Europe
Princesse phénicienne · L’enlèvement par Zeus · Iconographie numismatique · République romaine
Europe, fille d’Agénor roi de Tyr et de Téléphassa, est l’une des figures les plus célèbres de la mythologie grecque. Son mythe — l’enlèvement par Zeus métamorphosé en taureau blanc — traverse toute l’Antiquité, des fragments d’Hésiode aux Métamorphoses d’Ovide, et donne son nom au continent occidental. Princesse phénicienne d’une grande beauté, elle incarne le pont entre l’Orient et l’Occident, entre la civilisation sémitique et le monde grec.
Son passage de la côte de Tyr aux rivages crétois n’est pas seulement un enlèvement divin : c’est un acte fondateur. Des fils qu’elle donne à Zeus — Minos, Rhadamanthe et Sarpédon — naissent des dynasties et des lignées qui structurent la géographie mythologique du bassin méditerranéen.
« Elle s’avance, curieuse, vers le taureau qui ne fuit pas ; elle cueille des fleurs pour les offrir à sa bouche blanche comme neige. »
— Ovide, Métamorphoses, II, 858–875
Selon le récit le plus répandu, Zeus, épris de la beauté d’Europe, se métamorphose en un magnifique taureau blanc au pelage immaculé et aux cornes en croissant de lune, pour l’approcher sans l’effrayer. Europe et ses compagnes cueillent des fleurs au bord de la mer près de Sidon. Attirée par la douceur et la beauté de l’animal, elle s’approche, le caresse, lui offre des fleurs, puis — prise par une audace irraisonnée — monte sur son dos.
Zeus saisit l’occasion : d’un bond, il s’élance vers la mer et traverse les flots en direction de la Crète. Europe, agrippée aux cornes du taureau, laisse flotter son voile dans le vent — geste que les artistes et les graveurs de monnaies reproduiront fidèlement pendant des siècles. Sur l’île, Zeus révèle sa véritable nature. De leur union naissent trois fils : Minos, futur roi de Crète et juge des Enfers ; Rhadamanthe, également juge des morts, réputé pour sa justice inflexible ; et Sarpédon, qui selon certaines versions fonde une dynastie en Lycie.
Zeus offre à Europe des présents divins : Laelaps, le chien infaillible qui rattrape toujours sa proie ; un javelot qui ne manque jamais sa cible ; et Talos, l’automate de bronze chargé de surveiller les côtes de la Crète. Europe épouse ensuite Astérion, roi de l’île, qui adopte ses fils et lui assure un statut royal.
Ce cratère à figures rouges, attribué au peintre Assteas, l’un des maîtres de la céramique pestane de Grande Grèce, constitue l’une des représentations antiques les plus spectaculaires du mythe. Europe y est figurée assise de face sur le taureau bondissant, les bras largement ouverts, son voile déployé formant un arc au-dessus de sa tête — une composition dynamique qui capte l’instant de l’enlèvement en pleine mer, entouré de monstres marins aux corps serpentins.
La vivacité du trait rouge sur fond noir, caractéristique de l’école pestane, et la richesse narrative de la scène — avec ses créatures marines qui escortent le taureau divin — font de ce vase un témoignage de premier ordre sur la réception du mythe d’Europe dans le monde grec d’Italie du Sud au IVe siècle avant notre ère. Ce cratère a eu une histoire mouvementée : saisi illicitement, il fut restitué à l’Italie par le J. Paul Getty Museum en 2005 après une procédure judiciaire.
L’iconographie d’Europe est remarquablement stable à travers les siècles : la scène de l’enlèvement — la jeune femme sur le taureau bondissant, voile déployé — constitue l’image canonique qui se décline des monnaies de Gortyne en Crète jusqu’aux fresques de Pompéi.
Sur le denier de L. Volumnius Strabo (RRC 377/1), tous ces éléments convergent en une composition d’une grande efficacité narrative : le taureau bondissant à gauche, Europe assise tenant son voile déployé au-dessus de sa tête, le foudre derrière elle et une feuille de vigne sous le taureau — un programme iconographique qui condense le mythe entier sur un flan d’argent de moins de quatre grammes.
Le choix du revers « Europe sur le taureau » est inhabituel dans le monnayage romain républicain de cette époque. Ce type iconographique se retrouve principalement sur les monnaies de Gortyne en Crète, ce qui suggère que L. Volumnius Strabo entretenait une connexion — familiale, politique ou commerciale — avec la Crète ou l’Orient hellénistique.
L’indice de rareté de cette pièce est de 8, témoignant de sa relative rareté sur le marché numismatique. Frappé en 81 av. J.-C. sous la dictature de Sylla, ce denier serratus (à bord dentelé) illustre la richesse iconographique que les magistrats monétaires républicains pouvaient mobiliser pour signer leur émission.
