Trinacrus
Fils de Neptune · Héros éponyme de la Sicile · La Trinacrie · Iconographie numismatique · République romaine
Parmi les figures qui ont façonné l'imaginaire de la Méditerranée, certaines ne nous sont parvenues que par bribes. Trinacrus (en grec Trinakos ou Trinakros) est de celles-là. Fils de Poséidon — le Neptune des Romains —, il passait pour le plus ancien roi de la Sicile et pour le héros qui lui avait donné l'un de ses noms anciens. Sa légende, mal documentée par les textes, n'est guère connue que par des allusions tardives : c'est la monnaie qui lui a donné un visage.
Son nom se confond avec celui de l'île. Les Grecs appelaient la Sicile Trinakria, « l'île aux trois promontoires » (treis, trois ; akrai, caps), en raison de sa forme triangulaire dessinée par le cap Pélore au nord-est, le cap Pachynum au sud-est et le cap Lilybée à l'ouest. Ce nom est sans doute une réinterprétation savante de la Thrinakiè d'Homère, l'île où paissaient les troupeaux du Soleil, identifiée plus tard à la Sicile. Le héros éponyme est ainsi né du nom de l'île plutôt que l'inverse — un procédé courant de la mythologie grecque.
Fils du dieu des mers, Trinacrus ancre la Sicile dans le monde marin dont elle émerge, au carrefour des colonies grecques, de l'influence punique et de la domination romaine. Étudier sa figure, c'est observer comment la géographie, le mythe et la politique se rejoignent sur un petit denier d'argent frappé pour César.
« L'île fut appelée anciennement Trinacrie, à cause de sa forme ; Sicanie, d'après les Sicanes qui l'habitèrent ; enfin Sicile, d'après les Sicules venus d'Italie. »
— Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, V, 2, 1 · trad. LesDioscures

Le triskèle — trois jambes repliées rayonnant autour d'un centre — est associé à la Sicile depuis l'époque archaïque : la plus ancienne attestation de l'île figure sur un dinos de la fin du VIIe siècle av. J.-C. découvert à Castellazzo di Palma, près d'Agrigente. Il devient un emblème monétaire à Syracuse, notamment sous Agathocle (317–289 av. J.-C.), où il signale la prétention du tyran à dominer l'île entière.
La combinaison avec une tête de Méduse (gorgonéion) au centre et des épis de blé entre les jambes apparaît à l'époque hellénistique et passe ensuite dans le monnayage romain : on la retrouve en 49 av. J.-C. au droit du denier des consuls pompéiens Lentulus et Marcellus (RRC 445/1). Les épis rappellent la richesse céréalière d'une île qui fut le premier grenier à blé de Rome. Le symbole, repris par le mouvement de 1848, figure aujourd'hui sur le drapeau officiel de la Région sicilienne.
Sur le denier RRC 457/1, Trinacrus tient ce triskèle dans la main droite : l'attribut identifie le héros comme l'île faite homme, et fait de la monnaie un véritable blason de la Sicile frappé dans l'argent.

La forme de l'île frappait les géographes anciens. Pline l'Ancien rappelle qu'on l'appelait Trinacria en raison de son aspect triangulaire et nomme ses trois caps : Pélore face à l'Italie, Pachynum face au Péloponnèse, Lilybée face à l'Afrique (Histoire naturelle, III, 86–87). Thucydide, de son côté, rapporte que l'île portait jadis le nom de Trinacrie avant de devenir la Sicanie, puis la Sicile (VI, 2, 2).
Première province romaine (241 av. J.-C.), la Sicile fournissait à Rome une part essentielle de son blé et commandait les routes maritimes entre le bassin oriental et le bassin occidental de la Méditerranée, comme entre l'Italie et l'Afrique. C'est précisément de Lilybée, le cap tourné vers Carthage, que César appareilla à la fin de 47 av. J.-C. pour sa campagne d'Afrique — le contexte même du denier portant Trinacrus.
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La tradition sicilienne faisait de Poséidon le père de plusieurs figures fondatrices de l'île — Trinacrus, mais aussi Sikélos, éponyme des Sicules, ou le cyclope Polyphème, que l'Odyssée installe sur des rivages identifiés plus tard à la Sicile. Le dieu des mers était honoré à Syracuse, à Messine et sur le détroit, où la mer règne en maîtresse.
