Bronze Tatinos des Rutènes
Deniers Titia & Marcia · Imitation républicaine romaine · Gaule celtique
Les Rutènes — latin Ruteni — sont un peuple de la Gaule celtique établi dans le sud du Massif central. Leur territoire s’étendait sur les actuels départements du Tarn et de l’Aveyron, du plateau de l’Aubrac au nord jusqu’aux confins de la Montagne Noire au sud. Ils ont laissé leur nom à la ville de Rodez.
Le bronze émis au nom de Tatinos occupe une place singulière dans la numismatique gauloise : ses deux faces sont directement copiées de deniers de la République romaine, le denier Titia pour l’avers, le denier Marcia pour le revers. Cet article analyse ces emprunts iconographiques et propose une hypothèse sur l’identité du personnage.
« Bien que les Rutènes aient envoyé un fort contingent à Alésia, il serait étrange qu’un chef en lutte contre Rome ait choisi des thèmes proprement romains pour illustrer ses monnaies. »
— Christopher Mérat, Bronze Tatinos des Rutènes, LesDioscures.com
Un court passage de la Guerre des Gaules nous apprend que les Rutènes prirent part au conflit ayant opposé les Romains aux Arvernes et aux Allobroges (122–120 av. J.-C.). Ils figurent parmi les peuples vaincus lors de la victoire de Quintus Fabius Maximus. C’est probablement en conséquence de cet engagement que Rome annexa la partie méridionale de leur territoire.
Après la défaite de la coalition gauloise lors du siège d’Alésia (hiver 52/51 av. J.-C.), César installa Caius Caninius Rebilus à la tête d’une légion chez les Rutènes, marquant l’intégration progressive de ce peuple dans la sphère romaine.
Denier Quintus Titius · 90 av. J.-C.
On retrouve sur le droit du bronze Tatinos l’effigie de Mutinus Titius (Priape), divinité phallique dont le nom rappelait phonétiquement le gentilice Titius : c’est pourquoi Quintus Titius l’avait choisie pour son denier. On peut imaginer que Tatinos l’ait adoptée pour une raison similaire — une consonance avec son propre nom — ou plus simplement par imitation délibérée du modèle républicain.
Le portrait est fidèlement copié du denier de Quintus Titius, frappé en 90 av. J.-C., ce qui constitue un terminus post quem pour la frappe du bronze gaulois.
Denier L. Marcius Philippus · 56 av. J.-C.
Le revers du bronze Tatinos reprend fidèlement la composition du denier de Lucius Marcius Philippus (56 av. J.-C.) avec les similitudes suivantes :
- → Cavalier à droite
- → Présence d’une fleur sous le cheval
- → Représentation du cheval identique
- → Légende disposée sous le cheval
La seule différence notable réside dans l’objet tenu par le cavalier : en forme de croissant, il pourrait s’agir d’un torque, ornement typiquement gaulois — ce qui constituerait l’unique touche indigène dans une iconographie par ailleurs entièrement romaine.
Le denier Marcia ayant été frappé en 56 av. J.-C., le bronze Tatinos lui est nécessairement postérieur.
L’objet en forme de croissant tenu par le cavalier du bronze Tatinos est la seule liberté prise par rapport au modèle romain. S’agit-il d’un torque — symbole de pouvoir gaulois — ou d’une référence aux Marcii, peut-être à une statue ou à un aqueduc ? La question reste ouverte.
Sa présence dans la main du cavalier suggère en tout cas une intention délibérée de la part de Tatinos, qui a choisi de marquer d’un signe gaulois un revers par ailleurs entièrement romain.
Le portrait de Priape au droit est fidèlement copié du denier de Quintus Titius. Ce dernier avait choisi cette image divine dont le nom — Mutinus Titius — offrait une similitude de consonance avec son propre gentilice. On peut imaginer que ce fut également le cas pour Tatinos.
Le revers est plus difficile à interpréter. La copie du denier de Lucius Marcius Philippus ne fait aucun doute, à l’exception de l’objet tenu par le cavalier. Y a-t-il un lien avec les Marcii ? Une référence à une statue ou à un aqueduc ? La question reste sans réponse certaine.
Enfin, il serait paradoxal qu’un chef en lutte contre Rome ait délibérément choisi des thèmes proprement romains pour ses monnaies. Tatinos a donc de grandes chances d’être un dirigeant rutène rallié à Rome après la bataille d’Uxellodunum, entretenant des liens étroits avec le pouvoir romain et souhaitant l’afficher ostensiblement à travers son monnayage.
Deniers républicains romains cités
- César, Bellum Gallicum, VII — Engagement des Rutènes dans l’insurrection gauloise ; contingent de 12 000 hommes à Alésia.
- César, Bellum Gallicum, VIII — Installation de Caius Caninius Rebilus chez les Rutènes après Alésia (hiver 52/51 av. J.-C.).
- César, Bellum Civile — Recrutement d’archers rutènes en Hispanie (49–45 av. J.-C.).
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 341/1 (Titia) & RRC 425/1 (Marcia).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
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