Quintus Fabius Pictor
Historien · Préteur · Flamine Quirinal · Iconographie numismatique · République romaine
Quintus Fabius Pictor (vers 254 – vers 201 av. J.-C.) est l’un des personnages les plus singuliers de la Rome républicaine : sénateur, officier, préteur, prêtre — et premier historien de Rome. Membre de la puissante gens Fabia, branche patricienne des Fabii Pictores, il tire son cognomen Pictor (le peintre) de son ancêtre Gaius Fabius Pictor qui décora le temple de Salus sur le Quirinal en 304 av. J.-C. — geste fondateur qui valut à cette branche un surnom mêlant gloire artistique et légère connotation dévalorisante dans une famille dont la vocation était avant tout militaire et politique.
Fabius combat à Trasimène en 217 av. J.-C. et, après la catastrophe de Cannes (216 av. J.-C.), est envoyé comme ambassadeur consulter l’oracle d’Apollon à Delphes — mission diplomatique rare qui témoigne du prestige de son nom. Sa postérité littéraire est considérable : il rédige en grec des Annales qui couvrent l’histoire de Rome des origines jusqu’à son époque, inaugurant ainsi une tradition historiographique nationale. Tite-Live le qualifiera de scriptorum antiquissimus — « le plus ancien des historiens ».
Dans la numismatique républicaine, Quintus Fabius Pictor n’apparaît pas comme divinité mais comme personnage historique évoqué sur le revers du denier 1039FA (RRC 268/1), frappé en 126 av. J.-C. par son descendant Numerius Fabius Pictor : une représentation exceptionnelle qui cristallise en un seul type l’impossible cumul de ses deux charges, militaire et sacerdotale.
« Quintus Fabius Pictor, qui alors était préteur, fut envoyé à Delphes pour y consulter l’oracle. Il arriva au sanctuaire, se couronna de laurier et fit des libations à tous les dieux. »
— Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXIII, 11
Le revers de ce denier frappe par son iconographie unique dans toute la numismatique républicaine : on y voit Quintus Fabius Pictor représenté assis à gauche, simultanément casqué et cuirassé (attributs du préteur) et tenant l’apex de la main droite (insigne du Flamine Quirinal). Sur le bouclier ovale derrière lui, l’inscription QVIRIN identifie sans ambiguïté le personnage et sa charge sacerdotale.
Cette coexistence visuelle des deux fonctions — le soldat et le prêtre — n’est pas un choix esthétique mais un document historique : elle évoque l’incident célèbre de 189 av. J.-C. où Quintus Fabius Pictor, nommé préteur pour la Sardaigne, se vit interdire par le Grand Pontife P. Licinius de quitter Rome pour rejoindre sa province, en raison de ses obligations de Flamine Quirinal. Une situation canonique du conflit entre ius militiae et ius sacrum.
La variante RRC 268/1a est dépourvue de lettre de contrôle, contrairement au type principal (268/1b) qui inaugure précisément le premier système de contrôle systématique de la numismatique républicaine — une innovation majeure de Numerius Fabius Pictor documentée par Crawford. Le type iconographique est identique : tête casquée de Roma à l’avers, Quintus Fabius Pictor flamine-préteur au revers.
La comparaison entre les deux variantes illustre la transition entre une frappe pré-systématique et l’introduction d’un contrôle rigoureux de la production monétaire — chaque combinaison de lettres identifiant un coin ou une équipe d’ouvriers de l’atelier de Rome.
Le type iconographique du denier 1039FA est d’une richesse symbolique exceptionnelle : en un seul personnage, le graveur condense deux sphères normalement incompatibles — la puissance militaire de la magistrature prétorienne et la sainteté inviolable du sacerdoce flaminien. Chaque attribut renvoie à un conflit institutionnel précis dont la mémoire était encore vive un demi-siècle après les faits.
Le denier RRC 268/1 est remarquable à double titre. D’abord, il constitue l’une des très rares représentations d’un ancêtre nommément identifié au revers d’une monnaie républicaine — la légende N. FABI PICTOR à l’avers désigne le monétaire, tandis que le personnage du revers n’est pas lui mais son ancêtre Quintus. Ensuite, le type iconographique lui-même — le cumul impossible des attributs militaires et sacerdotaux — est sans équivalent dans toute la série républicaine.
Crawford (RRC) a estimé l’émission à environ 75 coins de droit, suggérant une production significative. Ce denier appartient à une série plus large comprenant aussi les deniers de Caius Cassius (RRC 266) et de Titus Quinctius Flamininus (RRC 267), toutes trois frappées vers 126 av. J.-C. à Rome.
L’avers avec la tête de Roma est classique. Ce qui fait l’unicité absolue de ce denier, c’est le revers : Quintus Fabius Pictor y est représenté dans l’habit impossible de celui qui cumule deux fonctions que le droit sacré romain tient pour incompatibles. En 189 av. J.-C., nommé préteur pour la Sardaigne, il avait été consacré Flamen Quirinalis l’année précédente. Le Grand Pontife P. Licinius lui interdit de quitter Rome pour rejoindre sa province. Fabius voulut démissionner ; le Sénat s’y opposa et l’obligea à cumuler les deux charges sous le titre de praetor inter peregrinos — préteur chargé des étrangers, sans quitter la ville.
