Quirinus
Dieu de la triade précapitoline · Romulus divinisé · Flamen Quirinalis · Iconographie numismatique
Quirinus est l’une des divinités les plus anciennes et les plus énigmatiques du panthéon romain. Troisième membre de la triade précapitoline — aux côtés de Jupiter et Mars — il incarne une fonction fondamentale que les Romains eux-mêmes avaient en partie oubliée à l’époque républicaine, au point de l’identifier progressivement à Romulus divinisé, le fondateur mythique de la cité.
Son nom se prête à plusieurs étymologies contradictoires que les Anciens débattaient déjà : dérivé de curis, mot sabin désignant la lance, ce qui en ferait un dieu-guerrier analogue à Mars ; issu de Cures, capitale de la Sabine, signalant son origine sabine ; ou encore rattaché à co-virium (assemblée d’hommes) ou à curia, rattachant le dieu à l’organisation civique et tribale du peuple romain. Chaque étymologie dessine un Quirinus différent — guerrier, sabin, civique ou communautaire — et aucune ne s’impose définitivement.
Dans la numismatique républicaine, Quirinus présente la singularité d’être presque absent des représentations figurées — exceptionnelle rareté pour une divinité de premier rang. Son visage n’est attesté que sur les deniers de la gens Memmia (RRC 427/2, 56 av. J.-C.), où il est identifié par la légende QVIRINVS à l’avers, et son nom apparaît sur les monnaies de la gens Fabia qui lui rendait des sacrifices sur le Quirinal. Ce quasi-silence iconographique témoigne de l’archaïsme du culte et de la disparition progressive de sa singularité.
« Romulus disparut dans l’orage. Un citoyen digne de foi déclara qu’il l’avait vu en songe lui dire qu’il désirait être adoré sous le nom de Quirinus. Alors, le peuple se calma et se mit à l’adorer comme protecteur de la cité. »
— Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 16
Ce denier est l’une des très rares représentations figurées de Quirinus dans toute la numismatique romaine. Frappé en 56 av. J.-C. sous la magistrature du triumvir monétaire Caius Memmius, fils de Caius, il constitue un document iconographique d’une valeur exceptionnelle. Crawford (RRC) estime la production à environ 39 coins de droit et 43 coins de revers — une émission de taille modeste, cohérente avec la relative rareté de ces pièces dans le commerce numismatique contemporain (indice de rareté 7 sur 10+).
La représentation de Quirinus est caractéristique : barbu, lauré, d’âge mûr — l’image d’un Romulus ayant traversé le temps de la divinisation et non plus le jeune fondateur guerrier. Cette iconographie sobre souligne la dimension civique et protectrice du dieu plutôt que sa dimension martiale.
Ce denier est le pendant direct du RRC 427/2 : émis la même année par le même monétaire, il partage le programme iconographique général (référence aux ancêtres Memmii et aux jeux de la Céréalia) mais remplace la tête de Quirinus par la tête de Cérès à l’avers, et substitue à Cérès assise un trophée militaire au revers. Ce dernier fait référence aux succès militaires du père du monétaire lors de son gouvernement, dont les détails exacts ne sont pas conservés par les historiens antiques. Ensemble, les deux deniers constituent un diptyque de propagande familiale particulièrement sophistiqué.
Quirinus présente dans la numismatique républicaine un paradoxe saisissant : membre de la triade la plus ancienne de Rome, divinité pourvue d’un flamen majeur et d’un temple sur l’une des sept collines, il n’apparaît sous forme figurée que sur un seul type monétaire dans toute la série républicaine — le denier RRC 427/2. Son nom figure également sur les monnaies de la gens Fabia à travers l’inscription QVIRIN sur le bouclier du denier RRC 268/1 (Quintus Fabius Pictor, 126 av. J.-C.), mais sans portrait. Ce quasi-silence visuel contraste avec l’omniprésence d’autres divinités comme Minerve, Diane ou Mercure, et reflète sans doute l’archaïsme du culte quirinal, dont la signification profonde était déjà obscure aux Romains de l’époque républicaine.
La nature de Quirinus a fait l’objet d’interprétations contradictoires depuis l’Antiquité elle-même. Les auteurs anciens s’accordent à en faire un dieu guerrier d’origine sabine, en lien avec la lance (curis en sabin). Mais les travaux de Georges Dumézil ont profondément renouvelé cette lecture en proposant de le voir comme le protecteur de la troisième fonction indo-européenne — non pas la souveraineté (Jupiter) ni la guerre (Mars), mais la fécondité et la production, la cité en temps de paix, les citoyens comme corps collectif des Quirites.