La composition du revers est savamment construite : l’association de Jupiter à l’avers et d’Europe sur le taureau au revers crée un diptyque narratif cohérent — le dieu à gauche, son acte d’enlèvement à droite. Le foudre placé derrière Europe signe discrètement l’identité divine du taureau, tandis que la feuille de vigne sous l’animal évoque peut-être la richesse agricole de la Crète ou une allusion à Dionysos, divinité crétoise.
Le format serratus — bord dentelé caractéristique — était utilisé à cette époque pour des raisons encore débattues : prévention de la fraude, distinction visuelle, ou simple convention esthétique.
Références : RRC 377/1 · B.6 (Volteia) · Syd. 743 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 8
Lucius Volumnius Lucii Filius Strabo est un triumvir monetalis appartenant à la gens Volumnia, ancienne famille romaine d’origine patricienne avec des branches plébéiennes. Son attribution à la gens Volumnia — et non à la gens Volteia comme le supposaient d’anciens numismates — a été clarifiée par Michael Crawford dans son Roman Republican Coinage (RRC 377/1).
Son cognomen Strabo — « qui louche » en latin — désignait une caractéristique physique devenue héréditaire dans certaines familles romaines. Ce surnom permet peut-être de l’identifier au L. Volumnius L.f. Ani. qui siégeait dans le consilium de Cnaeus Pompeius Strabo (père de Pompée le Grand) lors du siège d’Asculum en 89 av. J.-C., pendant la Guerre Sociale.
Son émission date de 81 av. J.-C., en pleine dictature syllanienne — période de monnayage intense où les magistrats monétaires, souvent liés aux grandes familles aristocratiques, mobilisaient l’iconographie comme vecteur d’identité familiale et de culture classique.
Le nom du continent Europe est directement issu de ce mythe. Les anciens Grecs percevaient l’enlèvement comme un lien symbolique entre l’Orient phénicien et l’Occident crétois — berceau de la civilisation minoenne. L’étymologie du nom reste débattue : il pourrait dériver du phénicien ou signifier en grec « visage large » / « regard vers le couchant ».
Le taureau, symbole de puissance et de fertilité dans tout le bassin méditerranéen, relie le mythe à des cultes agraires profondément enracinés. L’union d’Europe (la terre féconde) et de Zeus (le ciel et la pluie) peut s’interpréter comme une hiérogamie — un mariage sacré entre les forces célestes et terrestres qui garantit l’abondance. Cette dimension cosmique explique la durabilité du mythe et sa récurrence dans des contextes cultuels très différents, de la Phénicie à la Crète en passant par la Grèce continentale.
Le voyage de la côte phénicienne vers la Crète reflète également les échanges culturels réels entre le Proche-Orient et la Grèce : les Phéniciens ont influencé l’écriture alphabétique grecque, les arts et le commerce maritime. En ce sens, Europe n’est pas seulement une héroïne mythologique — elle est la métaphore de cette transmission civilisationnelle qui fonde la culture occidentale.
En astronomie, une lune de Jupiter porte son nom — hommage au lien indissoluble qui l’unit au maître des dieux —, et des sondes spatiales ont immortalisé ce nom sur les glaces du système solaire externe.
Le mythe d’Europe a engendré l’une des traditions iconographiques les plus riches de l’Antiquité. Les fresques de Pompéi en offrent plusieurs versions magistrales, dont celle du Musée archéologique de Naples (inv. 111475) reproduite ci-dessus. Les monnaies de Gortyne en Crète — cité qui revendiquait d’être le lieu de l’union d’Europe et Zeus — représentent la scène dès le IVe siècle avant J.-C., faisant de ce type l’un des plus anciens thèmes mythologiques de la numismatique grecque.
À la Renaissance, Titien peint son célèbre Enlèvement d’Europe (1562, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston), composition magistrale qui influencera toute la peinture européenne sur ce sujet. Rubens, Rembrandt et des dizaines d’autres maîtres s’en empareront à leur tour. Du côté littéraire, de Moschos — auteur d’un poème entier consacré à Europe au IIe siècle av. J.-C. — jusqu’aux poètes modernes, la princesse phénicienne n’a jamais cessé d’inspirer.
Europe à l’iconographie — Gens Volumnia
Contexte mythologique — Jupiter
- Hésiode, Théogonie et fragments — généalogie d’Europe, fille d’Agénor, et mention de ses fils.
- Ovide, Métamorphoses, II, 836–875 — récit détaillé et poétique de l’enlèvement, du taureau blanc à la traversée de la mer.
- Moschos, Europe (IIe s. av. J.-C.) — poème idyllique entièrement consacré au mythe, avec le songe prophétique d’Europe.
- Apollodore, Bibliothèque, III, 1 — généalogie complète : Agénor, Europe, Minos, Rhadamanthe, Sarpédon.
- Homère, Iliade, XIV, 321 — brève mention d’Europe parmi les amours de Zeus.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 377/1 ; attribution à la gens Volumnia.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.6 (Volteia) ; discussion sur l’attribution Volteia vs Volumnia.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 743.
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