Junon Moneta
Gardienne des finances & Mère de la monnaie · Iconographie numismatique · République romaine
De toutes les facettes de Junon, reine des dieux et épouse de Jupiter, celle de Junon Moneta est sans doute l’une des plus fascinantes et des plus durables. Plus qu’une figure religieuse, elle est la déesse tutélaire qui a donné son nom à l’institution économique fondamentale de la civilisation occidentale : la monnaie. Chaque fois que nous utilisons les mots « monnaie », money ou moneda, nous prononçons sans le savoir le nom de cette déesse romaine.
Le surnom Moneta dérive du verbe latin monere — « avertir », « conseiller », « mettre en garde ». Son origine remonte à un épisode fondateur : lors de l’invasion gauloise de 390 av. J.-C., les oies sacrées gardées dans son temple sur l’Arx capitoline avertirent le défenseur romain Marcus Manlius de l’attaque nocturne imminente, sauvant la citadelle. En remerciement, Junon fut créditée d’avoir monuit (averti) les Romains, et son temple inauguré en 344 av. J.-C. devint, deux siècles plus tard, le berceau de la frappe monétaire romaine.
« C’est dans les dépendances du temple de Junon Moneta que les Romains établirent leur principal atelier de frappe — et de ce lieu sacré naquit le mot qui désigne la monnaie dans toutes les langues romanes. »
— D’après Tite-Live & Cicéron, De Divinatione
La Junon Ludovisi est l’une des sculptures antiques les plus célèbres au monde. Cette tête colossale en marbre grec — haute de près d’un mètre — appartint à la collection Ludovisi formée par le cardinal Ludovico Ludovisi au XVIIe siècle et se trouve aujourd’hui au Palazzo Altemps. Le diadème à décor de lotus et palmettes, le bandeau tressé (vitta) et l’expression d’une sérénité royale souveraine ont fasciné les plus grands esprits : Goethe, qui en obtint un moulage en 1787, la décrivit comme une « œuvre divine ».
La scholarship moderne tend à identifier cette tête à un portrait idéalisé d’Antonia Minor, nièce d’Auguste et mère de l’empereur Claude — les deux œuvres étant tellement imbriquées dans la tradition artistique julio-claudienne qu’il est impossible de les séparer. Que l’on y voie Junon reine des dieux ou la noble romaine par excellence, cette œuvre incarne l’idéal de majesté féminine auquel les graveurs monétaires s’inspirèrent pour représenter Junon Moneta sur les deniers républicains.
Cette vue plus complète met en valeur les attributs iconographiques précis de Junon tels qu’ils apparaissent sur la sculpture : le diadème orné de motifs végétaux (lotus et palmettes), les vittae — bandelettes sacrées tressées — qui encadrent le visage, et la mèche bouclée tombant sur l’épaule. Ces éléments sont exactement ceux que les graveurs de monnaies républicains reproduisent, avec la précision du flan d’argent le permettant, sur le buste diadémé de Junon Moneta.
La comparaison entre cette sculpture et les avers des deniers portant Junon Moneta est saisissante : le diadème, l’expression de souveraineté calme et la coiffure ordonnée sont traduits avec une fidélité remarquable sur le petit format monétaire. Le denier de L. Plaetorius Cestianus (RRC 396/1) porte ainsi, condensée sur quelques millimètres d’argent, l’écho de cette tradition sculpturale de la majesté junonienne.
En 390 av. J.-C., les Gaulois de Brennus s’emparent de Rome et assiègent la citadelle capitoline. Une nuit, des guerriers gaulois entreprennent l’escalade silencieuse des remparts. Les sentinelles dorment, les chiens n’ont pas aboyé — mais les oies sacrées de Junon, gardées dans l’enceinte du temple, s’agitent bruyamment. Marcus Manlius Capitolinus, réveillé par leurs cris, alerte les défenseurs et repousse l’assaut.
Cet épisode fondateur valut à Junon le surnom de Moneta — de monere, « avertir » : la déesse avait mis en garde (monuit) les Romains du danger. En reconnaissance, un temple lui fut érigé sur l’Arx — l’une des deux hauteurs du Capitole — et inauguré en 344 av. J.-C. Ce sanctuaire, au cœur de la citadelle sacrée de Rome, allait bientôt devenir le lieu de naissance d’une institution économique millénaire.
Vers 269 av. J.-C., lors de la grande réforme monétaire qui introduit le denier d’argent à Rome, les autorités décident d’installer l’atelier principal de frappe directement dans les dépendances du temple de Junon Moneta sur l’Arx. Ce n’est pas un hasard : la déesse garante de l’avertissement divin devient la garante de l’intégrité et de la valeur de la monnaie. Sa présence sacrée est un gage de fiabilité.
