Cérès
Déesse des moissons et de la fertilité · Iconographie numismatique · République romaine
Cérès (Ceres en latin) est la grande déesse romaine des céréales, des moissons et de la fertilité de la terre, très tôt assimilée à la Déméter grecque. Fille de Saturne et d'Ops, elle occupe une place centrale dans une société agraire où la prospérité de la cité dépendait directement de l'abondance des récoltes. Son nom a donné le mot céréale, trace durable de son emprise sur le quotidien romain.
Dans la numismatique républicaine, Cérès est une figure à la fois nourricière et politique. Sa tête couronnée d'épis orne plusieurs deniers, et son lien avec la plèbe — son temple au pied de l'Aventin était le siège des édiles plébéiens — explique sa présence sur des émissions frappées par ces magistrats. Elle est aussi une figure de deuil, marquée par l'enlèvement de Proserpine, mythe qui rend compte du cycle des saisons.

« Cérès, la première, fendit la glèbe du soc recourbé ; la première, elle donna aux terres les moissons et une nourriture adoucie ; la première, elle donna des lois. »
— Ovide, Métamorphoses, V, 341–343
Cérès est représentée dans l'art romain sous les traits d'une femme mûre et majestueuse, drapée, souvent voilée, tenant des épis, une torche ou une corne d'abondance. Elle incarne la maturité maternelle, la perte et la résilience plutôt que l'idéal juvénile d'autres divinités.
La Cérès de Mérida (Ier siècle apr. J.-C., Musée national d'art romain de Mérida), découverte dans le théâtre de la ville, en est l'un des exemples les plus connus : assise et drapée, elle dégage une gravité solennelle. Le type statuaire est aussi employé pour représenter des femmes de la famille impériale ou de simples particulières sous les traits de la déesse, comme la statue du Louvre reproduite plus haut. À l'époque baroque, Rubens et Jordaens exploitent largement son iconographie d'abondance.
Sur les deniers républicains, elle apparaît de profil, la tête couronnée d'épis, parfois avec boucles d'oreilles et collier ; au revers, elle peut figurer en pied, assise, ou parcourant le monde sur un char tiré par des serpents, une torche dans chaque main.

Les attributs de Cérès reflètent ses domaines — la terre cultivée, l'abondance des moissons et le deuil maternel qui préside au cycle des saisons. Sur les monnaies républicaines, ils permettent d'identifier la déesse sans ambiguïté.
Cérès apparaît sur de nombreux deniers de la fin de la République, en tête couronnée d'épis à l'avers ou en pied au revers. Types présents sur LesDioscures :
- RRC 321/1L. Cassius Caecianus, 102 av. J.-C. — tête de Cérès / joug de bœufs. → 1153CA
- RRC 342/3C. Vibius Pansa, 90 av. J.-C. — tête d'Apollon / Cérès marchant, une torche dans chaque main ; devant elle, un porc. → 1221VI
- RRC 351/1M. Fannius et L. Critonius, édiles de la plèbe, 86 av. J.-C. — buste de Cérès, AED·PL / les deux édiles assis sur un banc, P·A (publico argento). → 1264CR
- RRC 378/1C. Marius Capito, 81 av. J.-C. — tête de Cérès / laboureur menant un attelage de bœufs. → 1309MA
- RRC 385/3M. Volteius, 78 av. J.-C. — tête de Liber / Cérès sur un char tiré par deux serpents, une torche dans chaque main. → 1320VO
- RRC 414/1L. Furius Brocchus, 63 av. J.-C. — tête de Cérès entre un épi et un grain d'orge / chaise curule entre deux faisceaux. → 1374FU
- RRC 427/1C. Memmius, 56 av. J.-C. — tête de Cérès / trophée et captif (voir ci-dessous). → 1400ME
- RRC 449/2C. Vibius Pansa Caetronianus, 48 av. J.-C. — tête de Liber / Cérès marchant, une torche dans chaque main ; devant elle, une charrue. → 1435VI
- RRC 467/1Jules César, 46 av. J.-C. — tête de Cérès, COS·TERT / DICT·ITER, instruments augural et pontifical. → 1491JU
1264CR · RRC 351/1 · AED·PLLe temple de Cérès, Liber et Libera, voué en 496 et dédié en 493 av. J.-C. au pied de l'Aventin, près du Cirque Maxime, était bien plus qu'un lieu de culte : c'était un centre civique de la plèbe romaine. Les édiles plébéiens y avaient leur siège et y conservaient les sénatus-consultes, et c'est à eux qu'incombait l'organisation des jeux de Cérès.
Figurer Cérès sur une monnaie, c'est donc souvent évoquer cette tradition plébéienne et édilicienne. Le denier des édiles M. Fannius et L. Critonius (RRC 351/1) en est l'illustration la plus directe, tout comme celui de C. Memmius, qui commémore un ancêtre édile organisateur des premiers Cerialia.
