Tarpeia
Traîtresse ou héroïne · La Roche Tarpéienne · Iconographie numismatique · République romaine
Tarpeia est l’un des personnages les plus ambigus de la mythologie fondatrice de Rome. Fille de Sempronius Tarpeius (ou Spurius Tarpeius selon les sources), gouverneur de la citadelle capitoline, elle est connue pour avoir ouvert les portes du Capitole aux Sabins du roi Titus Tatius lors du siège qui suivit l’enlèvement des Sabines par les hommes de Romulus. Son histoire, transmise avec des variations sensibles par Tite-Live, Denys d’Halicarnasse, Plutarque et Properce, oscille entre deux pôles : la traîtresse cupide punie par ses complices, et l’héroïne incomprise tentant de sauver Rome par la ruse.
La tradition la plus répandue la présente comme ayant exigé des Sabins « ce qu’ils portaient au bras gauche » — entendant leurs bracelets d’or. Les Sabins, furieux de sa trahison, la prirent au mot différemment : ils lui jetèrent leurs boucliers (également portés au bras gauche), l’écrasant sous leur poids. Son corps fut précipité du haut de la falaise capitoline qui porte depuis son nom — la Roche Tarpéienne — devenu le lieu d’exécution des traîtres et grands criminels tout au long de la République.
Dans la numismatique républicaine, Tarpeia est représentée sur les deniers de Lucius Titurius Sabinus (RRC 344/2, 89 av. J.-C.) — magistrat dont le cognomen Sabinus revendique explicitement une ascendance sabine, et qui choisit de raconter sur ses monnaies l’épisode fondateur du conflit entre Rome et les Sabins. L’émission intervient pendant la Guerre Sociale et le châtiment de Tarpeia y prend une résonance politique aiguë : un avertissement gravé dans l’argent contre toute tentation de trahison envers Rome.
« Elle avait souvent accusé la Lune innocente et dit qu’elle devait aller laver sa chevelure dans le fleuve. »
— Properce, Élégies, IV, 4 — sur Tarpeia et la Lune, témoin de sa passion pour Titus Tatius
Ce denier porte au revers la scène la plus dramatique de tout le cycle numismatique sabin : Tarpeia agenouillée de face, les bras levés ou tendus, entre deux soldats sabins qui lui projettent leurs boucliers. Au-dessus de la scène, une étoile posée sur un croissant — la Lune, que Properce fait intervenir comme témoin et complice de la passion de Tarpeia pour Titus Tatius.
La représentation de face, frontale et symétrique, est rare dans la numismatique républicaine qui privilégie habituellement le profil : elle confère à la scène une intensité théâtrale exceptionnelle, presque rituelle. Le personnage central — Tarpeia — est immédiatement lisible malgré la miniaturisation imposée par le flan argenté : sa posture d’écrasement progressif, à mi-chemin entre la supplication et la chute, est l’un des tours de force iconographiques de la série Tituria.
Le denier RRC 344/1 (1231TI) est le pendant iconographique du denier à Tarpeia : il représente deux soldats romains emportant chacun une Sabine dans leurs bras, scène de l’enlèvement fondateur qui déclenche la guerre entre Romains et Sabins. Ensemble, les deux types forment un diptyque narratif complet : l’enlèvement qui provoque la guerre, puis le châtiment de celle qui trahit la citadelle assiégée.
Babelon note que l’avers des deux deniers porte la tête du roi sabin Titus Tatius, identifié par le monogramme TA sous le menton — allusion directe au nom du roi ennemi devenu co-dirigeant de Rome après la réconciliation des peuples. La légende SABIN confirme le projet politique du monétaire : revendiquer une origine sabine aussi ancienne et noble que la fondation même de la Ville.
L’iconographie du denier 1234TI est d’une densité symbolique remarquable pour un flan de moins de 18 mm. Chaque élément de la composition — la posture frontale, les boucliers, les astres — renvoie à des couches de sens superposées : le récit légendaire, la morale politique, et une connexion astrologique subtile attestée par Properce.
