Énée
Aeneas · Héros troyen, ancêtre de Rome · Iconographie numismatique · République romaine
Énée (Aeneas en latin) est le héros troyen par excellence de la mythologie romaine — fils du mortel Anchise et de la déesse Vénus, issu de la branche cadette de la maison royale de Troie, survivant de la chute de la ville et fondateur mythique de la lignée dont descendra Rome. Son périple, chanté par Virgile dans l'Énéide (composée entre 29 et 19 av. J.-C.), en fait l'archétype du héros romain : non pas l'homme de la gloire individuelle comme Achille, mais l'homme du devoir collectif, qui place la pietas — loyauté envers les dieux, sa famille et son peuple — au-dessus de ses désirs personnels.
Dans la numismatique de la fin de la République, Énée est une figure de légitimation dynastique. La gens Julia — la famille de Jules César et d'Auguste — revendique une ascendance directe par la lignée Vénus → Énée → Ascagne / Iule → Albe la Longue → gens Julia. Faire frapper Énée sur une monnaie, c'est inscrire la famille émettrice dans une filiation qui remonte à Vénus elle-même.

Arma virumque cano, Troiae qui primus ab oris / Italiam, fato profugus, Laviniaque venit / litora…
« Je chante les armes et le héros qui, le premier, chassé par le destin des rivages de Troie, vint en Italie, aux bords de Lavinium… »
— Virgile, Énéide, I, 1–3 (trad. libre)
La scène d'Énée portant son père Anchise sur les épaules, souvent accompagné du jeune Ascagne, est l'une des images les plus durablement gravées dans l'imaginaire occidental. Présente dès la céramique attique du VIe siècle av. J.-C. — comme l'œnochoé du Louvre ou la coupe de Nicosthénès —, elle traverse toute l'Antiquité et connaît une seconde vie à la Renaissance et à l'époque baroque, où elle devient le symbole par excellence de la pietas filiale.


La toile de Federico Barocci, datée 1598, est la seule grande scène d'histoire profane d'un peintre presque exclusivement voué aux sujets religieux. C'est la seconde version d'une composition peinte une dizaine d'années plus tôt pour l'empereur Rodolphe II, aujourd'hui perdue ; le cardinal Giuliano della Rovere l'offrit au cardinal Scipione Borghese, dans les collections duquel elle entra avant 1613. Énée y porte Anchise et guide Ascagne, suivi de Créuse, tandis que Troie brûle derrière eux. C'est ce tableau qui aurait incité Scipione Borghese à commander au jeune Bernini un groupe de marbre sur le même sujet.

