Salus
Déesse de la santé & du salut public · Iconographie numismatique · République romaine
Salus — dont le nom latin désigne à la fois la santé, le salut et la sécurité — est l'une des divinités les plus anciennes et les plus polyvalentes du panthéon romain. Elle veille sur la santé des individus comme sur le bien-être de l'État, ce que les Romains appellent la Salus Publica Populi Romani. Le mot lui-même a traversé les siècles : le latin chrétien salus (le salut de l'âme), l'espagnol salud, l'italien salute.
Varron la range parmi les divinités dont l'autel aurait été introduit par le roi sabin Titus Tatius. Son grand sanctuaire s'élevait sur le Quirinal, au lieu-dit collis Salutaris : voué en 311 av. J.-C. par le consul Caius Junius Bubulcus Brutus pendant la deuxième guerre samnite, mis en adjudication lorsqu'il était censeur, il fut dédié par lui, devenu dictateur, en 302 av. J.-C. Ses parois furent peintes par Gaius Fabius Pictor — le plus ancien peintre romain connu par son nom, d'où le cognomen Pictor de sa branche de la gens Fabia.
Dans la numismatique républicaine, Salus n'apparaît que sur deux émissions : la tête de Salus dans un torque du denier de Decimus Junius Silanus (RRC 337/2, 91 av. J.-C.), et la tête laurée légendée SALVTIS du denier de Manius Acilius Glabrio (RRC 442/1, 49 av. J.-C.), associée au revers à Valetudo, la santé du corps — seule représentation de Valetudo dans tout le monnayage romain.
« Ollis salus populi suprema lex esto. »
Que le salut du peuple soit pour eux la loi suprême.
— Cicéron, De Legibus, III, 3, 8 (à propos des consuls) · trad. LesDioscures

Le génitif SALVTIS (« de Salus ») et l'abréviation VALETV(dinis) au revers nomment explicitement les deux figures : c'est la seule monnaie romaine où Valetudo apparaît. Le couple n'est pas une redondance : Salus incarne le salut au sens large, public et politique ; Valetudo, terme courant du latin pour l'état de santé d'une personne, renvoie au corps.
Le type est généralement rapproché d'une tradition rapportée par Pline l'Ancien d'après l'annaliste Cassius Hemina (Histoire naturelle, XXIX, 12) : en 219 av. J.-C., le premier médecin grec établi à Rome, le Péloponnésien Archagathos, reçut le droit de cité et une boutique achetée aux frais de l'État au compitum Acilium, le carrefour des Acilii. Babelon y voyait une allusion de la gens Acilia à ce titre de gloire familial — une lecture plausible mais qui reste une hypothèse moderne.
La Valetudo accoudée a parfois été rapprochée d'une statue connue à Rome : Pline (XXXIV, 80) mentionne un Esculape et une Hygie du bronzier Nikératos dans le temple de la Concorde. Aucune source n'établit le lien avec la monnaie ; il faut le tenir pour une simple conjecture.
La date compte : 49 av. J.-C. est l'année où César franchit le Rubicon. Le monétaire rejoindra son camp — Manius Acilius Glabrio commande pour César à Oricum en 48 (César, Guerre civile, III, 15 et 39). Invoquer Salus au moment où la guerre civile éclate n'est pas un choix anodin.

Le torque n'entoure pas le cou de la déesse : il encercle toute l'image, à la manière d'un grènetis. Ce collier gaulois est l'emblème des Manlii Torquati, dont l'ancêtre T. Manlius l'avait arraché à un Gaulois vaincu en combat singulier. Il signale ici la parenté entre les deux familles : au IIᵉ siècle, un fils de T. Manlius Torquatus était passé par adoption chez les Silani (D. Iunius Silanus Manlianus, préteur en 141 av. J.-C.). Le même torque encadre d'ailleurs le masque de Silène — jeu de mots sur Silanus — d'une autre émission du même monétaire (RRC 337/1, fiche 1190JU).
Le choix de Salus renvoie, selon Babelon, au temple du Quirinal voué par C. Junius Bubulcus Brutus, que les Junii pouvaient revendiquer comme un titre de gloire familial. Mémoire gentilice et piété publique se confondent : la déesse du salut de l'État devient l'affiche d'une famille.
Sur le denier d'Acilius Glabrio, Salus et Valetudo se répondent d'une face à l'autre : la première désigne le salut comme valeur collective et politique, la seconde la santé physique de chacun. Les deux mots sont presque synonymes ; les graver ensemble sur une même monnaie revient à doubler l'invocation.
Cette association prolonge un rapprochement plus ancien : dès 180 av. J.-C., lors d'une épidémie, le Sénat fait vouer des offrandes à Apollon, à Esculape et à Salus (Tite-Live, XL, 37). Salus, divinité civique, entre ainsi dans la sphère de la médecine grecque — et c'est par cette voie qu'elle héritera, sous l'Empire, du serpent et de la patère d'Hygie.
Les deux deniers républicains ne montrent de Salus que la tête ; les attributs du serpent et de la patère n'apparaissent qu'au revers d'Acilius Glabrio, tenus par Valetudo, puis deviennent sous l'Empire l'image ordinaire de Salus. Ils viennent d'Hygie, fille d'Asclépios — l'Esculape des Romains — que la statuaire grecque représente nourrissant un grand serpent enroulé autour de son bras.


