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Lares

Divinités protectrices du foyer et de la cité · Lares familiares · Lares praestites · Iconographie numismatique · République romaine

NatureDivinités protectrices romaines
DomaineFoyer · Carrefours · Routes · Cité
CulteLararium · Compitalia
Filiation légendaireLara & Mercure
MonnaieRRC 298/1

Les Lares occupent une place unique dans la religion romaine : ce ne sont pas des dieux olympiens lointains, mais des présences divines immédiates, attachées à des lieux précis — la maison, les champs, les carrefours, les routes, la cité. Leur culte est le plus intime et le plus quotidien de toute la religion romaine. Devant le lararium, la famille leur offrait couronnes, vin, encens et une part des repas ; esclaves, affranchis et hommes libres de la maisonnée participaient à ce culte qui exprimait l'unité de la domus.

Représentés en jeunes gens dansants, vêtus d'une tunique courte serrée à la taille, tenant une corne à boire (rhyton) et une coupe à libation (patère) ou un seau (situla), les Lares incarnent la pietas romaine dans sa forme la plus concrète : le respect des ancêtres, la continuité de la famille, la protection du lieu habité. Des statuettes de bronze aux fresques des lararia pompéiens, leur omniprésence témoigne de leur place dans la vie des Romains de toutes conditions.

Sed patrii servate Lares : aluistis et idem, / cursarem vestros cum tener ante pedes. / Neu pudeat prisco vos esse e stipite factos : / sic veteris sedes incoluistis avi.

« Mais vous, Lares de mes pères, protégez-moi : c'est vous aussi qui m'avez nourri, quand, tout petit, je courais devant vos pieds. N'ayez pas honte d'être taillés dans un vieux tronc : c'est ainsi que vous avez habité la demeure de mon antique aïeul. »

— Tibulle, Élégies, I, 10, 15–18 · trad. LesDioscures
✦ Représentations remarquables
R1 Lare de bronze de Lora del Río — Museo Arqueológico Nacional, Madrid Ier siècle ap. J.-C. · MAN, inv. 2943
Lare romain en bronze tenant une patère et une corne d'abondance, découvert à Lora del Río, Ier siècle ap. J.-C., Museo Arqueológico Nacional, Madrid, inv. 2943
Lare en bronze · Lora del Río (Séville) · Ier siècle ap. J.-C. · H. 22,5 cm · Museo Arqueológico Nacional, Madrid, inv. 2943 · Photo Luis García (Zaqarbal), Wikimedia Commons

Cette statuette de bronze découverte à Lora del Río, l'antique Axati de Bétique, illustre l'iconographie des Lares de l'époque impériale : un jeune homme en tunique courte ceinturée, la jambe légèrement avancée dans une attitude de marche ou de danse. Il tient une patère, coupe plate de la libation, et une corne d'abondance, promesse de prospérité pour la maison qu'il protège.

De telles statuettes se plaçaient dans le lararium — niche murale, petit édicule ou armoire sacrée — et recevaient les offrandes de la famille. Leur format modeste (une vingtaine de centimètres ici) dit leur fonction : ce ne sont pas des dieux de sanctuaire ou de forum, mais des protecteurs du seuil et du foyer, présences familières au cœur de la vie privée.

R2 Fresque des Lares et des serpents — Pompéi, Musée archéologique de Naples Ier siècle ap. J.-C. · Pompéi VII, 6, 3 · MANN, inv. 8905
Fresque pompéienne représentant deux Lares versant du vin d'un rhyton, encadrant une scène de sacrifice, au-dessus d'un couple de serpents s'approchant d'un autel, Musée archéologique national de Naples
Lares, scène de sacrifice et couple de serpents · Pompéi, VII, 6, 3 · Musée archéologique national de Naples, inv. 8905

Cette peinture de laraire, détachée d'une maison de Pompéi, réunit tous les éléments du culte domestique. Les deux Lares, symétriques, dansent en tunique courte et versent le vin d'un rhyton levé dans une situla. Au centre se déroule une scène de sacrifice conduite par un officiant voilé, que l'on identifie d'ordinaire au Genius du maître de maison, l'esprit protecteur du pater familias. En bas, un couple de serpents s'avance vers un autel chargé d'offrandes.

