Proserpine
Reine des Enfers · Déesse des saisons · Iconographie numismatique · République romaine
Proserpine — Proserpina en latin, Perséphone ou Korè chez les Grecs — est l'une des divinités les plus ambivalentes du panthéon romain. Fille de Cérès, déesse des moissons, et de Jupiter, elle règne à la fois sur le renouveau végétal et sur le royaume des morts. Son enlèvement par Pluton (Dis Pater) est l'un des grands mythes étiologiques de l'Antiquité : il rend compte du cycle des saisons et nourrit les espérances d'au-delà promises par les Mystères.
Dans la numismatique républicaine, Proserpine reste une figure rare. Elle est surtout présente à travers sa mère Cérès, dont le culte agraire imprègne de nombreuses émissions. Deux groupes de deniers la montrent pourtant directement : le buste aux têtes de pavot de M. Plaetorius Cestianus (69 av. J.-C.) et la tête de Libera — son équivalent latin — sur le denier de L. Cassius Longinus (78 av. J.-C.).
« Presque au même instant, elle fut vue, aimée et ravie par Dis. »
Paene simul visa est dilectaque raptaque Diti
— Ovide, Métamorphoses, V, 395 · trad. LesDioscures

Cette peinture murale de la nécropole royale d'Aigai est l'une des plus anciennes représentations conservées du rapt, et l'un des rares chefs-d'œuvre de la grande peinture grecque parvenus jusqu'à nous. Hadès, debout sur son char lancé au galop, enserre Perséphone qui se débat, bras tendu vers l'arrière ; Hermès guide l'attelage, tandis qu'une compagne s'effondre, saisie d'effroi.
Le choix du sujet, sur la paroi d'une tombe, n'est pas anodin : le rapt de Korè était lu comme une image de la mort elle-même — un passage brutal vers le monde souterrain, que l'espérance éleusinienne transformait en promesse de retour. C'est cette double lecture, funéraire et cyclique, que Rome héritera avec le mythe.

Commandé par le cardinal Scipion Borghèse et achevé alors que le Bernin n'avait que vingt-trois ans, ce groupe fixe l'instant le plus violent du récit d'Ovide et de Claudien. Les doigts de Pluton s'enfoncent dans la cuisse de Proserpine comme dans une chair vivante ; la déesse, le visage baigné de larmes, repousse de toutes ses forces la tête du dieu. Cerbère, à leurs pieds, signale déjà le seuil des Enfers.
L'œuvre a fixé pour des siècles l'image moderne du rapt : c'est en rivalité directe avec elle que Girardon conçut, un demi-siècle plus tard, le groupe de Versailles.

Ce groupe en ronde-bosse, issu de la grande commande de statues passée par Louis XIV pour les jardins de Versailles, fut installé en 1699 au centre du Bosquet de la Colonnade. Pluton soulève Proserpine qui se débat, tandis qu'à leurs pieds une compagne — la nymphe Cyané selon la tradition — tente en vain de retenir la déesse. Le piédestal, orné de bas-reliefs, développe le récit de la cueillette des fleurs et de la course du char.
Girardon répond ici ouvertement au Bernin : là où le Romain multiplie les effets de chair et de mouvement, le Français construit une spirale ascendante plus classique, lisible de tous les côtés du péristyle. La jeunesse de Proserpine, sa résistance et l'irruption de la puissance chthonienne restent les éléments constants de l'iconographie du rapt depuis Vergina.
Rossetti ne peint plus l'enlèvement mais ce qui le suit : Proserpine, déjà souveraine des ombres, tient la grenade entamée dont les graines la lient au royaume de Pluton. Un rai de lumière venu du monde d'en haut traverse l'obscurité derrière elle. Le peintre lui-même décrivait la figure comme l'« impératrice d'Hadès ».
Après la violence des groupes baroques, l'image se fait introspective : captivité, mélancolie et pouvoir silencieux. La grenade — attribut central de Proserpine dans les textes, mais absente des monnaies républicaines — devient le symbole ambigu de la perte et du retour cyclique.
Proserpine partage une grande partie de son iconographie avec Cérès, dont elle est inséparable dans la religion romaine. Sur les monnaies républicaines, c'est le plus souvent Cérès qui est figurée, et l'identification de certains bustes féminins couronnés d'épis ou accompagnés de torches reste débattue.
La distinction Cérès / Proserpine n'était peut-être pas toujours recherchée par les graveurs : mère et fille formaient dans la piété romaine un couple indissociable, et la même cité pouvait honorer l'une à travers l'autre.
Proserpine n'est jamais nommée sur les monnaies de la République. Elle apparaît pourtant sans ambiguïté sur deux groupes de deniers frappés dans les années 70–60 av. J.-C. : sous les traits de Libera chez L. Cassius Longinus, et parée de têtes de pavot chez M. Plaetorius Cestianus. Ailleurs, sa présence passe par le culte de Cérès, abondamment représentée sur les émissions liées aux jeux et au ravitaillement en grain.
Son époux Pluton, en revanche, ne possède aucun type monétaire propre sous la République : le mythe de l'enlèvement n'est jamais figuré sur les deniers.

Ce denier compte parmi les rares représentations explicites de Proserpine dans la numismatique républicaine. Le British Museum, qui suit le classement de Crawford, identifie ce buste à la déesse ; les têtes de pavot — et non des coquelicots — qui ornent sa chevelure renvoient au sommeil, à la mort et à la fécondité, autant de registres propres à la reine des Enfers et fille de Cérès.
Le revers associe une cruche à libations et une torche allumée, deux instruments des rites adressés aux divinités chthoniennes et à Cérès, la torche rappelant aussi la quête nocturne de la mère. Le même buste aux têtes de pavot se retrouve, dans cette émission, sur le denier RRC 405/3, associé cette fois à un caducée ailé.