Le revers du denier RRC 457/1 joue de cette filiation : Trinacrus y adopte la pose de son père, le pied posé sur une proue, attitude qui est celle de Neptune dans l'iconographie hellénistique et romaine. Quelques années plus tard, Sextus Pompée, maître de la Sicile et de la mer (42–36 av. J.-C.), reprendra exactement cette pose pour Neptune lui-même sur ses deniers (RRC 511/3), en se proclamant fils du dieu.
Sur l'unique monnaie qui le représente, Trinacrus est figuré avec un programme iconographique précis, qui condense en une seule silhouette les significations géographiques, mythologiques et politiques du monnayage.
L'ensemble forme un système de signes cohérent : Trinacrus est à la fois l'éponyme de l'île, son incarnation géographique par le triskèle, et le soutien de l'expédition africaine que César prépare depuis les rivages siciliens.
Le denier RRC 457/1, frappé en Sicile — peut-être à Lilybée — à la fin de 47 av. J.-C. par le proconsul Aulus Allienus au nom de Jules César, est la seule monnaie romaine qui représente Trinacrus. Aucun autre émetteur n'a choisi ce héros sicilien.
Le choix s'explique par le contexte : César séjourne alors en Sicile pour organiser l'armée qu'il va conduire en Afrique contre les derniers pompéiens. L'émission est en outre inhabituelle dans le monnayage césarien : elle porte, à côté du nom de César, celui d'un de ses lieutenants — un usage plus caractéristique des monnayages pompéiens. Le gouverneur affirme ainsi publiquement le rôle de sa province dans la guerre.
1460AL · RRC 457/1 · Droit : Vénus · Revers : TrinacrusL'iconographie de ce denier ne se comprend qu'à la lumière de son contexte. Après Pharsale et la guerre d'Alexandrie, les pompéiens se sont regroupés en Afrique autour de Metellus Scipion, de Caton et du roi Juba Ier de Numidie. À la fin de 47 av. J.-C., César fait escale en Sicile et s'embarque de Lilybée pour l'Afrique, où il remportera la victoire de Thapsus en avril 46.
Le revers montre Trinacrus le pied posé sur une proue — geste de protection, mais aussi, peut-être, d'impulsion, comme si le héros poussait la flotte de César vers la mer. Le triskèle dans sa main lève toute ambiguïté : c'est la Sicile qui soutient l'entreprise. On peut y lire aussi la fierté du gouverneur Allienus, qui inscrit sa province au cœur de l'histoire césarienne.
Au droit, Vénus rappelle l'ascendance divine revendiquée par la gens Iulia, issue d'Iule, fils d'Énée et petit-fils de la déesse. Les deux faces forment ainsi un discours complet : légitimité divine de César au droit, ancrage territorial sicilien au revers.
Aulus Allienus appartient à une famille plébéienne peu connue, dont la fortune est liée à l'ascension de César. Préteur en 49 av. J.-C., au début de la guerre civile, il reçoit ensuite le gouvernement de la Sicile avec rang de proconsul — un poste stratégique, puisque l'île est la base naturelle de toute opération vers l'Afrique. Cicéron lui adresse deux lettres de recommandation pendant ce gouvernement.
Depuis l'île, Allienus fait passer à César des renforts et des approvisionnements pendant la campagne d'Afrique, comme le rapporte le Bellum Africum. Le denier RRC 457/1 date de cette période : en faisant figurer son nom et son titre de proconsul face à celui de l'imperator, Allienus affiche une autorité déléguée rarement mise en avant sur les monnaies de César.
Après la mort du dictateur, Allienus est envoyé en Égypte par Dolabella pour en ramener quatre légions. Sur le chemin du retour, en 43 av. J.-C., il est intercepté en Syrie-Palestine par Cassius, l'un des meurtriers de César, et doit lui livrer ses troupes. Il disparaît alors des sources.
