Nerio
Parèdre de Mars · Vaillance et force guerrière · Mot sabin · Divinité romaine archaïque
Nerio est l'une des divinités les plus discrètes du panthéon romain, connue par une poignée de textes seulement — et pourtant l'une des plus révélatrices de la strate la plus ancienne de la religion romaine. Aulu-Gelle rapporte que son nom est un mot sabin signifiant la vaillance et le courage ; il se rattache à la racine indo-européenne *h₂ner-, « homme » au sens de l'homme fort, du guerrier, que l'on retrouve dans le grec anḗr et le sanskrit nár-. Dans les prières pontificales archaïques, elle est invoquée comme Nerio Martis : la « Nerio de Mars », c'est-à-dire la vigueur et la puissance agissante du dieu de la guerre.
À l'origine abstraction plus que personnage, Nerio est devenue, dans la littérature de la République, l'épouse de Mars — chez Plaute comme chez l'annaliste Cnæus Gellius, qui lui prête une prière dans la bouche d'Hersilie au lendemain de l'enlèvement des Sabines. C'est ce même Gellius qui, monétaire en 138 av. J.-C., frappa le denier RRC 232/1 : la tradition numismatique (Babelon, Sydenham) y a reconnu Mars et Nerio dans un quadrige, lecture aujourd'hui contestée par Crawford, qui voit dans le second personnage un captif. La question est examinée plus bas.
« Nerio Martis désigne donc la force, la puissance et une certaine majesté propre à Mars. »
Nerio igitur Martis vis et potentia et maiestas quaedam esse Martis demonstratur.
— Aulu-Gelle, Nuits attiques, XIII, 23, 10 · trad. LesDioscures
Cette statue de bronze de taille presque humaine fut découverte en 1835 près de Todi (l'antique Tuder), sur les pentes du Montesanto, enfouie sous des dalles de travertin — peut-être à la suite d'un foudroiement, les objets frappés par la foudre devant être ensevelis rituellement. Elle représente un guerrier cuirassé qui s'apprêtait à faire une libation, dans un style marqué par la sculpture grecque classique. Sur le bas de la cuirasse, une dédicace en langue ombrienne gravée en caractères étrusques — ahal trutitis dunum dede, « Ahal Trutitis a donné (ceci) en offrande » — en fait l'ex-voto d'un notable ombrien.
Le bronze de Todi ne représente pas Nerio, et l'identification même du guerrier avec Mars n'est qu'une convention. Mais il donne à voir l'idéal guerrier de l'Italie centrale préromaine, dans un monde ombro-sabin voisin où les langues sabelliques gardaient vivante la racine ner- : les Tables Eugubines appellent nerf les hommes de premier rang de la communauté, ceux qui portaient les armes.

L'Arès Borghèse est une statue de marbre romaine d'époque impériale, longtemps considérée comme la copie d'un bronze attribué à Alcamène, élève de Phidias, vers 420 av. J.-C. ; certains y voient plutôt une création classicisante romaine, et l'identification même avec Arès reste discutée. Le dieu, casqué et presque nu, unit puissance et retenue. Issue de la collection Borghèse, l'œuvre fut achetée par Napoléon en 1807.
C'est le Mars hellénisé, assimilé à Arès, qui finit par éclipser le Mars italique dont Nerio exprimait la vigueur. Avec Arès vint son couple mythologique avec Aphrodite : dans l'imaginaire romain, Vénus prit progressivement la place de compagne du dieu que Nerio avait occupée dans le rituel et la tradition annalistique.
Le dossier antique tient presque entier dans un chapitre d'Aulu-Gelle (Nuits attiques, XIII, 23). L'érudit y part d'une formule rituelle conservée dans les livres des prêtres, qui énumère des entités féminines rattachées chacune à un dieu : Moles Martis et Nerio Martis y sont la « masse » et la « vigueur » de Mars. Pour Aulu-Gelle, ce sont des aspects de la puissance divine, non des épouses — même si Plaute, Cnæus Gellius et, plus tard, Varron dans une satire Ménippée (cité au même chapitre) en ont fait une conjointe du dieu.