L’émission des deniers RRC 344 intervient en 89 av. J.-C., en pleine Guerre Sociale — le conflit qui oppose Rome à ses alliés italiens réclamant la citoyenneté. Lucius Titurius Sabinus, triumvir monétaire dont le cognomen revendique une ascendance sabine, choisit précisément ce moment de crise pour graver sur ses deniers les deux épisodes-clés du conflit sabin des origines : l’enlèvement (RRC 344/1) et le châtiment de Tarpeia (RRC 344/2).
Le message est double. Pour la gens Tituria, il s’agit d’affirmer une noblesse d’origine aussi ancienne que Rome elle-même — descendre des Sabins de Tatius, c’est avoir du sang royal dans les veines. Mais pour les alliés italiens révoltés, le châtiment de Tarpeia — traîtresse à la citadelle de Rome — est un avertissement brutal : la trahison envers Rome mène à l’écrasement, quelle qu’en soit la motivation.
Le revers de ce denier est l’une des scènes narratives les plus frappantes de toute la numismatique républicaine. Dans un espace de moins de 18 mm, le graveur parvient à suggérer le mouvement des deux soldats, la posture suppliante ou effondrée de Tarpeia, et la présence céleste de la Lune — détail que seul Properce mentionne dans les sources littéraires, faisant de ce denier un document poétique autant que numismatique.
Babelon signale que le croissant et l’étoile réapparaissent sur les deniers de P. Petronius Turpilianus, qui représente également tantôt ces astres, tantôt le supplice de Tarpeia — preuve que la connexion entre la Lune et Tarpeia était un motif iconographique établi dans la culture visuelle de la fin de la République. Il cite Properce : « Saepe illa immeritae causata est omnina lunae / Et sibi tinguendas dixit in amne comas » — elle accusait souvent la Lune innocente et disait qu’elle devait aller laver sa chevelure dans le fleuve.
L’indice de rareté exceptionnel de ce denier (10+) en fait l’un des types Tituria les plus recherchés : sa richesse narrative et son originalité iconographique en font une pièce de référence pour l’étude de la mythologie romaine dans la numismatique.
Ce denier forme avec le 1234TI (Tarpeia) un diptyque iconographique racontant la guerre sabine des origines en deux scènes : la cause (l’enlèvement) et la conséquence dramatique (le châtiment de la traîtresse). Les deux types sont frappés simultanément par le même monétaire, dans le cadre d’une série cohérente qui comprend aussi d’autres variantes de l’enlèvement et une tête de Tatius sans scène narrative.
Babelon note que L. Titurius Sabinus semble avoir formé un collège monétaire avec Q. Titius et C. Vibius Pansa — trois monétaires travaillant de concert en 89 av. J.-C. pour financer l’effort de guerre de la République pendant la Guerre Sociale, chacun avec ses propres types iconographiques.
Basilique Æmilia · Rome
La version la plus répandue de la légende, transmise par Tite-Live (Ab Urbe Condita, I, 11) et Denys d’Halicarnasse, présente Tarpeia comme une jeune femme — parfois décrite comme vestale — séduite par la cupidité ou l’amour. Alors que son père commandait la garnison du Capitole assiégé par les Sabins, elle promit à Titus Tatius d’ouvrir les portes de la citadelle en échange de « ce qu’ils portent au bras gauche ». Elle visait les bracelets d’or (armilles) que les guerriers sabins portaient au poignet gauche.
Les Sabins honorèrent leur parole avec une précision mortelle : ils lui lancèrent leurs boucliers — portés également au bras gauche — l’écrasant sous leur poids. Selon Tite-Live, le roi Tatius lui-même donna le signal de l’exécution. Son corps fut ensuite jeté du haut de la falaise capitoline, à laquelle son nom resta attaché : le saxum Tarpeium, la Roche Tarpéienne.
