Potin au bucrane · Sesterce Antia
Motif sacrificiel · Rèmes & République romaine · Gens Antia
Le bucrane — tête de bœuf décharnée ou non — est l’un des motifs ornementaux les plus anciens de l’architecture antique. Sa présence sur deux monnaies contemporaines, l’une romaine et l’autre gauloise, soulève une question passionnante : le potin des Rèmes aurait-il pu être inspiré du sesterce de Caius Antius Restio, frappé seulement sept ans plus tôt ?
Cet article examine le motif du bucrane dans ses deux contextes — républicain et gaulois — et analyse les trois points communs qui rapprochent ces deux émissions pourtant distantes par le matériau et la technique.
« Sur les monnaies représentant des bucranes, la tête n’est pas décharnée — elle possède des oreilles. S’agirait-il plutôt, tout simplement, d’une tête de bœuf ? »
— Christopher Mérat, Potin au bucrane · Sesterce Antia, LesDioscures.com
Le bucrane est, selon la définition du Larousse, une tête de bœuf décharnée, motif ornemental de l’architecture antique repris à la Renaissance. Dans l’architecture grecque, les bucranes apparaissent dès l’époque hellénistique — on les trouve notamment aux propylées de Samothrace vers 275 av. J.-C. — puis se répandent très vite comme motifs de frise ionique.
Bucrania · Musée de Burgas
Fresque de Pompéi · Un sacrifice
Les bucranes sont en rapport direct avec les sacrifices et se retrouvent fréquemment sur les autels. Ils sont le plus souvent reliés par des guirlandes, parfois en alternance avec d’autres motifs comme les rosettes, pour former un décor continu faisant le tour d’un édifice.
Sur les différentes monnaies représentant des bucranes, on constate que la tête n’est pas décharnée : elle possède des oreilles. Il pourrait donc s’agir non pas d’un crâne proprement dit, mais d’une tête de bœuf ornée telle qu’on la prépare pour le sacrifice — le décor étant appliqué sur le museau de la bête, conformément à la pratique rituelle.
Sesterce · C. Antius Restio · 47 av. J.-C.
La tête bovine du droit est représentée avec des oreilles et ses cornes sont ornées de guirlandes, signaux proprement sacrificiels. Au revers, l’autel allumé et lui aussi orné de guirlandes renforce la cohérence rituelle de l’ensemble — rappelant que la gens Antia entretenait un lien fort avec les cérémonies religieuses.
Très ancienne et d’origine plébéienne, la gens Antia compte parmi ses membres les plus illustres Sp. Antius, envoyé en 438 av. J.-C. comme ambassadeur à Lar Tolumnius, roi de Véies. Après l’assassinat des ambassadeurs, on leur érigea des statues sur le Forum. Plus tard, les membres de la gens se fabriquèrent une origine fabuleuse, se prétendant issus d’Antiades, fils d’Hercule et d’Aglaé.
La tête bovine à bucrane se retrouve aussi sur le denier dentelé pour Aulus Postumius Albinus, l’autre occurrence républicaine notable de ce motif.
Potin · Rèmes · ~40 av. J.-C.
Comparaison bucranes
Ce potin, attribué aux Rèmes et coulé vers 40 av. J.-C., présente au droit un bucrane de face surmonté d’un point et de quatre cercles centrés d’un point. De part et d’autre de la tête, on distingue la lettre S. Le revers représente un animal à droite attaquant un serpent.
Bien que coulé dans un alliage de plomb et d’étain — et non frappé comme le sesterce romain — ce potin partage avec lui une parenté iconographique troublante autour du motif bovin.
Photographie du potin Rèmes : © www.poinsignon-numismatique.com
Les dates de création de ces deux monnaies sont remarquablement proches — seulement sept années d’écart. Bien que le matériau diffère (bronze argenté pour le sesterce, potin coulé pour la monnaie gauloise) et que les techniques de fabrication soient sans rapport, on relève trois points communs significatifs :
- Les oreilles du bucrane : bien que partiellement décharnées, ces têtes bovines possèdent des oreilles — particularité qui les distingue du bucrane strictement architectural, purement osseux.
- Les guirlandes ou décors entre les cornes : sur le sesterce, les cornes sont ornées de guirlandes sacrificielles ; sur le potin, un décor de cercles et de points occupe l’espace entre et au-dessus des cornes, remplissant une fonction ornementale comparable.
- La lettre S : présente sur les deux monnaies — sur le sesterce dans les légendes, sur le potin de part et d’autre du bucrane. Ce troisième point est peut-être le moins flagrant, mais sa récurrence mérite d’être signalée.
Ces similitudes permettent de poser la question : peut-on avancer l’idée que ces deux monnaies soient liées ? Si l’imitation directe est difficile à prouver, la contemporanéité des émissions et la convergence iconographique autour d’un motif aussi spécifique que le bucrane sacrificiel méritent de ne pas être écartées.
Monnaies républicaines romaines au bucrane
- Larousse — Définition du bucrane : « Tête de bœuf décharnée, motif ornemental de l’architecture antique, repris à la Renaissance. »
- Propylées de Samothrace (~275 av. J.-C.) — Première attestation architecturale hellénistique des bucranes en frise ionique.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, IV — Récit de l’ambassade de Sp. Antius auprès de Lar Tolumnius, roi de Véies (438 av. J.-C.).
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine.
- Delestrée, L.-P. & Tache, M., Nouvel Atlas des Monnaies Gauloises — Attribution du potin au bucrane aux Rèmes.
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