Concordia
La Concorde · Iconographie numismatique · République & Empire romains
Dans la mythologie romaine, Concordia est la déesse de l’harmonie, de l’unité et de la paix, en particulier dans la société et le mariage. Fille de Jupiter et de Thémis, déesse de la justice, elle symbolise l’ordre et la concorde au sein de la cité. Son équivalent grec est Homonoia, incarnation de l’unité d’esprit.
Elle est souvent représentée comme une figure assise et maternelle, tenant une patère (coupe sacrificielle), une corne d’abondance (symbole de prospérité) ou un caducée (symbole de paix). Son culte était essentiel à la vie civique romaine, soulignant la cohésion sociale dans les moments de tension entre ordres ou entre factions politiques.
Sur les monnaies, Concordia est l’une des abstractions divines les plus fréquemment représentées — tant à l’époque républicaine que sous l’Empire — car elle légitime le pouvoir en associant le magistrat ou l’empereur à la paix intérieure de Rome.
Canova · 1811–1814Galleria Nazionale · Parme
Antonio Canova, Maria Luigia d’Asburgo in veste di Concordia — marbre, 137 × 96 × 98 cm, 1811–1814. Galleria Nazionale di Parma.
En 1810, Napoléon convoque Canova à Paris pour qu’il réalise le portrait de sa nouvelle épouse, Marie-Louise d’Autriche. Le sculpteur choisit de la représenter en Concordia assise sur un trône, vêtue à l’antique, tenant sceptre et patère — incarnation de la paix scellée entre la France et l’Autriche par ce mariage dynastique. Le contraste entre le visage réaliste et parlant de l’impératrice et la noblesse classique impassible du reste de la composition est l’une des caractéristiques les plus célébrées de l’œuvre.
La statue est prête en janvier 1814 — au moment précis où l’Empire s’effondre. Napoléon réclame la livraison sans en avoir payé le prix ; Canova refuse avec indignation et retient l’œuvre à Rome. Ce n’est qu’en 1817, après le Congrès de Vienne, que Marie-Louise, devenue duchesse de Parme, peut enfin prendre possession de son portrait. L’histoire même de cette statue est un miroir de la fragilité de la concorde politique.
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Concordia parvae res crescunt, discordia maximae dilabuntur.
« Par la concorde les petites choses grandissent, par la discorde les plus grandes s’effondrent. »
— Salluste, Bellum Iugurthinum, X
Denier MussidiaL. Mussidius Longus
Le premier temple de Concordia fut promis par Marcus Furius Camillus en 367 av. J.-C., pour célébrer la réconciliation entre patriciens et plébéiens après l’adoption de la Lex Licinia Sextia, qui ouvrait le consulat aux plébéiens. Cet acte fondateur ancre Concordia dans la mémoire civique romaine comme garante de l’équilibre entre les ordres.
Situé sur le Forum romain, au pied du Capitole, ce temple servait souvent de lieu de réunion pour le Sénat, notamment en temps de crise. Sa position topographique — entre le lieu des affaires humaines (le Forum) et la demeure des dieux (le Capitole) — exprimait à elle seule la fonction médiatrice de la déesse.
D’autres sanctuaires furent dédiés à Concordia sous l’Empire. Le plus célèbre est celui de Concordia Augusta, offert par Livie, épouse d’Auguste, vers 7 av. J.-C., symbolisant l’unité de la famille impériale. Le sanctuaire comportait des statues d’Auguste représenté en Mars et de Livie en Vénus — transformant la déesse abstraite en garant de la domus Augusta.
Cette récupération politique du culte de Concordia par la famille julio-claudienne illustre la plasticité des abstractions divines à Rome : la déesse pouvait tout aussi bien incarner la concorde entre ordres civiques, l’harmonie conjugale, ou la stabilité dynastique. Son nom, apposé sur les monnaies de Marc Aurèle, de Faustine ou d’Hadrien, est un signal politique autant qu’une invocation religieuse.
L’opposée de Concordia est Discordia — Éris dans la mythologie grecque — déesse de la querelle et de la désunion. La légende veut que ce soit Discordia qui lança la pomme d’or à l’origine de la guerre de Troie. À Rome, invoquer Concordia revenait à conjurer explicitement le spectre des guerres civiles, des secessio plebis et de toute rupture de l’ordre social.
Sur les monnaies républicaines, Concordia apparaît particulièrement dans les périodes de tension politique — comme si les magistrats monétaires cherchaient à affirmer, par l’image même de la pièce circulant dans toutes les mains, que la cité restait unie.