Par un glissement sémantique remarquable, le nom du lieu — la Moneta — finit par désigner d’abord l’atelier de frappe, puis l’objet fabriqué. Ce mot voyage ensuite dans toutes les langues romanes : monnaie en français, money en anglais (via le vieux français moneie), moneda en espagnol, moneta en italien. Chaque transaction économique dans le monde occidental porte ainsi, sans que nous le sachions, l’empreinte de la nuit où les oies sacrées de Junon sauvèrent Rome.
Le denier RRC 396/1 est l’un des rares deniers républicains dont la légende d’avers nomme explicitement la divinité représentée : MONETA S·C (Moneta Senatus Consulto — Moneta, par décret du Sénat). Ce détail est exceptionnel : la déesse qui a donné son nom à la monnaie est ici expressément nommée sur la monnaie elle-même. L’indice de rareté est de 8 avec 20 lieux de découverte répertoriés.
La combinaison de ce denier est un double jeu numismatique savoureux. Junon Moneta à l’avers — avec sa légende explicite — fait de ce denier un hommage direct à la déesse tutélaire de l’atelier même où il fut frappé. Le boxeur au caestus au revers est un jeu de mots sur le cognomen du monétaire : Cestianus dérive de caestus (le ceste, gant de pugiliste). Ce type — Junon Moneta + jeu de mots sur le surnom familial — se retrouve également sur un denier de T. Carisius, que Babelon cite en parallèle.
Le titre de questeur (Q.) inscrit dans la légende du revers est lui aussi exceptionnel : Plaetorius est le seul questeur républicain connu à avoir exercé les fonctions de monétaire, ce qui explique la mention explicite de S·C (Senatus Consulto) des deux côtés — l’émission nécessitait une autorisation sénatoriale spéciale.
Références : RRC 396/1b · B.2 (Plaetoria) · Syd. 792a · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 8
Lucius Plaetorius Lucii filius Cestianus appartient à la gens Plaetoria, famille plébéienne. Son cognomen Cestianus — qui ne figure pas sur le denier mais se déduit du type du revers — suggère un ancêtre lié à la pratique du pugilat ou à l’organisation de jeux. Il exerce la charge de questeur en 74 av. J.-C., premier échelon du cursus honorum lui ouvrant les portes du Sénat.
Babelon l’identifie au L. Plaetorius mentionné par Cicéron dans le Pro Cluentio (66 av. J.-C.) comme sénateur — ce qui confirme que la questure lui valut effectivement l’entrée au Sénat. Son monnayage est remarquable à double titre : il est le seul questeur républicain à avoir frappé monnaie avec la mention explicite de son titre, et son choix de Junon Moneta comme type d’avers souligne la conscience que ce magistrat avait de la signification symbolique de la déesse pour l’institution qu’il servait.
Le mot moneta est l’un des héritages les plus discrets et les plus omniprésents de la Rome antique dans la vie quotidienne moderne. En français, il a donné directement « monnaie » et, par extension, « monnayer », « monnayage », « monétaire ». En anglais, via le vieux français moneie, il a produit money — le mot le plus universel du capitalisme mondial. En espagnol moneda, en portugais moeda, en roumain monedă : toutes ces langues portent le nom de Junon.
Paradoxalement, ce mot ne désignait pas à l’origine l’objet lui-même, mais le lieu de sa fabrication (le temple de Junon Moneta) puis l’acte divin qui le garantissait (l’avertissement de la déesse). C’est la combinaison du sacré et du pratique, si caractéristique de la mentalité romaine, qui a produit ce glissement sémantique unique dans l’histoire économique de l’humanité. Chaque pièce de monnaie frappée depuis deux millénaires et demi porte ainsi, invisible mais indélébile, l’empreinte des oies sacrées de l’Arx capitoline.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, V, 47 — récit de l’invasion gauloise de 390 av. J.-C. et du rôle des oies sacrées dans la défense du Capitole.
- Cicéron, De Divinatione, I, 45 — mention de l’épisode des oies comme exemple d’avertissement divin (monere).
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, VII, 28 — consécration du temple de Junon Moneta sur l’Arx en 344 av. J.-C. par M. Furius Camillus.
- Suétone, Vies des douze Césars — mentions de l’atelier monétaire ad Monetam sur le Capitole.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 396/1 ; notice sur L. Plaetorius Cestianus et le type Junon Moneta.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.2 (Plaetoria) ; identification de Cestianus, parallèle avec T. Carisius, analyse du jeu de mots caestus/Cestianus.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 792a.
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