Les Dioscures
Castor & Pollux · Διόσκουροι · Jumeaux de Zeus · Protecteurs des marins & des guerriers · Iconographie numismatique
Les Dioscures — Castor et Pollux — sont parmi les figures mythologiques les plus présentes de toute la numismatique républicaine romaine. Depuis les premiers deniers anonymes frappés après 211 av. J.-C. jusqu’aux émissions des grandes familles de la fin de la République, leur image au revers — deux cavaliers cuirassés galopant à droite, coiffés du pilos étoilé, lances à la main — est le revers fondateur du denier romain. C’est avec cette iconographie que Rome a défini son premier langage numismatique.
Nés de Léda à la suite de deux unions simultanées — l’une avec Zeus métamorphosé en cygne, l’autre avec le roi Tyndare — Castor est mortel et dompteur de chevaux, Pollux immortel et pugiliste redoutable. Cette dualité mortel/divin, frère/jumeau, est au cœur de leur mythe : quand Castor est tué, Pollux refuse l’immortalité sans lui et demande à Zeus de partager son sort. Ils alternent désormais entre l’Olympe et les Enfers, un jour chacun — et brillent ensemble dans la constellation des Gémeaux.
« Ô dieux puissants des mers, que votre étoile bienveillante guide le navire ; vous qui avez délivré Hélène, vous qui avez sauvé Argos — soyez pour nous le signe favorable. »
— D’après Horace, Odes, I, 3 — prière aux Dioscures protecteurs des marins
Ce groupe sculpté, dit « Groupe de San Ildefonso » du nom du palais espagnol qui l’abrita avant son entrée au Prado, représente deux jeunes hommes debout, intimement liés dans une posture de complicité fraternelle. L’identification traditionnelle les rattache à Castor et Pollux ; d’autres auteurs y voient Oreste et Pylade, archétype de l’amitié héroïque. Cette ambiguité est elle-même révélatrice : les Dioscures incarnent si parfaitement l’idéal de la fraternité indissoluble que leur image fusionné avec celle de tout couple héroïque.
La sculpture est une copie romaine d’un original hellénistique. Les deux figures sont traitées dans le style néo-attique caractéristique de la sculpture romaine de haute époque : corps idéalisés, drapés élégants, expression sereine. Le contraste entre l’un des personnages encore vivant et l’autre dont la posture suggère la mort ou le sommeil évoque précisément le mythe fondateur : Pollux refusant la mort séparée de son frère mortel Castor.
Ces trois colonnes corinthiennes sont parmi les vestiges les plus emblématiques du Forum Romain. Elles appartiennent au temple reconstruit par Tibère et dédié en 6 ap. J.-C. — avec l’entablement qu’elles soutiennent, elles sont considérées comme l’un des plus beaux exemples survivants de l’ordre corinthien romain. Le temple original fut voué par le dictateur Aulus Postumius avant la bataille du lac Regillus (vers 499–496 av. J.-C.) : selon la légende, Castor et Pollux apparurent sur le champ de bataille comme deux cavaliers sur chevaux blancs et conduisirent les Romains à la victoire.
Le temple occupait une place centrale dans la vie civique et religieuse romaine : le Sénat y tint des séances ; c’est là qu’étaient conservés les étalons officiels des poids et mesures ; les banquiers y établissaient leurs tables de change dans les niches de la base. Chaque année le 15 juillet, une grande parade de cavalerie — la transvectio equitum, jusqu’à 5 000 cavaliers — partait devant le temple en souvenir de Regillus. Auguste y associa ses petits-fils Gaius et Lucius, puis Tibère y ajouta son propre nom avec celui de son frère Drusus.
L’iconographie des Dioscures sur les monnaies républicaines est d’une remarquable cohérence sur plus d’un siècle : deux cavaliers cuirassés, manteau flottant sur l’épaule, coiffés du bonnet conique (pilos) surmonté d’une étoile, galopant à droite, tenant chacun une javeline. Cette image est issue directement de l’iconographie spartiate des ánakes — les « Rois » — et des peintures de vases grecs. La présence systématique des étoiles au-dessus des bonnets rappelle leur nature céleste et leur identification avec la constellation des Gémeaux.
Le culte des Dioscures fut introduit à Rome après la bataille du lac Regillus (vers 499 ou 496 av. J.-C.), où la jeune République affronta la coalition des cités latines soutenant les Tarquins exilés. Selon la légende, deux jeunes cavaliers inconnus sur chevaux blancs surgirent au moment le plus critique de la bataille et conduisirent les Romains à la victoire — puis furent vus, quelques heures plus tard, sur le Forum, abreuvant leurs chevaux à la source de Juturne. Identifiés aux Dioscures, ils justifièrent le vœu du dictateur Postumius et l’érection d’un temple en leur honneur, dédié en 484 av. J.-C.