Le serpent, loin d'être maléfique dans ce contexte, est un gardien bienveillant du lieu et de sa fécondité — on le rapproche de l'agathodaimon grec. Les Lares n'agissent donc jamais seuls : ils s'inscrivent dans un ensemble de puissances protectrices — Genius, serpents, Pénates — qui veillent ensemble sur la maison.

R3 Le laraire de la maison des Vettii — Pompéi Vers 62–79 ap. J.-C. · Pompéi VI, 15, 1 · in situ
Laraire de la maison des Vettii à Pompéi : édicule à fronton, peinture du Genius entre deux Lares dansants, serpent crêté au-dessous
Laraire de la maison des Vettii · Pompéi · Photo Patricio Lorente, Wikimedia Commons · CC BY-SA 2.5

C'est le laraire le plus célèbre de Pompéi, resté en place dans l'atrium de service de la maison des Vettii. Un petit édicule à fronton, orné des instruments du sacrifice, encadre une peinture où le Genius, la toge ramenée sur la tête à la manière des sacrifiants, tient une patère et une boîte à encens, entre deux Lares dansant, rhyton levé. Au-dessous, un grand serpent crêté ondule vers les offrandes.

Ici, le culte n'est plus seulement décrit par les textes : on voit l'endroit exact où la maisonnée se réunissait, devant une image qui mettait en scène le rite lui-même.

R4 Le Lare dansant et le laraire d'Herculanum Ier siècle ap. J.-C.
Statuette en bronze d'un Lare dansant, Metropolitan Museum of Art, New York
Lare dansant · Bronze · Metropolitan Museum of Art, New York · Domaine public
Laraire de la maison du Squelette à Herculanum
Laraire de la maison du Squelette · Herculanum · Photo Mboesch, Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0

La statuette du Metropolitan Museum fixe le type du Lare dansant qui s'impose à partir d'Auguste : appui sur la pointe d'un pied, tunique gonflée par le mouvement, rhyton brandi d'une main et patère tenue de l'autre. Le Met rappelle qu'à partir de cette époque, chaque laraire domestique abritait deux Lares aux attributs identiques — le dédoublement que montre déjà, plus d'un siècle plus tôt, le denier de L. Caesius.

À Herculanum, la maison du Squelette conserve un laraire en forme de petit temple, décoré de mosaïque : un sanctuaire en miniature, bâti dans la maison même, où les statuettes recevaient leur culte.

✦ Types de Lares & pratiques cultuelles
01 Les grands types de Lares Religion romaine · République & Empire
🏠Lares familiaresProtecteurs de la maison et de la famille, honorés dans le lararium par des couronnes, du vin, de l'encens et une part des repas.
🔀Lares compitalesDivinités des carrefours (compita), fêtées aux Compitalia. Leurs autels d'angle de rue étaient entretenus par les habitants du quartier (vicus).
🏛️Lares praestitesGardiens de la ville de Rome elle-même, avec un autel au début de la Voie Sacrée. Ce sont eux qui figurent sur le denier de L. Caesius.
🛤️Lares vialesProtecteurs des routes et des voyageurs, invoqués au départ comme au retour ; de nombreux autels votifs leur sont dédiés le long des voies.
⚓Lares permariniProtecteurs des navigateurs. Un temple leur fut dédié au Champ de Mars en 179 av. J.-C. (Tite-Live, XL, 52, 4).
Autel dédié aux Lares Augustes par les cultores de la source de l'Eure, avec un relief de prêtre tenant une patère devant un autel, Musée de la Romanité, Nîmes
Autel des Lares Augustes dédié par les cultores de la source de l'Eure · Musée de la Romanité, Nîmes · CIL XII 3076 · Wikimedia Commons

Le culte domestique des Lares était l'acte religieux le plus régulier de la vie romaine, bien plus que la participation aux grandes fêtes publiques. Caton prescrit à l'intendante du domaine de couronner le foyer et de prier le Lar familiaris aux calendes, ides et nones et les jours de fête (De l'agriculture, 143). Les grands moments de la vie passaient aussi devant le laraire : en prenant la toge virile, le jeune Romain y consacrait la bulla de son enfance (Perse, Satires, V, 31). Esclaves et affranchis participaient à ce culte, qui unissait toute la maisonnée par-delà les différences de statut.