1400ME · RRC 427/1Caius Memmius, fils de Caius, triumvir monétaire en 56 av. J.-C., fait frapper deux deniers complémentaires. Sur celui-ci, la tête de Cérès est associée à un trophée rappelant une victoire militaire et le titre d'imperator, dont l'attribution précise reste discutée.
La couronne d'épis identifie la déesse au premier regard, sans confusion possible avec les autres têtes féminines de la numismatique républicaine.
1401ME · RRC 427/2Ici, Cérès passe au revers et devient le sujet d'une commémoration familiale : un ancêtre du monétaire, édile, aurait été le premier à donner les Cerialia (Cerialia preimus fecit). L'avers porte la seule effigie certaine de Quirinus dans la numismatique républicaine.
Réunis, les deux deniers de C. Memmius forment un véritable diptyque : Cérès souveraine à l'avers du premier, Cérès honorée par les jeux au revers du second.
Le mythe le plus célèbre associé à Cérès est celui de l'enlèvement de Proserpine (Perséphone en grec) par Pluton, dieu des Enfers. Selon Ovide, la jeune déesse cueillait des fleurs près du lac de Pergus, en Sicile, lorsque Pluton l'emporta dans son royaume souterrain.
Désespérée, Cérès parcourut le monde à la lueur de torches allumées aux feux de l'Etna, délaissant la terre. Les champs devinrent stériles et la famine menaça les hommes. Jupiter imposa un compromis : chez Ovide, Proserpine passe la moitié de l'année auprès de Pluton et l'autre auprès de sa mère ; dans l'Hymne homérique à Déméter, elle ne reste aux Enfers qu'un tiers de l'année.
Ce mythe explique poétiquement les saisons : la stérilité de la terre traduit la douleur de la mère séparée de sa fille, le renouveau leurs retrouvailles. Il fonde aussi les Mystères d'Éleusis, initiations célébrées en l'honneur de Déméter et Perséphone, auxquelles plusieurs Romains éminents se firent initier ; Cicéron en fait l'éloge dans le De legibus.
1320VO · RRC 385/3Le denier de M. Volteius (RRC 385/3), qui montre Cérès sur son char tiré par des serpents, une torche dans chaque main, est l'image monétaire républicaine la plus proche de cette quête. Les deniers de C. Vibius Pansa (RRC 342/3 et 449/2) la montrent à pied, une torche dans chaque main, parcourant le monde à la recherche de sa fille.
Le temple de Cérès, dédié en 493 av. J.-C. à la triade Cérès, Liber et Libera (rapprochée de Déméter, Dionysos et Corè), devient rapidement le cœur religieux et institutionnel de la plèbe. Selon Pline l'Ancien, il fut décoré par deux artistes grecs, Damophilos et Gorgasos — parmi les premières œuvres d'art grec documentées à Rome.
Les Cerialia, du 12 au 19 avril, comptent parmi les fêtes les plus populaires du calendrier romain : jeux (ludi Ceriales) organisés par les édiles plébéiens, courses au Cirque Maxime, offrandes. Ovide rapporte qu'on y lâchait des renards portant des torches enflammées. Les Ambarvalia, processions autour des champs, complètent ce dispositif destiné à garantir de bonnes récoltes.
De Ceres provient directement le mot céréale, héritage linguistique de sa tutelle sur les grains nourriciers.
Cérès sur les deniers républicains
Divinités liées — contexte mythologique
- Ovide, Métamorphoses, V, 341–571 — L'enlèvement de Proserpine et la quête de Cérès.
- Ovide, Fastes, IV, 393–620 — Les Cerialia et le mythe de Cérès.
- Hymne homérique à Déméter — Source grecque fondamentale du mythe de Perséphone.
- Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, VI, 17 et 94 — Vœu (496) et dédicace (493 av. J.-C.) du temple de Cérès, Liber et Libera.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXV, 154 — Décor du temple par Damophilos et Gorgasos.
- Cicéron, De natura deorum, II, 67 ; De legibus, II, 36 — Cérès dans la théologie romaine ; éloge des Mystères d'Éleusis.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 321/1, 342/3, 351/1, 378/1, 385/3, 414/1, 427/1–2, 449/2, 467/1.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Spink, Londres, 2000.
- Spaeth, B.S., The Roman Goddess Ceres, University of Texas Press, 1996 — étude de référence sur Cérès et son culte.
- CRRO — RRC 427/1 · C. Memmius · Cérès / trophée
- CRRO — RRC 427/2 · C. Memmius · Quirinus / Cérès assise
- CRRO — RRC 351/1 · Fannius et Critonius, édiles de la plèbe
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online
- Gallica — Bibliothèque nationale de France
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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