Priape
Dieu de la fertilité & des jardins · Mutinus Titinus · Iconographie numismatique · République romaine
Priape est avant tout une divinité agraire, protectrice des jardins, des vergers, des vignes et des troupeaux. Fils de Dionysos et d'Aphrodite (Vénus) selon la tradition la plus répandue, il est le dieu de Lampsaque, sur l'Hellespont, en Asie Mineure — ville qui demeure le principal foyer de son culte avant que celui-ci ne gagne la Grèce, puis l'Italie. Sa marque distinctive : un phallus démesuré, signe à la fois de fécondité et de puissance protectrice, qui fait de lui une figure tout ensemble sacrée et comique du panthéon gréco-romain.
Les auteurs chrétiens — Lactance, Arnobe, saint Augustin, puisant chez Varron — assimilent Priape à Mutinus Titinus (ou Mutunus Tutunus), divinité italique archaïque liée aux rites du mariage. Seul témoin classique, le lexicographe Festus mentionne le sanctuaire du dieu sur la Vélia, vénéré depuis la fondation de Rome jusqu'au principat d'Auguste. Sur les monnaies républicaines, Mutinus Titinus apparaît une seule fois, sur une émission de Quintus Titius (90 av. J.-C.), dans un jeu de type parlant liant le nom du dieu à celui du magistrat monétaire.
« … Priape, mâle démesuré, sur le phallus énorme et très honteux duquel on ordonnait à la nouvelle mariée de s'asseoir, selon la très honnête et très religieuse coutume des matrones. »
… super cuius immanissimum et turpissimum fascinum sedere nova nupta iubebatur…
— Saint Augustin, La Cité de Dieu, VI, 9 · trad. LesDioscures

L'iconographie la plus caractéristique de Priape dans le monde romain est celle de l'homme barbu au phallus démesuré, souvent représenté soulevant sa tunique pour révéler son attribut, les plis du vêtement chargés de fruits. Sur la célèbre peinture du vestibule de la Maison des Vettii, à Pompéi, le dieu, coiffé d'un bonnet pointu, pose son phallus sur le plateau d'une balance, en contrepoids d'une bourse : image à la fois grotesque et propitiatoire, placée à l'entrée de la demeure de riches affranchis enrichis par le commerce.
Dans les jardins romains, les statues de Priape en bois de figuier — Horace en fait parler une au début d'une de ses Satires (I, 8) — étaient peintes en rouge et armées d'une faucille : épouvantails pour les voleurs et les oiseaux autant que gages de récolte. Le caractère apotropaïque du phallus surdimensionné en faisait le gardien naturel des espaces cultivés.
Lampsaque, berceau du culte de Priape sur l'Hellespont, a pour type monétaire caractéristique l'avant-corps de Pégase, présent sur ses statères d'électrum puis sur ses statères d'or. Ce même cheval ailé occupe le revers des monnaies romaines de Quintus Titius — le magistrat qui place la tête de Mutinus Titinus à l'avers de son denier. Babelon voyait dans cette rencontre non une imitation servile, mais l'effet d'une communauté de culte entre Rome et Lampsaque, qui appelait naturellement des figures semblables pour les mêmes divinités.
Babelon signalait également, au Cabinet des Médailles de Paris, un buste de marbre à double tête, à la manière d'un Janus : d'un côté Bacchus imberbe couronné de lierre, de l'autre un dieu barbu et ailé qu'il identifiait à Mutinus Titinus. Le rapprochement de Bacchus et du dieu priapique traduit leurs liens cultuels étroits : tous deux président à la fécondité de la vigne et appartiennent au cortège dionysiaque.
L'iconographie de Priape est l'une des plus cohérentes et reconnaissables du panthéon gréco-romain. Ses attributs combinent fécondité rurale et puissance apotropaïque — la capacité d'éloigner le mal et de protéger l'espace des jardins et des demeures.
Sur les monnaies républicaines, Priape apparaît sous sa forme romaine Mutinus Titinus : tête barbue coiffée d'un diadème ailé, à droite, sans légende. Ce type parlant fait écho au nomen Titius, selon la pratique courante des magistrats monétaires qui jouaient sur la proximité sonore entre leur nom et les divinités représentées.