Properce (Élégies, IV, 4) offre la version la plus poétique et la plus complexe : Tarpeia est une vestale éprise du beau Tatius, poussée à trahir non par cupidité mais par amour. Sa passion nocturne — d’où le croissant de Lune sur les monnaies — la conduit à commettre l’irréparable. Properce en fait une figure tragique, victime d’un sentiment que la société romaine ne peut pardonner.
D’autres auteurs, cités par Denys d’Halicarnasse, proposent une version rédemptrice : Tarpeia aurait en réalité voulu désarmer les Sabins en demandant leurs boucliers, espérant faciliter une contre-attaque romaine. Trahie ou mal comprise, elle fut écrasée par les armes qu’elle voulait soustraire à l’ennemi. Cette lecture explique pourquoi un culte local lui était rendu sur le Capitole — on n’honore pas une traîtresse.
Lucius Calpurnius Pison Frugi la présente carrément comme une héroïne cherchant à s’emparer des armes ennemies sans intention de trahir. Georges Dumézil, dans ses travaux sur la mythologie indo-européenne, voit dans la légende de Tarpeia un parallèle avec des mythes nordiques de trahison et de réconciliation — suggérant que le personnage appartient à un substrat mythologique plus ancien que Rome elle-même. Des analyses modernes y lisent aussi une histoire de genre : Tarpeia incarne la transgression féminine dans une société patriarcale, punie pour son désir là où un homme ne l’aurait peut-être pas été.
La Roche Tarpéienne (saxum Tarpeium) est le flanc sud-ouest du Capitole, d’une hauteur d’environ 25 mètres. Elle devient sous la République le lieu d’exécution officiel des traîtres, des parjures et des grands criminels : Spurius Cassius Vecellinus (485 av. J.-C.), premier consul qui aurait voulu se faire roi, y fut précipité ; Marcus Manlius Capitolinus (384 av. J.-C.), le sauveur du Capitole lors de l’invasion gauloise, y connut le même sort après avoir tenté de s’emparer du pouvoir.
La paradoxale proximité entre la gloire et la chute donna naissance à la formule latine devenue proverbe : Arx Tarpeia Capitoli proxima — « la Roche Tarpéienne est proche du Capitole » — signifiant que la grandeur et la ruine se jouxtent, que le sommet de la gloire côtoie le précipice de la honte. Cette sentence, toujours en usage, est l’un des legs les plus durables du personnage de Tarpeia à la culture occidentale.
La colline du Capitole portait d’ailleurs initialement le nom de mons Tarpeius — nom de Tarpeia — avant d’être consacrée à Jupiter Optimus Maximus par Tarquin l’Ancien, qui y éleva le grand temple. Ce glissement onomastique, de la traîtresse au roi des dieux, condense à lui seul toute l’ambiguïté du personnage dans la mémoire romaine.
Série Tituria — Deniers de Lucius Titurius Sabinus
Contexte mythologique sabin
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 11 — version canonique de la trahison de Tarpeia et de son châtiment par les boucliers sabins.
- Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, II, 38–40 — récit détaillé avec plusieurs versions alternatives, dont celle de la ruse pour Rome.
- Properce, Élégies, IV, 4 — version poétique : Tarpeia vestale éprise de Tatius, avec la Lune comme témoin de sa passion nocturne.
- Plutarque, Romulus, XVII — synthèse des différentes versions, mention du poète Simylos associant Tarpeia aux Celtes.
- Ovide, Métamorphoses et Fastes — Junon comme instigatrice de l’ouverture des portes, minimisant le rôle de Tarpeia.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine, 1885 — Tituria : analyse complète de la série et citation de Properce sur la Lune.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 344/1 et 344/2, datation 89 av. J.-C., contexte de la Guerre Sociale.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine, Paris, 1885 — notice Tituria ; connexion avec Properce et les deniers de Petronius Turpilianus.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 698 (enlèvement), 699 (Tarpeia).
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — description et valeurs des types Tituria.
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Tarpeia · Roche Tarpéienne · Iconographie numismatique romaine