Sous Auguste, la réorganisation des quartiers de Rome (7 av. J.-C.) associe aux Lares des carrefours le Genius de l'empereur : ils deviennent les Lares Augusti. Ovide résume la réforme d'un vers : la Ville possède désormais « mille Lares, et le Genius du chef qui les a donnés » (Fastes, V, 145). L'autel de Nîmes montre que ce culte s'est diffusé bien au-delà de Rome.

02 Origines des Lares — De Lara à Mercure, des ancêtres aux gardiens Mythologie & religion archaïque romaine

L'origine des Lares est l'une des questions les plus débattues de la religion romaine. Trois lectures principales s'opposent : ils seraient les âmes divinisées des ancêtres attachées au lieu où ceux-ci vécurent ; des divinités agraires liées à la terre familiale — Tibulle les nomme custodes agri, gardiens du champ ; ou encore des esprits protecteurs d'un lieu, indépendamment de toute filiation humaine.

Le seul récit mythologique développé est celui d'Ovide (Fastes, II, 583–616). La nymphe Lara, trop bavarde, révèle à Junon et à Juturne les projets amoureux de Jupiter : le dieu lui arrache la langue et charge Mercure de la conduire chez les Mânes. En chemin, Mercure lui fait violence dans un bois sacré ; elle met au monde des jumeaux, les Lares, « qui gardent les carrefours et veillent sans cesse sur notre ville ». Devenue muette, Lara est honorée sous le nom de Tacita, la déesse du silence. On a souvent relevé que ce récit lie les Lares au silence de leur mère et à la mobilité de leur père, dieu des routes et des passages — une lecture moderne, que le poète ne formule pas lui-même.

✦ Représentation numismatique
🐕 Le chien gardien entre les deux Lares Praestites

Le denier RRC 298/1 est l'unique émission connue de L. Caesius et l'une des très rares représentations des Lares dans le monnayage républicain. Le chien n'est pas un ornement : Ovide, décrivant l'antique groupe des Lares Praestites, rapporte qu'un chien taillé dans la même pierre se tenait à leurs pieds, parce que le chien, comme le Lare, garde la maison et reste fidèle à son maître (Fastes, V, 129–146). Plutarque ajoute que ces Lares étaient vêtus de peaux de chien et accompagnés d'un chien (Questions romaines, 51). Le revers du denier reproduit ainsi, très probablement, l'image cultuelle des gardiens de Rome.

03 Denier Caesia · L. Caesius · Apollon Vejovis / Les deux Lares & Vulcain 112–111 av. J.-C. · Atelier de Rome
🏛️ Les deux Lares Praestites assis · Chien · Tête de Vulcain
Denier Caesia RRC 298/1 — buste d'Apollon Vejovis lançant le foudre à l'avers, les deux Lares Praestites assis avec un chien et la tête de Vulcain au revers
RRC 298/1 · Denier · Argent · Bibliothèque nationale de France
🏛 Légendes & description
Avers Monogramme ROMA Buste juvénile d'Apollon Vejovis à gauche, vu de dos, lançant le foudre de la main droite ; derrière, monogramme de ROMA.
Revers L · CAESI · (LA)–(RE) Les deux Lares Praestites assis de face, le manteau sur les jambes, tenant chacun un long sceptre de la main gauche ; entre eux, un chien debout à droite ; au-dessus, tête de Vulcain à gauche, des tenailles derrière. Monogrammes LA et RE de part et d'autre ; légende L·CAESI.

Ce denier compose un programme religieux cohérent. À l'avers, Apollon Vejovis — divinité archaïque honorée au Capitole et dans l'île Tibérine, armée ici du foudre comme un « jeune Jupiter » — affirme une puissance protectrice. Au revers, les deux Lares Praestites, assis symétriquement, sont les gardiens de la Ville ; le chien entre eux est leur compagnon cultuel, veilleur de la maison comme de la cité. Les monogrammes LA et RE se lisent comme l'abréviation de LARE(s) : la légende nomme elle-même les dieux représentés, ce qui est exceptionnel.

La présence de Vulcain et de ses tenailles reste plus difficile à expliquer. Le dieu du feu, honoré au Volcanal du Forum, était aussi celui que l'on invoquait contre les incendies ; son association aux protecteurs de la Ville s'accorde avec ce rôle, mais aucune source ne permet d'en préciser le sens exact sur ce denier.