Le temple de Salus se dressait sur le collis Salutaris, l'une des crêtes du Quirinal, près de la porte Salutaris de l'enceinte servienne — à l'emplacement approximatif de l'actuel palais du Quirinal. Tite-Live en retrace les étapes : vœu de C. Junius Bubulcus Brutus consul pendant la guerre samnite (311), adjudication des travaux lorsqu'il est censeur, dédicace enfin pendant sa dictature de 302 (IX, 43 ; X, 1). Le Quirinal, colline associée aux Sabins et à Quirinus, convenait à une divinité que Varron tenait pour sabine.
Gaius Fabius Pictor en peignit les murs (Pline, XXXV, 19 ; Valère Maxime, VIII, 14, 6) — vraisemblablement des scènes de la guerre samnite. C'est la plus ancienne mention d'un peintre romain nommé, et l'origine du surnom transmis à son petit-fils, l'historien Quintus Fabius Pictor. Pour un patricien, le métier de peintre n'avait rien d'honorable, comme le relève Cicéron (Tusculanes, I, 2, 4) : le cognomen garde une part d'ambiguïté. Le temple brûla sous Claude et fut restauré ; il n'en subsiste aucun vestige identifié.
L'anniversaire de la dédicace tombait aux Nones de Sextilis, le 5 août : Cicéron note qu'il débarqua à Brindes, au retour d'exil en 57 av. J.-C., le jour même du natalis du temple de Salus (Lettres à Atticus, IV, 1, 4). À ce culte se rattachait aussi l'augurium Salutis, consultation des augures sur le salut du peuple, qui ne pouvait se tenir qu'en temps de paix et que Tacite évoque sous Claude (Annales, XII, 23).
Proue antique en travertin · Île TibérineEn 293 av. J.-C., face à une épidémie, les Livres sibyllins prescrivent de faire venir Esculape d'Épidaure (Tite-Live, X, 47). Selon la tradition, le serpent sacré du dieu quitta le navire de l'ambassade pour gagner l'île Tibérine, où l'on consacra son temple en 291. Au Iᵉʳ siècle av. J.-C., la pointe de l'île fut habillée de travertin en forme de proue, ornée du bâton au serpent : la vocation médicale du lieu n'a jamais cessé, puisque l'hôpital Fatebenefratelli y soigne encore aujourd'hui.
Hygie, fille d'Asclépios, accompagne son père dans la statuaire grecque ; c'est son image qui fournit à Salus, à l'époque impériale, son serpent et sa patère. Valetudo, elle, n'est guère qu'un nom — celui de l'état de santé — que seul le denier d'Acilius Glabrio personnifie.
Salus appartient enfin à un groupe de vieilles divinités romaines que Macrobe énumère ensemble — Salus, Semonia, Seia, Segetia, Tutilina — et dont la seule mention imposait aux prêtres un jour chômé (Saturnales, I, 16, 8). Plaute l'associe volontiers à Fortuna et à Spes.

Deniers portant Salus ou Valetudo
Divinités & personnages liés
- Cicéron, De Legibus, III, 3, 8 — ollis salus populi suprema lex esto, à propos du pouvoir des consuls.
- Cicéron, Lettres à Atticus, IV, 1, 4 — arrivée à Brindes le jour anniversaire du temple de Salus (Nones de Sextilis).
- Cicéron, Tusculanes, I, 2, 4 — le peu d'estime accordé à la peinture chez un noble romain (Fabius Pictor).
- César, Guerre civile, III, 15 et 39 — Manius Acilius Glabrio, légat de César à Oricum (48 av. J.-C.).
- Varron, De Lingua Latina, V, 74 — Salus parmi les cultes attribués à Titus Tatius.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, IX, 43 et X, 1 — adjudication puis dédicace du temple de Salus par C. Junius Bubulcus.
- Tite-Live, X, 47 — ambassade à Épidaure pour faire venir Esculape (293 av. J.-C.) ; XL, 37 — offrandes à Apollon, Esculape et Salus (180 av. J.-C.).
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXIX, 12 — Archagathos, premier médecin grec à Rome (219 av. J.-C.), et le compitum Acilium.
- Pline l'Ancien, XXXIV, 80 — l'Esculape et l'Hygie de Nikératos dans le temple de la Concorde ; XXXV, 19 — les peintures de Fabius Pictor.
- Valère Maxime, Faits et dits mémorables, VIII, 14, 6 — Fabius Pictor peintre du temple de Salus.
- Tacite, Annales, XII, 23 — reprise de l'augurium Salutis sous Claude.
- Macrobe, Saturnales, I, 16, 8 — Salus, Semonia, Seia, Segetia, Tutilina.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 337/2 (Junia) et RRC 442/1a–b (Acilia).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Acilia 8 ; Junia 18.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 922 (Acilia).
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, I, Londres, 2000 — n° 223 (Junia) et 412 (Acilia).
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