Lépide
Marcus Aemilius Lepidus · Triumvir de Rome · Pontifex Maximus · 89 – 13/12 av. J.-C.
Marcus Aemilius Lepidus — né vers 89 av. J.-C. — est l’une des figures les plus complexes et les plus mal comprises de la fin de la République romaine. Issu de la prestigieuse gens Aemilia, l’une des plus anciennes familles patriciennes de Rome, il gravit tous les échelons du cursus honorum jusqu’au sommet : consul, magister equitum, triumvir et Pontifex Maximus. Pourtant, l’histoire a retenu de lui l’image du « maillon faible » du Second Triumvirat — une image largement construite par la propagande d’Auguste.
La réalité est plus nuancée. Lépide fut un fin diplomate, un administrateur compétent et un loyaliste de César sans faille. Son erreur ne fut pas l’incompétence, mais d’avoir été pris en étau entre deux personnalités exceptionnelles — Marc Antoine et Octave — qui ne lui laissèrent aucune chance. Sa chute en 36 av. J.-C., dans l’île de Sicile, marque le début de la fin pour ce fils d’une famille dont le père avait déjà connu la défaite et l’exil.
« Lépide avait été placé à un rang trop élevé pour le talent qu’il avait. Face à des hommes tels qu’Antoine et Octave, la médiocrité ne pouvait tenir. »
— D’après Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 80 — point de vue pro-augustéen à lire avec prudence
Ce buste est une réplique de l’original conservé au Braccio Nuovo des Musées du Vatican (inv. 2228), considéré comme l’un des portraits les plus authentiques de Lépide. Il fut découvert avec un buste d’Octave, ce qui renforce son identification au triumvir. L’original est en marbre jaunâtre à grain fin, daté de l’époque de Trajan (98–117 ap. J.-C.), ce qui signifie qu’il s’agit d’une copie antique réalisée plus d’un siècle après la mort du personnage.
Le visage révèle les traits caractéristiques d’un homme d’État aristocratique de la fin de la République : mâchoire ferme, regard direct, expression d’une dignité contrôlée. Rien dans ce portrait ne trahit la faiblesse que lui prête la tradition historiographique augustéenne. C’est le visage d’un patricien qui a tenu les rênes de Rome dans les moments les plus tumultueux — avant d’en être dépouillé par plus fort que lui.
Ce promontoire spectaculaire — l’antique Mons Circeius — est le lieu où Lépide passa les trente dernières années de sa vie, dépouillé de tout pouvoir mais conservant sa tête et son titre de Pontifex Maximus jusqu’à sa mort. Octave n’osa pas le tuer : en tant que grand prêtre de Rome, Lépide était intouchable. Cette inviolabilité religieuse, ultime ironie du destin, fut à la fois sa grâce et sa prison dorée.
Circeii était alors une ville côtière appréciée des Romains fortunés — Tibère et Domitien y posséderont plus tard des villas. La villa de Lépide, dont les vestiges sont encore visibles à San Felice Circeo, dominait la mer Tyrrhénienne. De là, il put observer pendant trois décennies la transformation progressive de la République qu’il avait tenté de sauver en Empire d’Auguste. À sa mort en 13 ou 12 av. J.-C., Auguste s’empara enfin du titre de Pontifex Maximus — le dernier symbole qui restait à Lépide.
Dans le Second Triumvirat, Lépide fut dès l’origine le membre le moins puissant. Pendant que Marc Antoine et Octave vainquaient les Liberatores à Philippes (42 av. J.-C.), Lépide gardait Rome. La répartition des provinces lui attribua finalement l’Afrique — moins stratégique que l’Orient d’Antoine ou l’Occident d’Octave.
En 36 av. J.-C., lors de la campagne contre Sextus Pompée qui contrôlait la Sicile, Lépide tenta de s’emparer de l’île pour renforcer sa position. Ses légions — 14 au total — firent défection massivement au profit d’Octave, qui l’accusa de trahison. Lépide dut implorer sa grâce. Octave, dédaigneux, lui laissa la vie — mais lui ôta tous ses pouvoirs et provinces. Seul le titre de Pontifex Maximus lui fut laissé : on ne pouvait destituer le grand prêtre de Rome.