C’est cette tension institutionnelle résolue par le droit — non par la force ni le compromis — que le graveur a immortalisée sur ce flan d’argent de 3,93 grammes. Le denier de Numerius Fabius Pictor est avant tout un hommage familial à un ancêtre dont l’histoire personnelle illustre la supériorité du fas (droit divin) sur l’imperium (pouvoir militaire).
Quintus Fabius Pictor rédige ses Annales en grec, vraisemblablement entre 216 et 200 av. J.-C. Ce choix de la langue grecque n’est pas fortuit : écrites dans la langue des lettrés du monde méditerranéen, les Annales sont autant destinées aux élites romaines cultivées qu’à la communauté grecque, dans un contexte où Rome affirme son hégémonie et cherche à légitimer son histoire face aux traditions historiographiques hellènes.
L’œuvre couvre les origines de Rome — l’arrivée d’Énée en Italie, la fondation de la Ville — jusqu’aux événements de la deuxième guerre punique. Elle ne nous est parvenue qu’en fragments, cités par Tite-Live, Denys d’Halicarnasse, Plutarque et Polybe. Ce dernier reproche à Fabius son parti pris pro-romain, mais reconnaît son importance fondatrice. Tite-Live, lui, le salue du titre de scriptorum antiquissimus — « le plus ancien des historiens ».
Fabius est également le premier à fixer la liste des sept rois de Rome — Romulus, Numa Pompilius, Tullus Hostilius, Ancus Marcius, Tarquin l’Ancien, Servius Tullius, Tarquin le Superbe — liste reprise par tous les historiens postérieurs et toujours en usage. Son accès aux archives familiales patriciennes et aux Annales maximi des grands pontifes lui conférait une autorité de source sans équivalent pour son époque.
Après la catastrophe de Cannes (216 av. J.-C.) — la plus grande défaite militaire de l’histoire romaine, avec environ 70 000 morts en une seule journée face à Hannibal — le Sénat cherche à apaiser les dieux et à comprendre comment Rome a pu mériter pareil désastre. Quintus Fabius Pictor, alors préteur, est choisi pour consulter l’oracle d’Apollon à Delphes — mission diplomatique et religieuse d’une importance considérable.
Tite-Live rapporte qu’à son arrivée, Fabius couronna sa tête de laurier et fit des libations à tous les dieux du sanctuaire. La Pythie lui remit les réponses divines ; il ressortit du temple sans poser sa couronne — sur injonction de la prêtresse, selon certaines versions — et ne la déposa qu’en remerciant Apollon à son retour à Rome. Ce récit, transmis avec soin par les historiens antiques, témoigne de la stature du personnage : l’homme que Rome choisit pour parler aux dieux en son nom le plus sombre n’est pas n’importe qui.
Cette mission renforce le prestige familial des Fabii et explique en partie pourquoi Numerius Fabius Pictor, son descendant monétaire, choisit de rappeler l’ancêtre sur son denier : dans la rhétorique politique romaine, la mémoire des ancêtres glorieux (maiores) est un argument électoral et une légitimation sociale autant qu’un hommage personnel.
La gens Fabia est l’une des plus illustres familles patriciennes de Rome : six dictateurs, quarante-six consuls, six censeurs pour la seule République. Les Fabii Pictores en constituent une branche dont le surnom remonte à Gaius Fabius Pictor (actif vers 304 av. J.-C.), qui décora les murs du temple de Salus sur le Quirinal lors de sa dédicace après les guerres samnites — premier exemple connu de peinture monumentale à Rome, et première mention d’un peintre romain dans les sources antiques.
Ce cognomen de Pictor avait, à l’époque, une connotation ambiguë : dans la hiérarchie des valeurs aristocratiques romaines, l’art pictural était considéré comme une activité d’artisan, peu digne d’un nobilis. Il est possible que le surnom ait commencé comme une note ironique avant d’être absorbé avec fierté par la branche, qui y vit finalement un signe de distinction culturelle. Quintus Fabius Pictor, en choisissant d’écrire l’histoire en grec, assume ce positionnement singulier : un aristocrate romain qui investit le champ intellectuel normalement dévolu aux Grecs.
Gens Fabia — Deniers républicains
Personnages historiques sur les monnaies républicaines
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXIII, 11 — envoi de Fabius Pictor à Delphes après Cannes.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXXVII, 47 — épisode du Flamine Quirinal interdit de rejoindre la Sardaigne en 189 av. J.-C.
- Polybe, Histoires, I, 14 — critique de la partialité de Fabius Pictor envers Rome ; reconnaissance de son importance comme source.
- Plutarque, Fabius Maximus — mentions de la gens Fabia et de Quintus Fabius Pictor.
- Cicéron, De Divinatione — citation de Fabius Pictor comme source historiographique de référence.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 268/1, p. 285 ; estimation des coins.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine, Paris, 1885 — Fabia 11 ; analyse de l’iconographie du Flamine-Préteur.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 517, 517a.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — premier système de marques de contrôle.
- Grueber, H.A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, 1910 — catalogue avec commentaires iconographiques.
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