D'autres traces sont tardives et ténues : Jean le Lydien (Des mois, IV, 42) rapproche la Nerine sabine d'Athéna, ce qui rejoint le récit d'Ovide (Fastes, III, 675-696) où Mars, épris de Minerve, se voit duper par la vieille Anna Perenna. Les modernes y ont souvent vu l'écho d'un ancien couple Mars–Nerio, Nerio ayant été identifiée à Minerve. Aucun temple propre à Nerio n'est connu, et rien n'atteste un rôle particulier dans les fêtes de Mars en mars (danses des Saliens, Tubilustrium, Quinquatrus) — l'affirmation contraire, présente dans de nombreuses synthèses, ne repose sur aucune source.

Le plus long passage conservé des Annales de Cnæus Gellius est précisément consacré à Nerio. Aulu-Gelle le cite pour montrer que le vers de Plaute n'était pas une simple plaisanterie : au troisième livre de Gellius, Hersilie, épouse sabine de Romulus, plaide devant Titus Tatius pour la paix et adresse sa prière à « Neria de Mars » :
« Neria de Mars, je t'en supplie, donne-nous la paix ; accorde-nous de jouir d'unions légitimes et heureuses, puisque c'est le dessein de ton époux qui a voulu qu'on nous enlevât ainsi, nous, vierges, pour obtenir d'elles des enfants pour eux-mêmes et les leurs, et une descendance pour la patrie. » (Aulu-Gelle, XIII, 23, 13 · trad. LesDioscures)
Le parallèle est transparent : comme Mars a jadis enlevé Nerio pour l'épouser, les Romains ont enlevé les Sabines. L'annaliste fait de la déesse sabine la patronne de la réconciliation entre les deux peuples — scène que Jacques-Louis David a immortalisée en 1799 en plaçant Hersilie entre son père et son mari.
Dans le système des trois fonctions de Georges Dumézil — souveraineté (Jupiter), force guerrière (Mars), fécondité et prospérité (Quirinus) — Nerio relève de la deuxième fonction, celle de Mars. Les « entités » de la prière pontificale (Moles, Nerio) y apparaissent comme des expressions de la puissance propre du dieu : non pas des personnages mythologiques, mais des modalités de son action, conformément au caractère peu narratif de la religion romaine archaïque.
La comparaison linguistique éclaire ce rôle : le védique nṛ́, l'avestique nar- et le grec anḗr désignent l'homme en tant que guerrier et porteur de vigueur. Nerio est ainsi, pour le domaine romano-sabin, le nom de ce que la langue latine exprimera plus tard par virtus — dont Rome fit à son tour une divinité, honorée aux côtés d'Honos.
Babelon et Sydenham, suivis par de nombreux catalogues de vente, ont décrit le revers du denier de Cn. Gellius comme Mars et Nerio dans un quadrige. Cette lecture s'appuyait moins sur l'image que sur le nom du monétaire : on savait que l'annaliste Cnæus Gellius — que certains historiens identifient au monétaire — avait écrit sur Nerio.
M. H. Crawford (RRC, p. 265) a rejeté cette identification, et le catalogue du British Museum fondé sur son classement (Ghey, Leins & Crawford, 2010) décrit le revers comme un guerrier, probablement Mars, tenant un bouclier et saisissant un captif placé à côté de lui. Il n'existe donc aucune monnaie romaine figurant Nerio de façon assurée ; le denier Gellia reste néanmoins le document numismatique lié à son nom, par l'intermédiaire de la famille qui en a transmis la mémoire.

Le monétaire Cnæus Gellius appartient à la gens Gellia, probablement d'origine samnite, installée à Rome depuis peu. Sa seule magistrature connue est le triumvirat monétaire de 138 av. J.-C., au cours duquel il frappa des deniers et des bronzes (semis, triens, quadrans). Il est généralement rapproché, voire identifié (B. Frier), de l'historien Cn. Gellius, auteur d'Annales monumentales, peut-être en 97 livres, qui racontaient l'histoire de Rome depuis les origines.