L'effigie de Mutinus Titinus n'apparaît que sur un denier de Quintus Titius, frappé vers 90 av. J.-C. — cas unique dans tout le monnayage de la République. Le nom du dieu offrait une résonance évidente avec le nomen du monétaire, selon la tradition des types parlants.
L'émission de Titius comprend deux deniers (RRC 341/1, Mutinus Titinus ; 341/2, Liber), un quinaire au buste de Victoire (RRC 341/3) — tous trois avec Pégase au revers — et une série de bronzes. Le droit du denier à Mutinus Titinus sera fidèlement copié sur le bronze gaulois TATINOS des Rutènes (LT. 4383) ; les catalogues rapprochent par ailleurs le Pégase de Titius de celui du bronze carnute TASGIITIOS (LT. 6295).

Ce denier est le seul exemple connu, dans la numismatique républicaine, d'une représentation identifiée de Mutinus Titinus. Le choix iconographique est doublement motivé : le nom du dieu joue sur la consonance avec le nomen Titius ; Pégase, au revers, renvoie aux monnaies de Lampsaque, centre du culte priapique — la communauté de culte mise en avant par Babelon.
Le sanctuaire de Mutinus Titinus sur la Vélia était alors encore debout. Festus rapporte qu'il fut supprimé, ses autels enlevés, pour faire place aux bains de la maison de Cn. Domitius Calvinus, alors qu'il était demeuré intact et pieusement honoré depuis la fondation de la Ville jusqu'au principat d'Auguste. Le rite nuptial évoqué par les auteurs chrétiens — la jeune mariée assise sur le phallus du dieu — ne nous est connu que par eux, à travers Varron, et dans une intention polémique.

Le second denier de Quintus Titius présente à l'avers la tête de Liber (Bacchus), couronnée de lierre — tête dionysiaque qui figure également sur les monnaies grecques de Lampsaque. Le revers conserve le même type : Pégase s'élançant à droite au-dessus de la base inscrite Q · TITI.
Cette émission en deux types complémentaires — Mutinus Titinus d'un côté, Liber de l'autre — traduit le lien cultuel entre les deux divinités, que le buste bifrons du Cabinet des Médailles signalé par Babelon illustre aussi. Tous deux président à la fécondité de la vigne et aux rites de passage ; le Pégase commun rattache l'ensemble à Lampsaque, foyer oriental du culte de Priape.
Selon la version la plus courante, Priape naît de l'union d'Aphrodite et de Dionysos. Une tradition tardive rapporte qu'Héra, hostile à Aphrodite, toucha l'enfant encore dans le ventre de sa mère, le dotant d'un sexe démesuré et d'une apparence difforme ; Aphrodite, honteuse, l'aurait abandonné à Lampsaque. D'autres généalogies lui donnent pour père Hermès, Adonis ou Zeus.
Ovide raconte dans les Fastes (I, 391-440) comment Priape, épris de la nymphe Lotis endormie après une fête dionysiaque, s'approcha d'elle à pas de loup — avant que l'âne de Silène, en braillant, ne la réveille et ne la fasse fuir sous les rires de l'assistance. Depuis, conclut le poète, l'âne est la victime qu'on immole au dieu de l'Hellespont. Ovide reprend le même schéma au livre VI (319-348), Vesta remplaçant Lotis. Ces récits illustrent le caractère à la fois puissant et comique de Priape, dieu de la fécondité perpétuellement frustré dans ses désirs.