À l’époque républicaine, Concordia apparaît sur plusieurs séries de deniers comme l’expression d’un programme politique explicite. Sa représentation — buste voilé, diadémé, ou figure assise tenant patère et corne d’abondance — signale la volonté du magistrat émetteur de se placer sous son patronage.
Le denier de Lucius Mussidius Longus (vers 42 av. J.-C.) en offre un exemple particulièrement soigné : Concordia y est représentée diadémée au droit, tandis que le revers célèbre d’autres divinités de la concorde et de l’abondance. Frappée dans le contexte du Second Triumvirat, cette monnaie est un appel à l’unité après les déchirements des guerres civiles.
Sous l’Empire, Concordia devient une figure quasi-dynastique. Elle est associée aux impératrices (Faustine, Lucille, Julie Domne) pour symboliser l’harmonie du couple impérial, et aux empereurs (Marc Aurèle, Commode, Septime Sévère) pour affirmer la concordia exercituum — la concorde des armées — indispensable à la stabilité du pouvoir.
La légende CONCORDIA AVGVSTI ou CONCORDIA AVGVSTORVM (dans les périodes de co-régence) est l’une des plus fréquentes du monnayage impérial, témoignant de l’importance stratégique de cette valeur dans la propagande officielle romaine. Concordia n’est plus seulement une déesse : elle est devenue une vertu impériale.
RRC 415/1 · 62 av. J.-C.Denier Aemilia
Le denier de Lucius Æmilius Lepidus Paullus (RRC 415/1, 62 av. J.-C.) est l’une des plus belles illustrations du double langage de la monnaie romaine. À l’avers, Concordia voilée et diadémée — appel à l’harmonie dans une Rome déchirée par les tensions entre populares et optimates. Au revers, un trophée entouré d’un ancêtre glorieux (Lucius Aemilius Paullus Macedonicus) et de ses captifs enchaînés — le roi Persée de Macédoine et ses deux fils, vaincus à Pydna en 168 av. J.-C.
Ce contraste saisissant — la paix civile à l’avers, la gloire guerrière au revers — illustre parfaitement la tension constitutive de Concordia : la concorde intérieure comme condition de la puissance extérieure. La légende PAVLLVS TER rappelle les trois triomphes de l’ancêtre, tandis que le choix de Concordia en avers est interprété par les numismates comme une allusion directe aux trêves fragiles de 62 av. J.-C., année du consulat de César, du complot de Catilina récent et des tensions profondes qui préfigurent la guerre civile.
Un exemplaire de ce denier est conservé au British Museum, aux Harvard Art Museums et aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles. Sa fiche complète est disponible sur LesDioscures.com → Denier Aemilia.
Concordia était invoquée lors de fêtes civiques et familiales, notamment la Caristia (22 février), fête célébrant l’harmonie familiale au cours de laquelle les querelles devaient être résolues et les liens de parenté resserrés. Sa présence dans le calendrier liturgique romain lui confère un rôle quotidien, ancré dans la vie domestique autant que dans la vie politique.
Des temples lui furent consacrés hors de Rome également. À Pompéi, la prêtresse Eumachia lui dédia un bâtiment remarquable sur le Forum, dont la façade portait une inscription célébrant Concordia Augusta — liant ainsi le culte local à la piété dynastique envers la famille impériale.
Son imagerie, notamment les mains jointes (dextrarum iunctio), représentait l’accord solennel, qu’il s’agisse d’un mariage, d’un traité entre cités ou d’une réconciliation politique. Cette image traverse les siècles : on la retrouve encore sur les sceaux médiévaux comme symbole d’alliance.
Concordia — monnaies républicaines
Voir aussi sur LesDioscures
- Salluste, Bellum Iugurthinum, X — citation fondatrice sur la concorde et la discorde.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, VI, 42 — la promesse de Camille et le temple de 367 av. J.-C.
- Ovide, Fastes, I — mention de Concordia dans le calendrier des fêtes romaines.
- Suétone, Vie d’Auguste — la politique de Concordia augustéenne et le rôle de Livie.
- Dion Cassius, Histoire romaine, LV — dédicace du temple de Concordia Augusta par Livie.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — notices des deniers à type Concordia.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Mussidia.
- Zehnacker, H., Moneta, Rome, 1973 — analyse des allégories civiques républicaines.
- Fears, J.R., « The Cult of Virtues and Roman Imperial Ideology », ANRW II.17.2, 1981 — Concordia comme vertu impériale.
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online
- Wikipédia — Concordia (mythologie)
- Theoi.com — Homonoia / Concordia
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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