Le revers reprend le schéma du char de victoire, courant sur les deniers des années 140-130 av. J.-C., en le chargeant d'un sens militaire explicite : le dieu emmène un vaincu, image de triomphe. Si l'on suit la lecture ancienne, le couple Mars–Nerio ferait écho aux travaux de l'annaliste ; si l'on suit Crawford, le sujet est simplement la victoire de Mars. Dans les deux cas, la couronne de laurier qui encadre Roma à l'avers renforce la tonalité triomphale de l'émission.
Références : RRC 232/1 · Babelon, Gellia 1 · Sydenham 435 · Atelier : Rome · Argent

Divinité sans mythe propre ni sanctuaire connu, Nerio était particulièrement exposée au mouvement qui transforma le panthéon romain à partir du IIIe siècle av. J.-C. : confrontée à la richesse narrative grecque, la religion romaine archaïque, faite de puissances fonctionnelles, se trouva recouverte par les mythes importés.
Plusieurs figures recueillirent son héritage. Minerve, d'abord : Jean le Lydien rapproche Nerine d'Athéna, et le récit ovidien de Mars amoureux de Minerve semble garder le souvenir de cette identification. Bellone ensuite, l'ancienne Duellona latine, déesse de la guerre elle aussi associée à Mars, à laquelle Nerio fut parfois assimilée ; son culte prit au Ier siècle av. J.-C. une couleur nouvelle par son rapprochement avec la déesse cappadocienne Mâ. Vénus enfin, surtout : le couple Arès–Aphrodite de la mythologie grecque fit d'elle la compagne de Mars, et la propagande de César puis d'Auguste — qui se réclamaient de Vénus Genetrix et honoraient Mars Ultor — scella cette union dans la religion d'État. La Renaissance n'a plus connu que ce couple, à l'image du Vénus et Mars de Botticelli, où la beauté désarme la guerre.
- Aulu-Gelle, Nuits attiques, XIII, 23 — chapitre consacré à Nerio : formule de prière archaïque (§ 2), étymologie sabine (§ 7-10), Plaute, Varron et Cn. Gellius (§ 11-16).
- Cn. Gellius, Annales, livre III, fr. 15 Peter — prière d'Hersilie à « Neria Martis », transmise par Aulu-Gelle, XIII, 23, 13.
- Plaute, Truculentus, 515 — « Mars, de retour de l'étranger, salue Nerio son épouse ».
- Suétone, Tibère, 1, 2 — Nero signifie « fort et énergique » en langue sabine.
- Jean le Lydien, Des mois, IV, 42 — Nerine, nom sabin, rapprochée d'Athéna.
- Ovide, Fastes, III, 675-696 — Mars épris de Minerve, dupé par Anna Perenna.
- Crawford, M. H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 232/1, p. 265 : rejet de l'identification de Nerio.
- Ghey, E., Leins, I. & Crawford, M. H., A catalogue of the Roman Republican Coins in the British Museum, 2010 — 232.1.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885, t. I, p. 534-535 — Gellia 1 ; lecture « Mars et Nerio ».
- Sydenham, E. A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952, p. 49-50 — n° 435.
- Cornell, T. J. (dir.), The Fragments of the Roman Historians, Oxford, 2013 — Cn. Gellius (J. Briscoe), vol. I, p. 252-257 ; vol. II, p. 367.
- Frier, B. W., Libri Annales Pontificum Maximorum, Ann Arbor, 1979 (rééd. 1999) — identification du monétaire et de l'annaliste.
- Dumézil, G., La religion romaine archaïque, Payot, Paris, 1966 — Mars et les entités de la prière pontificale.
- Woodard, R. D., Indo-European Sacred Space: Vedic and Roman Cult, University of Illinois Press, 2006 — Moles et Nerio.
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