Le culte de Priape, venu de Lampsaque, se répand à l'époque hellénistique dans les îles grecques et en Grande-Grèce — Théocrite l'associe déjà à Pan —, puis en Italie. À Rome, les auteurs chrétiens le confondent avec Mutinus Titinus, divinité italique dont Varron décrivait le rôle dans les cérémonies nuptiales : les jeunes mariées s'asseyaient sur le phallus du dieu, rite que Lactance (Institutions divines, I, 20, 36) et saint Augustin (Cité de Dieu, VI, 9) dénoncent comme une obscénité.
Dans les campagnes, Priape reçoit les prémices des récoltes — fleurs, épis, grappes, fruits — que lui consacrent les poètes élégiaques. Ses statues de bois, peintes au minium et armées d'une faucille, gardent jardins et vergers en effrayant voleurs et oiseaux. Les peintres pompéiens n'hésitent pas à représenter la fabrication même de ces images, comme sur la fresque de la Maison du Chirurgien où une femme peintre achève une statue du dieu. Ce double rôle — protecteur des cultures et symbole de virilité — en fait une figure familière de la vie quotidienne, des grandes villas aux jardins modestes.
Le sanctuaire romain de Mutinus Titinus disparaît à la fin de la République, rasé pour agrandir la maison de Cn. Domitius Calvinus (Festus). Selon M.-K. Lhommé, c'est surtout la relecture polémique des Pères de l'Église, appuyée sur les notices de Varron, qui a figé l'équation Mutinus Titinus = Priape — contribuant paradoxalement à perpétuer la mémoire d'un dieu mineur que les Romains eux-mêmes avaient oublié.
L'image de Mutinus Titinus franchit les frontières de Rome. Le bronze émis au nom de Tatinos, chez les Rutènes (sud du Massif central, peuple qui a laissé son nom à Rodez), reprend fidèlement au droit la tête du denier de Quintus Titius (LT. 4383). Son revers, en revanche, copie le cavalier du denier de L. Marcius Philippus (RRC 425/1, 56 av. J.-C.) — ce qui place la frappe du bronze gaulois après cette date. Seul écart notable : le cavalier y tient un objet en croissant, peut-être un torque gaulois.


Que Tatinos ait reconnu dans Mutinus Titinus l'équivalent d'une divinité gauloise de la fécondité, ou qu'il ait été séduit par la consonance du nom du dieu avec le sien — comme Titius avant lui —, le choix de deux types proprement romains suggère un dirigeant rallié à Rome. Ces copies témoignent de la circulation des modèles iconographiques entre le monde romain et le monde celtique à la fin de la République.
Gens Titia — Émissions de Quintus Titius (RRC 341)
Contexte — Monnayage gaulois d'inspiration romaine
Divinités & figures associées
- Festus, De verborum significatione, p. 142 L, s.v. Mutini Titini — Sanctuaire de la Vélia, supprimé pour les bains de la maison de Cn. Domitius Calvinus.
- Lactance, Institutions divines, I, 20, 36 — Le rite nuptial de Mutinus.
- Saint Augustin, La Cité de Dieu, VI, 9 — Priape et la nouvelle mariée, d'après Varron.
- Arnobe, Contre les païens, IV — Polémique contre le culte de Tutunus.
- Ovide, Fastes, I, 391-440 — Priape, la nymphe Lotis et l'âne de Silène.
- Ovide, Fastes, VI, 319-348 — Même dénouement avec Vesta.
- Horace, Satires, I, 8 — Monologue d'un Priape en bois de figuier.
- Tibulle, Élégies, I, 1, 17-18 — Le « rouge gardien » armé de la faucille.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 341/1 à 341/7 (Q. Titius).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Titia 1 (Mutinus Titinus), 2 (Liber), 3 (quinaire).
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 691-693.
- La Tour, H. de, Atlas de monnaies gauloises, Paris, 1892 — LT. 4383 (TATINOS), LT. 6295 (TASGIITIOS).
- Lhommé, M.-K., « De Mutinus Titinus à Priape ou les métamorphoses antiques et modernes d'un dieu oublié », dans Onomastique et intertextualité dans la littérature latine, Lyon, 2009, p. 195-220.
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