Anguipède
Créature mythologique · Jambes de serpent · Iconographie numismatique républicaine
Un anguipède est une créature mythologique dont les membres inférieurs se terminent en forme de serpents. Le terme vient du latin anguis (« serpent ») et pes (« pied »), signifiant littéralement « aux pieds de serpent ». Cette figure hybride traverse les cultures antiques — grecque, romaine, gauloise — et symbolise tantôt le chaos primordial, tantôt la puissance tellurique, tantôt les forces du mal vaincues par l’ordre divin.
Dans la numismatique républicaine romaine, l’anguipède fait une apparition remarquable sur le denier Valeria de 45 av. J.-C. — l’une des rares monnaies à représenter explicitement une scène de gigantomachie.
« Le géant Valens, le type de la puissance, de la force et de la valeur, est représenté dans la mythologie comme luttant contre les dieux : il tient la foudre comme Jupiter. »
— Ernest Babelon, Description historique des monnaies de la République romaine
Autel de PergameIIe s. av. J.-C.
Dans la tradition gréco-romaine, les anguipèdes sont associés aux Géants de la Gigantomachie — le combat mythique opposant les dieux de l’Olympe aux Géants nés de Gaïa. À partir de ca. 380 av. J.-C., les Géants sont conventionnellement représentés avec des jambes de serpent dans l’art grec.
L’exemple le plus célèbre est la Grande Frise de l’Autel de Pergame (IIe s. av. J.-C., aujourd’hui au Pergamonmuseum de Berlin), où Athéna, Zeus et les autres dieux terrassent des Géants anguipèdes dans une composition d’une violence expressionniste saisissante. Typhon, le monstre primordial né de Gaïa et du Tartare, est lui aussi souvent représenté avec des jambes serpentines.
Ces représentations symbolisent le triomphe de l’ordre olympien sur le chaos des forces primordiales — une lecture politique autant que cosmologique.
Cavalier à l’anguipèdeMetz · Musée de la Cour d’Or
Dans la Gaule romaine, l’anguipède connaît une fortune iconographique exceptionnelle avec le motif du cavalier à l’anguipède : un dieu équestre — assimilé à Jupiter ou au dieu gaulois Taranis — piétine sous les sabots de son cheval un géant difforme dont les membres inférieurs s’achèvent en serpents.
Ces groupes sculpturaux, placés au sommet de colonnes dites colonnes de Jupiter, sont caractéristiques de la Gaule rhénane et du nord-est de la France. On en recense plus de 160 exemplaires entre la Meuse et le Rhin. Les sites majeurs incluent Grand (Vosges), Metz, le Donon et Arlon (Belgique).
AbrasaxGemme magique
Dans les cultes gnostiques et magiques de l’Antiquité tardive, Abrasax (ou Abraxas) est l’anguipède par excellence : une entité mystique représentée avec une tête de coq, un corps humain et des jambes serpentiformes, brandissant un bouclier et un fouet. Son nom, dont les lettres grecques totalisent 365 en valeur numérique, le lie au cycle solaire annuel.
Ces figures sont fréquentes sur les gemmes magiques — pierres gravées servant d’amulettes — et témoignent d’un syncrétisme entre éléments égyptiens, grecs, juifs et persans. L’inscription IAŌ (forme du tétragramme divin) apparaît fréquemment sous la figure.
Abrasax symbolise ainsi une dualité cosmique : à la fois protecteur et force primordiale, pont entre les mondes céleste et chthonien.
RRC 474/4British Museum · 4,17 g
Le denier frappé en 45 av. J.-C. par Lucius Valerius Acisculus est classé avec un indice de rareté de 10 sur 10 — le plus élevé possible. Contrairement aux autres émissions du même monétaire (Europa, Sibylle), le type au géant anguipède a été produit en quantités très limitées, suggérant une émission spéciale ou commémorative.
Le géant du revers est identifié par Babelon comme Valens — nom qui partage la même étymologie que Valerius (valere : être fort). C’est une manière pour le monétaire de s’approprier une ascendance divine tout en évoquant la victoire de l’ordre cosmique sur le chaos, en pleine guerre civile romaine.
British Museum · 4,17 g↗ Fiche
L’année 45 av. J.-C. est celle de la bataille de Munda, où César écrase les derniers pompéiens. Le géant foudroyé peut représenter les ennemis de la République enfin vaincus — Jupiter (assimilé à César dans la propagande de l’époque) rétablissant la paix universelle.
Selon Babelon, le géant Valens est le père d’Esculape dans une tradition mythologique : Coronis allait donner naissance à Esculape quand Apollon, furieux de son infidélité, tua les deux amants. Le nom Valens renvoie également à Valentia, nom primitif de Rome — et au loup (Lupus / Lycus), rappelant la louve nourricière des fondateurs.
Références : Crawford RRC 474/4 · Babelon Valeria 21 · Sydenham 1002 · Indice de rareté : 10/10 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO · ↗ British Museum
- Hésiode, Théogonie — Naissance des Géants et Gigantomachie.
- Apollodore, Bibliothèque, I, 6 — Description de la Gigantomachie et des Géants anguipèdes.
- Hygin, Fabulae — Mythologie de Valens / Coronis / Esculape.
- Papyrus grecs magiques (Papyri Graecae Magicae) — Formules invoquant Abrasax/IAŌ.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 474/4.
- Babelon, E., Description historique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885 — Valeria 21. Identification du géant Valens et étymologie.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 1002.
- De Witte, J. — Identification du baron de Witte sur le géant Valens (citée par Babelon).
- CRRO — RRC 474/4
- British Museum — exemplaire de référence (4,17 g)
- Wikimedia Commons — Catégorie Anguipeds
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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