Son fils, Marcus Aemilius Lepidus Minor, fut impliqué dans un complot contre Octave en 30 av. J.-C. et exécuté. Sa femme Junia Secunda — sœur de Marcus Junius Brutus, l’assassin de César — avait été protégée par Lépide après Philippes. Ces alliances complexes illustrent les impossibles équilibres de l’époque.
Plusieurs émissions portent le nom ou le portrait de Lépide. Les plus connues sont les aurei de 42 av. J.-C., frappés par le collège des Quattuorviri pendant que ses collègues combattaient en Grèce : P. Clodius M. f. (RRC 494/4) frappe son portrait avec Fortuna au revers ; C. Vibius Varus (RRC 494/10) lui associe les mains jointes, symbole de l’alliance triumvirale. Le denier RRC 495/2 réunit les portraits de Lépide et d’Octave face à face, commémorant la formation même du Triumvirat — il existait aussi un aureus de ce type, volé au Cabinet des médailles de la BnF en 1831 et probablement fondu. Plus anciennement, le denier Aemilia RRC 419/3 avait déjà honoré la gens Aemilia à l’occasion de la restauration de la Basilique Aemilia. Le monétaire de l’aureus RRC 494/4 est P. Clodius M. f., probable Clodius Turrinus, rhéteur mentionné par Sénèque le Père.
La présence du portrait vivant de Lépide sur l’or est une révolution dans la tradition monétaire républicaine. Avant César, les monnaies romaines ne portaient jamais les effigies de vivants. En faisant frapper son visage sur l’aureus, Lépide s’inscrit dans la logique triumvirale de personnalisation du pouvoir — acte de propagande destiné à familiariser l’opinion avec le visage de celui qui garde Rome pendant que ses collègues font la guerre.
La légende III VIR R P C — trois lettres cruciales — affirme que le pouvoir des Triumvirs est au service de la République, non contre elle. Message essentiel dans un contexte de guerre civile où la légitimité est le premier champ de bataille.
Références : RRC 494/4 · Atelier : Rome · Matière : Or · Indice de rareté : 10+
Le portrait négatif de Lépide chez Velleius Paterculus, Appien et d’autres historiens antiques reflète le point de vue augustéen — une histoire écrite par le vainqueur, soucieux de minimiser ceux qu’il avait écrasés. L’analyse moderne nuance profondément ce jugement.
Ses compétences diplomatiques sont indéniables : sa négociation avec Sextus Pompée en Gaule évita un conflit coûteux ; sa gestion de Rome sous César dans des circonstances difficiles fut jugée efficace ; sa protection de Junia Secunda et de sa belle-mère après Philippes montre un sens politique et humain que ses détracteurs ignorent. Son maintien du titre de Pontifex Maximus pendant 36 ans — d’abord au sommet du pouvoir, puis dans l’ombre d’Octave — témoigne d’une résistance passive mais persistante.
En un sens, Lépide fut la victime d’une époque qui exigeait, pour survivre au sommet, une brutalité et une ruse que sa formation aristocratique traditionnelle ne lui avait pas données — ou qu’il ne voulait pas exercer. Son nom, Lepidus, signifie « gracieux », « charmant » — et peut-être est-ce là, finalement, sa vraie nature.
- Appien, Guerres civiles — source la plus complète sur le Second Triumvirat, les proscriptions et la chute de Lépide.
- Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, 80 — portrait critique, mais pro-augustéen à lire avec prudence.
- Plutarque, Vies parallèles : Vie d’Antoine et Vie de César — mentions du rôle de Lépide à des moments clés.
- Suétone, Vie d’Auguste, 31 — mention de la prise du titre de Pontifex Maximus à la mort de Lépide.
- Cicéron, Philippiques — correspondance contemporaine permettant de saisir la position de Lépide avant le Triumvirat.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 494/4 ; notice sur P. Clodius M. f. et le collège des Quattuorviri de 42 av. J.-C.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — identification de P. Clodius Turrinus, analyse du monnayage triumviral de 42 av. J.-C.
- CRRO — RRC 494/4 · Coinage of the Roman Republic Online
- Münzkabinett Berlin — Aureus Lépide RRC 494/4
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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