Lares
Divinités protectrices du foyer · Lares familiares · Lares praestites · Iconographie numismatique · République romaine
Les Lares occupent une place unique dans la religion romaine : ce ne sont pas des dieux olympiens abstraits, mais des présences divines immédiates, liées à des lieux précis — foyer, champs, carrefours, routes, cité. Leur culte est le plus intime et le plus quotidien de toute la religion romaine. Chaque matin, dans chaque maison romaine, on leur offrait fleurs, vin, encens ou nourriture devant le lararium. Esclaves, affranchis et hommes libres participaient ensemble à ce rituel qui symbolisait l’unité de la domus.
Représentés comme de jeunes hommes dansant en tunique courte, tenant une coupe ou un rhyton (corne à boire), les Lares incarnent la pietas romaine dans sa forme la plus concrète : le respect envers les ancêtres, la continuité de la famille, la protection du lieu habité. Leur omniprésence — des statuettes de bronze aux fresques des lararia pompéiens — témoigne de leur place centrale dans la vie quotidienne des Romains de toutes conditions.
« Ô Lares du foyer, daignez préserver notre maison ; je vous rends grâce par ces humbles offrandes que vous méritez, fidèles gardiens de notre seuil. »
— D’après Tibulle, Élégies, I, 10, 15–18
Cette statuette en bronze du Ier siècle ap. J.-C. illustre parfaitement l’iconographie canonique des Lares : un jeune homme debout, vêtu d’une tunique courte retroussée par le mouvement, la jambe légèrement fléchie dans une posture de danse. Il tient de l’une de ses mains une patère ou une situla (seau à libations) — attributs du rituel de la libation, acte central du culte domestique.
De telles statuettes étaient placées dans le lararium de la maison — une petite niche murale ou une armoire sacrée — et recevaient des offrandes quotidiennes. Leur format modeste (quelques dizaines de centimètres de hauteur) reflète leur rôle intime : ce ne sont pas des dieux de sanctuaire ou de forum, mais des protecteurs du seuil et du foyer, présences familières au cœur de la vie privée.
Cette fresque pompéienne est l’une des représentations les plus complètes et les plus éloquentes du culte des Lares. Les deux Lares dansent symétriquement, vêtus de tuniques courtes, versant du vin de rhyton (cornes à boire) dans des situlae (seaux à libations). Au centre, le Genius du pater familias — l’esprit protecteur du chef de famille — accomplit une libation, voilé et tenant une patère. En bas, un couple de serpents s’approche d’un autel chargé d’offrandes : l’agathodemon, serpent bénéfique symbole de la prospérité et de la fertilité du foyer.
Cette composition illustre à la fois la dimension rituelle du culte — la libation, le sacrifice, l’encens — et sa dimension cosmologique : les Lares ne sont pas seuls, ils font partie d’un ensemble de forces protectrices qui veillent sur la maison. Le serpent, loin d’être maléfique dans ce contexte, est un gardien bienveillant de la prospérité familiale, identifié parfois au Genius lui-même.
Le culte domestique des Lares était l’acte religieux le plus constant de la vie romaine — bien plus régulier que la participation aux grands festivals publics. À chaque calendes, ides et nones du mois, mais aussi à l’occasion de naissances, mariages, décès et retours de voyage, la famille se réunissait devant le lararium pour honorer ses protecteurs. Esclaves et affranchis participaient au même culte, les Lares symbolisant l’unité spirituelle de toute la maisonnée au-delà des distinctions de statut social.
L’origine des Lares est l’une des questions les plus débattues de la religion romaine. Trois théories principales s’affrontent : ils seraient les esprits des ancêtres défunts (manes) attachés au lieu où ils vécurent ; des divinités agraires primitives liées à la fertilité de la terre familiale ; ou encore des esprits protecteurs d’un lieu géographique précis, indépendamment de toute filiation humaine.
La légende la plus populaire les fait naître de l’union de Mercure et de la nymphe Lara (ou Larunda). Jupiter, irrité de la trop grande loquacité de Lara qui avait trahi ses amours, lui fit couper la langue avant de l’envoyer aux Enfers — mais Mercure, chargé de l’y conduire, en tomba amoureux. Les jumeaux nés de cette union, les Lares, héritèrent du silence de leur mère (ils ne parlent pas) et de la mobilité de leur père (ils gardent les routes et les carrefours).