Les deux jeunes dieux assis, figures jumelles et symétriques, appellent la comparaison avec d'autres paires divines du monnayage républicain — les Dioscures ou les Pénates. Babelon rapproche d'ailleurs ce revers des deniers de Man. Fonteius et de C. Antius Restio : la structure iconographique est commune, les divinités restent distinctes.

Références : RRC 298/1 · Babelon, Caesia 1 · Sydenham 564 · Atelier : Rome · Métal : argent · Indice de rareté LesDioscures : 5

✦ Le magistrat monétaire
04 Lucius Caesius — une gens discrète et une émission unique 112–111 av. J.-C.

La gens Caesia n'apparaît que tardivement dans l'histoire romaine, et Babelon n'y relève aucun magistrat de premier plan avant le Ier siècle av. J.-C. L. Caesius n'est connu que par ce denier, frappé vers 112–111 av. J.-C. : c'est la seule émission monétaire de la famille.

Dans ces conditions, le choix des types est presque tout ce que nous savons de lui. En plaçant sur sa monnaie les gardiens de la Ville, leur chien et le dieu protecteur contre le feu, le monétaire met en avant une piété tournée vers la sauvegarde de Rome elle-même, plutôt que vers la gloire d'ancêtres illustres qu'il n'avait vraisemblablement pas à célébrer. L'hypothèse d'une origine prénestine de la famille, parfois avancée, ne repose sur aucun témoignage direct.

✦ Héritage — Du laraire romain au saint patron
05 La continuité du culte domestique — Des Lares aux saints patrons De l'Antiquité à nos jours

Le culte des Lares n'a pas disparu d'un coup avec la christianisation de l'Empire. En 392, une loi de Théodose interdit encore expressément d'honorer le Lar par le feu, le Genius par le vin ou les Pénates par l'encens (Code théodosien, XVI, 10, 12) : signe que ces gestes restaient vivants. Les niches du lararium, avec leurs images et leurs offrandes régulières, offrent un parallèle frappant avec les oratoires domestiques et les images saintes de la piété populaire chrétienne : une présence protectrice attachée à une maison, une ville ou un métier, honorée par des gestes simples et répétés.

Dans les villes italiennes, les edicole votive — niches murales abritant une image sainte et une lampe — qui jalonnent encore les rues de Naples, de Rome ou de Palerme ont souvent été rapprochées des autels des Lares compitales aux carrefours antiques. La filiation directe est discutée, mais la permanence est réelle : le besoin de placer la vie quotidienne sous la garde d'une présence bienveillante, au coin de la rue comme au cœur de la maison.

✦ Fiches numismatiques liées
📚Notes & Références
  • Ovide, Fastes, II, 583–616 — Lara (Tacita), sa mutilation par Jupiter et la naissance des Lares, fils de Mercure.
  • Ovide, Fastes, V, 129–146 — l'autel des Lares Praestites aux calendes de mai, le chien sculpté à leurs pieds, les « mille Lares » d'Auguste.
  • Plutarque, Questions romaines, 51 — les Lares Praestites vêtus de peaux de chien et accompagnés d'un chien.
  • Tibulle, Élégies, I, 10, 15–18 — prière aux Lares paternels (citation en tête d'article) ; I, 1, 19–20 — les Lares custodes agri.
  • Caton, De l'agriculture, 143 — prière au Lar familiaris aux calendes, ides et nones.
  • Plaute, Aulularia, prologue — le Lar familiaris s'adresse directement au public.
  • Catulle, Poèmes, XXXI — retour à Sirmione et joie de retrouver son Lar.
  • Perse, Satires, V, 30–31 — la bulla consacrée aux Lares à la prise de la toge virile.
  • Tite-Live, XL, 52, 4 — dédicace du temple des Lares permarini (179 av. J.-C.).
  • Macrobe, Saturnales, I, 7, 34–35 — les Compitalia et leurs rites.
  • Code théodosien, XVI, 10, 12 (392 ap. J.-C.) — interdiction du culte domestique du Lar, du Genius et des Pénates.
  • Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 298/1.
  • Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Caesia 1 ; rapprochement avec les deniers de Man. Fonteius et de C. Antius Restio.
  • Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 564.
Article rédigé parChristopher Mérat
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