Cette hypothèse trouve son appui dans le fait que le Flamen Quirinalis intervient dans trois fêtes liées au cycle agricole (25 avril, 21 août, 15 décembre), et dans l’usage du mot Quirites pour désigner les citoyens civils — un terme qui, appliqué à des soldats, constituait une insulte. Quirinus serait ainsi un Mars Tranquillus — selon l’expression de Servius — un dieu de la paix intérieure, à l’opposé de Mars qui préside à la guerre extérieure.
Quirinus est traditionnellement présenté comme un dieu d’origine sabine, patron de l’une des trois tribus primitives de Rome — les Titienses — qui constitueront avec les Ramnes (latins) et les Luceres (probablement étrusques) le substrat ethnique de la cité fondée par Romulus. Son culte était centré sur la colline du Quirinal, où la tradition place un établissement sabin antérieur à la fusion des deux peuples sous Romulus et Titus Tatius.
Cette origine sabine explique à la fois la singularité de Quirinus au sein du panthéon romain et la difficulté que les Romains eux-mêmes éprouvaient à définir clairement ses attributions. Le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio note qu’il n’existe aucune représentation figurée certaine du dieu, si ce n’est les monnaies de la gens Memmia — ce qui fait de ce denier un document d’une importance capitale pour l’histoire de l’art et de la religion romains.
Le temple de Quirinus sur le Quirinal, dédié en 293 av. J.-C. par L. Papirius Cursor, fut le premier à Rome à porter un cadran solaire. Reconstruit sous Auguste en splendeur remarquable, il témoigne de l’intérêt impérial pour cette divinité archaïque dont Auguste aimait à se réclamer le nouveau pendant, se posant en second Romulus-Quirinus fondateur d’un âge de paix.
RRC 427/2 · Quirinus lauré
Le Flamen Quirinalis est l’un des trois flamines maiores — aux côtés du Flamen Dialis (Jupiter) et du Flamen Martialis (Mars) — institués par Numa Pompilius lors de l’organisation des cultes primitifs de Rome. Troisième dans l’ordre de préséance après le Rex Sacrorum, il détient une autorité religieuse considérable, mais aussi des contraintes rituelles sévères qui le lient à la cité et lui interdisent des déplacements prolongés.
C’est précisément cette contrainte qui donna lieu à l’un des épisodes institutionnels les plus célèbres de la République : en 189 av. J.-C., Quintus Fabius Pictor, nommé préteur pour la Sardaigne, se vit interdire par le Grand Pontife de quitter Rome en raison de ses obligations de Flamine Quirinal — épisode immortalisé sur le denier RRC 268/1 frappé en 126 av. J.-C. par son descendant Numerius Fabius Pictor. C’est sur ce bouclier que figure l’inscription QVIRIN, seule autre attestation numismatique du nom de Quirinus.
Le Flamen Quirinalis présidait à plusieurs fêtes du calendrier romain, toutes liées à la sphère civique et agricole : les Quirinalia (17 février, dites aussi stultorum feriae — fête des fous — car elles offraient une dernière chance aux retardataires des Fornacalia), les Robigalia (25 avril, protection des récoltes contre la rouille), les Consualia aestiva et les Larentalia. Ces attributions liturgiques confirment la lecture dumézilienne d’un Quirinus civilisateur et nourricier plutôt que guerrier.
L’assimilation de Quirinus à Romulus divinisé constitue l’un des glissements théologiques les plus significatifs de la religion romaine. Lorsque Quirinus, divinité archaïque dont la signification s’était obscurcie, perdit une partie de sa singularité face à la triade capitoline Jupiter-Junon-Minerve, on l’identifia à la figure la plus prestigieuse disponible pour ce rôle : le fondateur lui-même.
Le récit canonique de l’apothéose — tel que le rapporte Tite-Live — est remarquablement élaboré dans sa construction politique. Romulus disparaît lors d’un orage, au cours d’une revue militaire. Les sénateurs, soupçonnés de l’avoir tué, se trouvent en position difficile. Un citoyen d’Albe, Proculus Julius — dont le nom doublement suspect suggère une instrumentalisation par la gens Iulia — déclare avoir reçu en songe l’apparition du fondateur lui demandant d’être adoré sous le nom de Quirinus. Dumézil a relevé que ce récit servait les ambitions généalogiques des Iulii, qui se prétendaient originaires d’Albe, et les rapprochait des origines latines de Rome en passant par le fondateur divinisé.