Ce culte, d’origine grecque (importé via la Magna Graecia et les cités latines de Tusculum et Lavinium), fit exception à la règle qui interdisait les temples de dieux étrangers intra muros. Son importance était telle que le Sénat y tint des sessions et qu’on y conserva les étalons officiels des poids et mesures — les Dioscures, protecteurs des cavaliers et garants de la loyauté, devinrent ainsi aussi les garants de la fiabilité des échanges.
À Tusculum et Lavinium — villes considérées comme berceaux des gentes Fonteia et Sulpicia — les Dioscures étaient assimilés aux Dieux Pénates (Dei Penates). Babelon montre comment cette assimilation se lit directement sur les deniers de ces familles, qui utilisent les têtes des Dioscures accompagnées des lettres P.P. (Penates Praestites ou Penates Publici) — identités divines locales réunies sous un seul signe.
Les Dioscures à cheval au revers sont le type fondateur du denier romain, apparu dès les premières émissions anonymes après 211 av. J.-C. Cette image — Roma casquée à l’avers, les deux cavaliers galopant à droite au revers — définit l’esthétique monétaire républicaine pour près d’un siècle. On les retrouve ensuite sur de nombreuses émissions familiales, souvent pour des raisons de liens locaux (Tusculum, Lavinium) ou d’ancêtres homonymes (Geminus) : Anonymes (RRC 44/5, 78/1, 124/2…), Sempronia (RRC 169/1), Cupiennia (RRC 218/1), Servilia (RRC 239/1 — première apparition du monogramme XVI et des Dioscures divergents de face), Lucretia (RRC 237/1 — dernière émission avec le type galopant à droite), Plutia (RRC 278/1), Fonteia (RRC 307/1 — têtes accolées, assimilées aux Pénates Publici), Cordia (RRC 463/3). Un véritable guide des variantes anonymes est disponible sur LesDioscures.com.
Ce denier présente une version iconographiquement inédite : les Dioscures non plus à cheval au galop, mais en bustes accolés, face à face, les deux étoiles au-dessus — médaillon gémellaire concentrant toute la symbolique du couple divin. La galère au revers rappelle les fonctions maritimes d’un ancêtre de la famille, C. Fonteius Capito, préteur en Sardaigne en 169 av. J.-C.
Babelon souligne que l’assimilation Dioscures / Pénates est attestée archéologiquement dans un temple du mont Vélia, où deux antiques statues de jeunes guerriers armés de la lance, que tout le monde appelait Castor et Pollux, portaient l’inscription Dii Penates. C’est la confirmation absolue de cette identification que l’on constate sur les médailles des gentes originaires de Tusculum.
Références : RRC 307/1b · B.8 (Fonteia) · Syd. 566 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 5 · 3 variantes (1b, 1c avec deux points, 1d avec trois points)
La figure des jumeaux divins cavaliers n’est pas propre à la mythologie grecque : elle appartient au fonds commun indo-européen. Les Ashvins de la mythologie védique — cavaliers divins lumineux, fils du Soleil ou du Ciel — sont les cousins lointains des Dioscures. Les Alsvinn et Arvakr de la mythologie nordique, les jumeaux Alcis des Naharvales germaniques décrits par Tacite — la même structure revient : deux jeunes hommes divins, liés indissolublement, protecteurs des guerriers et des voyageurs, manifestations de la lumière dans les ténèbres.
À Rome, leur culte a perduré jusqu’aux derniers jours du paganisme, absorbé progressivement par le christianisme dans la figure des saints Côme et Damien — médecins jumeaux et martyrs, dont le temple à Rome fut édifié près du Forum. Dans la constellation des Gémeaux, Castor et Pollux continuent de briller ensemble chaque hiver dans le ciel méditerranéen — éternels témoins de la fraternité qui transcende la mort.
- Pindare, Néméennes, X — mythe complet de Castor et Pollux, du combat d’Idas et Lyncée au partage de l’immortalité.
- Homère, Iliade, III, 237–244 — évocation de Castor et Pollux par Hélène depuis les remparts de Troie.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, II, 20 — récit de la bataille du lac Regillus et de l’apparition des Dioscures.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 43 — narration des exploits des Dioscures lors de l’expédition des Argonautes.
- Horace, Odes, I, 3 et III, 29 — invocations des Dioscures comme protecteurs des marins.
- Ovide, Fastes, V, 693–720 — récit de l’introduction du culte à Rome après le lac Regillus.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 307/1 ; classification complète des émissions anonymes aux Dioscures.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.8 (Fonteia) ; démonstration de l’identification Dioscures / Dii Penates à Tusculum et Lavinium.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 566.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Spink, 1952 — classification des types aux Dioscures.
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