1345AQ · RRC 401/1 · Revers : Aquillius relevant la SicileTrinacrus n'est pas la seule image de la Sicile sur les deniers de la fin de la République. En 71 av. J.-C., le monétaire Manius Aquillius commémore son ancêtre, le consul de 101, vainqueur de la guerre servile de Sicile : au revers du denier RRC 401/1, un guerrier relève une femme agenouillée, la Sicile personnifiée, désignée par la légende SICIL à l'exergue. L'île y apparaît en suppliante secourue par Rome.
1425CO · RRC 445/1 · Droit : triskèle à tête de MéduseEn 49 av. J.-C., les consuls Lentulus et Marcellus, partisans de Pompée, placent au droit de leur denier (RRC 445/1) le triskèle à tête de Méduse ailée et à épis de blé — un rappel de la famille des Marcelli, liée à la Sicile depuis la prise de Syracuse en 212. Deux ans plus tard, le denier d'Allienus donne pour la première fois à l'emblème un porteur humain : Trinacrus.
1668PO · RRC 511/3a · Revers : Neptune le pied sur une proueEnfin, de 42 à 36 av. J.-C., Sextus Pompée fait de la Sicile sa base navale et se proclame fils de Neptune. Ses deniers (RRC 511/3) montrent Neptune lui-même le pied sur une proue, entre les frères de Catane — reprise directe de la pose de Trinacrus. L'île qui avait servi César devient la forteresse de ses adversaires.
Le cas de Trinacrus illustre un mécanisme bien connu de la mythologie grecque : l'éponymie. À partir du nom d'un lieu, on imagine un fondateur ou un premier roi qui l'aurait porté. Le nom homérique Thrinakiè — où certains Anciens entendaient thrinax, le trident — fut relu comme Trinakria, « aux trois caps », et ce nom appelait à son tour un roi primordial, fils du maître des mers.
Cette dimension fondatrice explique l'intérêt politique du héros à la fin de la République. Invoquer Trinacrus, c'est se réclamer d'un souverain antérieur aux colonies grecques comme à la conquête romaine, et présenter la Sicile non comme une simple province, mais comme une terre dotée de sa propre légitimité ancestrale — mise ici au service de César.
Trinacrus n'est donc pas seulement un roi du passé : il est le gardien d'une identité insulaire, forgée au confluent des civilisations grecque, punique et romaine, dont le triskèle demeure aujourd'hui le signe le plus visible.
Trinacrus au revers
La Sicile sur les deniers républicains
Divinités et personnages liés
- Homère, Odyssée, XI, 107 ; XII, 127–136 — L'île de Thrinakiè et les troupeaux du Soleil.
- Thucydide, Guerre du Péloponnèse, VI, 2, 2 — La Sicile anciennement appelée Trinacrie.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, V, 2, 1 — Les noms successifs de l'île : Trinacrie, Sicanie, Sicile.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, III, 86–87 — La forme triangulaire et les trois caps : Pélore, Pachynum, Lilybée.
- Cicéron, Lettres familières, XIII, 78 et 79 — Lettres adressées à A. Allienus, proconsul de Sicile.
- Pseudo-César, Bellum Africum, 26 ; 34 — Renforts envoyés de Sicile à César.
- Cicéron, Lettres familières, XII, 11–12 ; Appien, Guerres civiles, III, 78 — Les légions d'Allienus livrées à Cassius (43 av. J.-C.).
- Appien, Guerres civiles, V — Sextus Pompée maître de la Sicile, fils autoproclamé de Neptune.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 401/1, 445/1, 457/1, 511/3.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Alliena 1 ; Julia 14.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 1022.
- Sear, D.R., The Coinage of the Roman Imperators 49–27 BC (CRI), Londres, 1998 — n° 54.
- Woytek, B., Arma et Nummi. Forschungen zur römischen Finanzgeschichte und Münzprägung der Jahre 49 bis 42 v. Chr., Vienne, 2003, p. 246–248.
- Ciaceri, E., Culti e miti nella storia dell'antica Sicilia, Catane, 1911 — Les traditions sur les fils siciliens de Poséidon.
- Vitale, M., « Rappresentazioni simboliche della Sicilia sulle monete greche e romane », Hormos, n.s. 7, 2015.
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