À partir de la fin de la République, cette assimilation devient pleinement opératoire dans la propagande impériale. Auguste, qui se pose en nouveau fondateur de Rome et en garant de la pax romana, aime à se faire célébrer comme un second Quirinus-Romulus — protecteur de la cité en temps de paix, où la violence guerrière de Mars n’a plus de raison d’être.
Le choix de représenter Quirinus sur le denier de 56 av. J.-C. s’inscrit dans une logique de propagande généalogique caractéristique de la fin de la République, où les familles rivalisent de prestige en affichant leurs ancêtres divins ou héroïques sur leurs monnaies — comme César rappelait son ascendance vénusienne.
La gens Memmia est une famille plébéienne qui se rattachait à Mnesthée, héros troyen, ce qui lui conférait des origines orientales honorables. Mais selon Mommsen, elle aurait aussi prétendu descendre de Quirinus lui-même — prétention que Catulle raillait en apostrophant Memmius et Pison avec l’expression opprobria Romuli Remique, reprochant à ces deux plébéiens de s’arroger une origine aussi illustre.
La légende du revers — MEMMIVS · AED · CERIALIA · PREIMVS · FECIT — complète ce programme en commémorant un ancêtre édile qui avait institué les premiers jeux des Cerialia vers 211 av. J.-C. Le denier est ainsi un mémorial familial en argent : d’un côté l’ancêtre divin (Quirinus), de l’autre le magistrat bienveillant qui avait offert au peuple ses premières fêtes de Cérès.
Les deniers de C. Memmius offrent deux types aussi intéressants que difficiles à interpréter. On ignore pour quels motifs, le nom et la tête de Romulus, sous le nom de Quirinus, figurent sur le premier de ces deniers. Peut-être, pense Mommsen, les Memmii qui se rattachaient à Mnesthée, se prétendaient-ils aussi descendus de Quirinus. C’est sans doute à cette prétention que fait allusion l’apostrophe qu’adresse Catulle à Memmius et à Pison : opprobria Romuli Remique, reprochant à ces deux plébéiens de s’attribuer une origine aussi illustre. Dans tous les cas, il n’est pas possible d’admettre, comme l’ont fait un certain nombre d’auteurs, que le mot Quirinus sur notre médaille, soit le cognomen du monétaire. Cérès assise et tenant des épis, au revers de la même pièce, fait allusion à l’institution, à Rome, des fêtes de cette divinité, grâce à l’initiative de l’édile Memmius, comme l’explique la légende.
Deniers de la gens Memmia
Quirinus sur les monnaies de la gens Fabia
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 16 — récit canonique de la disparition de Romulus et de sa divinisation sous le nom de Quirinus.
- Ovide, Fastes, II, 475-638 — les Quirinalia du 17 février, étymologies du nom de Quirinus, apothéose de Romulus réclamée par Mars et consentie par Jupiter.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXXVII, 47 — épisode du Flamen Quirinalis Quintus Fabius Pictor interdit de rejoindre sa province en 189 av. J.-C.
- Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines — description de la statue cultuelle à double visage de Quirinus.
- Servius, Commentaires sur Virgile — Quirinus désigné comme Mars Tranquillus, le Mars de la paix intérieure à la cité.
- Catulle, Carmina — apostrophe opprobria Romuli Remique visant Memmius et Pison.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 427/1 et 427/2 ; estimation des coins et analyse iconographique.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885 — Memmia 8 et 9 ; analyse prosopographique et généalogique.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 920 et 921.
- Daremberg, C. et Saglio, E., Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, 1919 — article QUIRINUS : absence de représentation figurée du dieu, seules attestations numismatiques.
- Dumézil, G., La Religion romaine archaïque, Payot, Paris, 1966 — analyse de la triade précapitoline et rôle de Quirinus comme divinité de la troisième fonction indo-européenne.
- Dumézil, G., Mythe et épopée, Gallimard, Paris — la figure de Romulus-Quirinus dans le contexte de la trifonctionnalité indo-européenne.
- Wissowa, G., Religion und Kultus der Römer, Munich, 1912 — identification de la triade précapitoline à partir des flamines maiores.
- Magdelain, A., Quirinus et le droit romain (spolia opima, ius fetiale), Revue de l’histoire des religions, 2010.
- CRRO — RRC 427/2 · Denier Memmia · Quirinus · ANS
- British Museum — 1401ME · Denier Memmia Quirinus (R.8755)
- BnF Essentiels — Denier représentant Quirinus
- Wikipédia — Quirinus
- Wikipédia — Temple de Quirinus
- DAGR — Daremberg & Saglio · Article QUIRINUS
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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