Le denier RRC 298/1 est l’unique émission de L. Caesius — et sa rareté (indice 5, 153 exemplaires répertoriés) en fait un document précieux. Son revers est l’une des seules représentations des Lares sur la numismatique républicaine. Le chien placé au centre entre les deux divinités est un symbole de gardiennage et de fidélité — animal traditionnellement associé aux Lares dans le culte romain. La tête de Vulcain avec des tenailles au-dessus complète la composition comme emblème du triumvir monétaire.
Ce denier condense un programme religieux remarquablement cohérent. Apollon Vejovis à l’avers — divinité archaïque associée aux forces primordiales et à la protection — introduce le dieu qui ouvre la voie aux Lares. Les deux Lares au revers, assis symétriquement sur des rochers, incarnent les Lares Praestites — gardiens de Rome elle-même — dont le chien entre eux est l’animal sacré, veilleur inlassable du foyer et de la cité. La tête de Vulcain avec ses tenailles est l’emblème personnel du triumvir monétaire, signature de la profession et rappel du dieu du feu qui forge et protège.
Babelon souligne que les Lares sur ce denier sont « assimilés aux Dioscures » par d’autres monétaires de la même époque — témoignage de la fluidité des identifications dans le polythéisme romain, où des divinités différentes peuvent partager une même structure iconographique (deux figures symétriques) sans pour autant être confondues.
Références : RRC 298/1 · B.1 (Caesia) · Syd. 564 · Atelier : Rome · Matière : Argent · Indice de rareté : 5 · 153 exemplaires répertoriés
La gens Caesia n’apparaît que tardivement dans l’histoire romaine. Babelon n’y trouve aucun magistrat important avant la fin de la République : un M. Caesius préteur en Sicile sous Verrès (75 av. J.-C.), un L. Caesius ami de Cicéron en Cilicie (50 av. J.-C.), et le jurisconsulte T. Caesius, disciple de Servius Sulpicius. Cette émission de L. Caesius vers 112–111 av. J.-C. est la seule connue de la famille — ce qui en fait un document d’autant plus précieux pour comprendre les origines et les aspirations de cette gens nouvelle.
L’historien Gary Farey suggère une origine de Praeneste (Palestrina) pour L. Caesius, ce qui expliquerait le choix des Lares Praestites — culte local particulièrement vivace dans cette région — et de Vulcain, dieu du feu protecteur contre les incendies. En choisissant ces divinités précises, Caesius affirmait ses racines et sa piété — stratégie de légitimation typique des homines novi qui cherchaient à s’inscrire dans une tradition religieuse pour compenser leur nouveauté politique.
Le culte des Lares n’a pas disparu du jour au lendemain avec la christianisation de l’Empire — il s’est progressivement transformé. Les petites niches du lararium romain, avec leurs statuettes et leurs offrandes quotidiennes, préfigurent directement les oratoires et les images saintes de la piété chrétienne populaire. La dévotion à un saint patron de la maison, de la ville ou du métier reproduit exactement la structure du culte des Lares : une présence divine protectrice attachée à un lieu ou à une communauté spécifique, honorée par des gestes simples et réguliers.
Dans les villes italiennes modernes, les petites edicole votive — niches murales avec une image sainte et une bougie — qui jalonnent encore les rues de Naples, Rome ou Palerme sont les héritières directes des sanctuaires des Lares compitales aux carrefours romains. La forme a changé, les noms ont changé — mais le besoin humain de placer sa vie quotidienne sous la protection d’une présence bienveillante n’a pas changé.
- Ovide, Fastes, II, 571–616 — récit de la naissance des Lares, fils de Mercure et de la nymphe Lara (Larunda) à qui Jupiter avait coupé la langue.
- Tibulle, Élégies, I, 10 — description du culte domestique des Lares et de leur rôle protecteur du foyer.
- Plaute, Aulularia, prologue — un Lar familier parle directement au public, témoignage de la présence des Lares dans la vie quotidienne.
- Catulle, Carmina, XXXI — retour chez soi et remerciement aux Lares du foyer natal.
- Macrobe, Saturnales, I, 7 — discussion théologique sur la nature et l’origine des Lares.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 298/1 ; notice sur L. Caesius et l’identification des divinités du revers.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.1 (Caesia) ; analyse complète du denier, identification des Lares Praestites, parallèle avec les deniers de Man. Fonteius et C. Antius Restio.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 564.
- CRRO — RRC 298/1 · Coinage of the Roman Republic Online
- BnF Gallica — Denier Caesia RRC 298/1
- Wikimedia Commons — Catégorie Lares
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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