Marcus Plaetorius M. f. Cestianus frappe ces deniers comme monétaire en 69 av. J.-C. ; il n'est édile curule qu'en 67, année où il signe une autre émission portant la mention AED·CVR (RRC 409). Le choix du type ne peut donc pas être rattaché à l'organisation de jeux par l'édilité de 69. D. R. Sear a proposé d'y voir une allusion aux Ludi Florales, hypothèse discutée dans la fiche 1352PL. La formule EX·S·C (ex senatus consulto) signale une frappe autorisée par décret du Sénat, mention fréquente sur les émissions de cette période.

À Rome, Proserpine s'est superposée à Libera, parèdre de Liber dans la triade plébéienne Cérès – Liber – Libera, dont le temple, voué selon la tradition en 496 et dédié en 493 av. J.-C. près de l'Aventin, était le cœur religieux de la plèbe et le siège des édiles plébéiens. Cicéron atteste déjà l'équivalence entre Libera et Proserpine.
Le choix du monétaire n'est pas fortuit : la tradition rattachait la dédicace de ce temple au consul Spurius Cassius, ancêtre revendiqué de la gens Cassia. En plaçant le couple divin de l'Aventin sur son denier, L. Cassius Longinus rappelle à la fois une gloire familiale et l'attachement de sa gens à la cause plébéienne, dans les années de lutte pour la restauration du tribunat.
Selon la version latine canonique, transmise par Ovide (Métamorphoses, V ; Fastes, IV) puis par Claudien (De raptu Proserpinae), Proserpine cueillait des fleurs en Sicile, près du lac Pergus, aux environs d'Henna, lorsque Dis surgit de terre et l'emporta sur son char. Cérès, inconsolable, parcourut le monde torches en main et frappa la terre de stérilité.
Jupiter consentit au retour de sa fille, à condition qu'elle n'eût rien mangé aux Enfers. Mais Proserpine avait goûté quelques grains de grenade. Un compromis fut trouvé : chez Ovide, elle partage l'année à parts égales entre sa mère et son époux, ce que les Anciens lisaient comme l'alternance de la croissance végétale et du repos de la terre.
Le sanctuaire de Cérès à Henna jouissait d'un prestige immense à Rome même : Cicéron rapporte que les Romains, après le meurtre de Tiberius Gracchus, y envoyèrent consulter la déesse, et fait du pillage de ses statues par Verrès l'un des griefs majeurs de son réquisitoire.
Les Mystères d'Éleusis, centrés sur Déméter et Korè, promettaient aux initiés une condition meilleure après la mort. De nombreux Romains de l'élite s'y firent initier à la fin de la République ; Cicéron, lui-même initié, voit dans ces rites ce qu'Athènes a donné de plus excellent au monde, qui enseigne « à vivre avec joie et à mourir avec une meilleure espérance ».
À Rome même, le culte de Cérès comportait un rituel « à la grecque » (sacra Cereris graeca), célébré par des prêtresses venues des cités grecques d'Italie du Sud, Naples ou Vélia, et centré sur la recherche de la fille perdue et son retour.
Sur les monnaies, ce sont surtout les édiles, magistrats chargés des jeux et de l'approvisionnement, qui mettent Cérès à l'honneur : le denier de M. Fannius et L. Critonius, édiles de la plèbe (RRC 351/1, 86 av. J.-C.), montre la tête de la déesse et deux magistrats assis à une distribution de grain ; celui de C. Memmius (56 av. J.-C.) commémore le premier aïeul de la famille à avoir donné les Cerialia. Les aediles Ceriales proprement dits ne seront créés qu'en 44 av. J.-C., par César.
Monnaies représentant Proserpine / Libera
Divinités associées
- Hymne homérique à Déméter (II) — version grecque archaïque du mythe, fondement de la tradition éleusinienne.
- Ovide, Métamorphoses, V, 341–571 — l'enlèvement près du lac Pergus, la quête de Cérès, les grains de grenade et le partage de l'année.
- Ovide, Fastes, IV, 417–620 — version liée aux Cerialia (12–19 avril).
- Claudien, De raptu Proserpinae (fin IVe s. ap. J.-C.) — épopée latine inachevée, la plus développée sur le sujet.
- Cicéron, Seconde action contre Verrès, IV, 106–115 — le sanctuaire de Cérès et Libera à Henna.
- Cicéron, De natura deorum, II, 66 — étymologie de Proserpina ; et De legibus, II, 36 — éloge des Mystères d'Éleusis.
- Cicéron, Pro Balbo, 55 — les prêtresses grecques du culte de Cérès à Rome.
- Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, VI, 17 et 94 — vœu et dédicace du temple de Cérès, Liber et Libera.
- Crawford, M. H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 351/1, 386/1, 405/3, 405/4, 409.
- Ghey, E., Leins, I. et Crawford, M. H., A Catalogue of the Roman Republican Coins in the British Museum, 2010.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886.
- Sear, D. R., Roman Coins and their Values, I, Londres, Spink.
- Le Bonniec, H., Le culte de Cérès à Rome, des origines à la fin de la République, Paris, 1958.
- Spaeth, B. S., The Roman Goddess Ceres, Austin, 1996.
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