Œuvre de jeunesse — Bernini a tout juste vingt ans —, ce groupe est le premier grand marbre exécuté pour Scipione Borghese ; une quittance de paiement de 1619 a mis fin au long débat qui l'attribuait à son père Pietro, dont l'influence reste sensible. Anchise tient les Pénates, Ascagne le feu sacré du foyer. Les trois figures incarnent les trois âges de l'homme : la chair ferme d'Énée, la peau relâchée du vieillard, la rondeur enfantine d'Ascagne. La composition ascendante, de l'enfant à la tête du vieillard, traduit la transmission entre générations.
Après la chute de Troie, Énée fuit la cité en flammes en portant son père Anchise sur les épaules — acte emblématique de la pietas filiale — et en tenant son fils Ascagne (ou Iule) par la main ; Anchise emporte les Pénates, divinités protectrices de Troie. Son errance à travers la Méditerranée est sans cesse contrariée par la haine de Junon, qui déchaîne tempêtes et obstacles sur son chemin.
L'escale à Carthage constitue le cœur émotionnel du récit : Vénus fait naître l'amour de la reine Didon pour Énée. Mais Jupiter envoie Mercure rappeler le héros à son destin. Énée part ; Didon se donne la mort en maudissant sa descendance — malédiction qui préfigure, dans le poème, l'hostilité entre Rome et Carthage.
La descente aux Enfers (catabase), au livre VI, est le moment de révélation : guidé par la Sibylle de Cumes, Énée retrouve l'ombre d'Anchise aux Champs Élysées. Son père lui montre le cortège des âmes à naître — Romulus, César, Auguste —, confirmant qu'Énée n'est pas un errant solitaire mais l'instrument d'un destin voulu par les dieux.
Virgile confère à Énée l'épithète récurrente de pius — pieux — qui résume l'ensemble de ses qualités : loyauté envers les dieux, les ancêtres et la communauté. Contrairement aux héros grecs animés par la quête de la gloire personnelle (kleos), Énée accepte les épreuves et renonce à ses désirs pour accomplir un but qui le dépasse.
Cette pietas se lit concrètement dans l'iconographie : Énée portant Anchise est l'image la plus frappante de la dévotion filiale dans l'Antiquité. On la trouve sur des céramiques grecques dès le VIe siècle, puis sur des monnaies, des lampes à huile, des reliefs et des statuettes d'époque romaine. Le monnayage républicain connaît un motif parent : le denier de M. Herennius (RRC 308/1, 108–107 av. J.-C.) associe la tête de Pietas à l'un des frères de Catane portant son père — un autre exemplum de piété filiale.
Son image sur les monnaies de la gens Julia n'est donc jamais neutre : elle invoque à la fois l'origine divine de la famille (Vénus → Énée → Iule → gens Julia) et la vertu que César puis Auguste entendent incarner.
Le type d'Énée portant Anchise apparaît dans le monnayage romain sur le denier de Jules César lui-même (RRC 458/1, 47–46 av. J.-C. selon Crawford). En associant son nom à l'image du héros, César proclame publiquement la descendance divine de sa famille, à un moment où il est maître de la guerre civile.
La chaîne de légitimité est limpide : Vénus → Énée → Ascagne / Iule → gens Julia → César. En 42 av. J.-C., son fils adoptif Octave reprend le motif sur un aureus du triumvir monétaire L. Livineius Regulus, avant qu'Auguste ne fasse d'Énée et de Vénus des piliers de l'idéologie julio-claudienne. Sous Trajan, le denier de César sera encore restitué (RIC 801).
1461JU · Gens JuliaRRC 458/1
Ce denier est l'une des expressions les plus abouties de la propagande monétaire de la fin de la République. L'association Vénus à l'avers / Énée au revers forme un diptyque : la déesse-mère et son fils encadrent le nom de César, qui se présente comme l'héritier de cette lignée divine.
Le palladium — statuette d'Athéna-Minerve casquée, armée de la lance et du bouclier, dont la possession garantissait le salut de Troie — est un détail essentiel : en l'emportant vers l'Italie, Énée transfère la sacralité troyenne à la future Rome, dont le palladium était réputé conservé dans le temple de Vesta.
Crawford place l'émission en 47–46 av. J.-C., dans un atelier accompagnant César en Afrique ; B. Woytek (Arma et Nummi, 2003) la remonte à 48–47 av. J.-C. et la situe en Orient. Vers 107 apr. J.-C., Trajan fera frapper une restitution de ce type — voir les deniers de restitution de Trajan.
1581JU · OctaveRRC 494/3a
Frappé à Rome en 42 av. J.-C. par le magistrat monétaire L. Livineius Regulus, cet aureus appartient à une série de trois portraits des triumvirs, dont chaque revers évoque un ancêtre héroïque : une Vestale pour Lépide (RRC 494/1), Hercule pour Marc Antoine (RRC 494/2), Énée pour Octave (RRC 494/3).
Deux ans après la mort de César, le fils adoptif reprend à son compte le motif paternel : la filiation troyenne passe désormais par C. Caesar, qui porte le nom du dictateur. Le type existe en deux variantes de disposition des légendes (RRC 494/3a et 3b).
Vénus, sa mère divine, le protège constamment en intercédant auprès de Jupiter et en déjouant les obstacles dressés par Junon. À Carthage, elle fait naître l'amour de Didon pour mettre son fils à l'abri ; c'est Jupiter, par la voix de Mercure, qui rappelle ensuite Énée à sa mission.
Didon, reine de Carthage, est la grande figure tragique de l'Énéide. Leur amour impossible illustre la tension entre fatum (destin) et amor (amour) : Énée doit choisir, et il choisit l'Italie. La malédiction de Didon mourante annonce, dans le poème, les guerres puniques.
Anchise, père d'Énée, incarne la mémoire des origines. Même mort, il guide son fils depuis les Enfers en lui révélant le destin de Rome. Ascagne — aussi nommé Iule, ancêtre éponyme de la gens Julia — représente l'avenir : c'est lui qui fondera Albe la Longue, d'où descendront Romulus et Rémus. Turnus, roi des Rutules, est l'adversaire : sa mort en duel au livre XII clôt l'épopée et scelle l'établissement des Troyens dans le Latium.
Monnaies à l'effigie d'Énée — gens Julia
Articles liés
Divinités et personnages liés
- Homère, Iliade, V, 297–318 (Énée blessé par Diomède, sauvé par Aphrodite) et XX, 307–308 (prophétie de Poséidon sur le règne d'Énée et de sa descendance).
- Virgile, Énéide (composée entre 29 et 19 av. J.-C.) — livre II (chute de Troie et fuite), IV (Didon), VI (descente aux Enfers), XII (mort de Turnus).
- Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, I — Énée en Italie et les Pénates de Lavinium.
- Tite-Live, Histoire romaine, I, 1–3 — d'Énée à Albe la Longue.
- Ovide, Métamorphoses, XIV, 75–608 — Énée en Italie et son apothéose.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 458/1 (denier de César) et RRC 494/3 (aureus d'Octave par L. Livineius Regulus).
- Woytek, B., Arma et Nummi. Forschungen zur römischen Finanzgeschichte und Münzprägung der Jahre 49 bis 42 v. Chr., Vienne, 2003 — datation et localisation de RRC 458/1.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — gens Julia et Livineia.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Spink, Londres, 2000 — n° 1402.
- Galinsky, G.K., Aeneas, Sicily and Rome, Princeton University Press, 1969.
- Zanker, P., The Power of Images in the Age of Augustus, University of Michigan Press, Ann Arbor, 1988 (éd. allemande : Augustus und die Macht der Bilder, 1987).
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