythique de la famille et la puissance de Jupiter. Selon une tradition transmise par Solin (I, 1), Valentia aurait été le nom primitif de Rome — autre jeu sur la racine val- de la force.
Références : Crawford RRC 474/4 · Babelon Valeria 21 · Sydenham 1003 · Indice de rareté LesDioscures : 10 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO · ↗ British Museum
- Hésiode, Théogonie, 183-186 (naissance des Géants) et 820-822 (naissance de Typhon).
- Apollodore, Bibliothèque, I, 6, 1-2 — Gigantomachie ; Géants aux jambes d'écailles de dragon.
- Cicéron, De natura deorum, III, 56-57 — Mercure fils de Valens et de Phoronis ; Esculape foudroyé.
- Solin, Collectanea rerum memorabilium, I, 1 — Valentia, nom ancien de Rome.
- Papyri Graecae Magicae — invocations d'Abrasax et d'IAŌ.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 474/4.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Valeria 21 ; identification du Géant à Valens.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 1003.
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