Libertas
Déesse de la liberté · Iconographie numismatique · République romaine
Libertas est une divinité abstraite, typique des personnifications romaines comme Concordia (l’harmonie) ou Victoria (la victoire). Son nom, dérivé du latin līber (« libre »), reflète une conception romaine de la liberté à la fois individuelle — l’absence d’esclavage — et collective — l’autonomie politique du peuple romain. Contrairement aux grandes divinités comme Jupiter ou Mars, Libertas n’a pas de mythologie narrative complexe, mais elle incarne un idéal central de la République, fondée en 509 av. J.-C. après l’expulsion des rois étrusques.
Son équivalent grec, Éleutheria, est moins personnifié dans la mythologie hellénique, où la liberté est souvent un concept philosophique plutôt qu’une divinité à part entière. Libertas, en revanche, est profondément ancrée dans les institutions et les pratiques romaines, notamment l’affranchissement des esclaves (manumissio). Elle est vénérée par les Junii, la famille de Marcus Junius Brutus, et son culte est attesté dès le IIIe siècle av. J.-C.
« La liberté est la faculté de vivre selon ses propres lois. »
— Cicéron, De Re Publica, I, 47
Peint en 1830 en réponse aux Trois Glorieuses (les journées révolutionnaires des 27–29 juillet), ce tableau de Delacroix est la réinterprétation romantique la plus célèbre de Libertas dans l’art occidental. La figure centrale — debout sur les barricades, demi-nue, le bonnet phrygien sur la tête, le drapeau tricolore levé — est à la fois une allégorie et une femme du peuple, une déesse et une insurgée.
Le bonnet phrygien qu’elle porte est l’héritier direct du pileus romain de Libertas. Transmis à travers les siècles, réinterprété à chaque révolution, il a traversé la Révolution américaine, la Révolution française, et reste aujourd’hui sur la tête de Marianne. Delacroix a peint non pas Libertas elle-même, mais ce qu’elle était devenue : la liberté collective d’un peuple en armes, incarnée dans une figure féminine qui enjambe les corps de ses martyrs. Le lien avec la déesse romaine est explicite et revendiqué.
La Gemma Augustea est l’un des plus grands camées de l’Antiquité romaine : taillée dans un onyx bicouche (couche brune sur fond crème), elle mesure 19 × 23 cm et fut probablement réalisée par le graveur Dioskourides, artiste attitré d’Auguste. Le registre supérieur représente Auguste trônant en Jupiter aux côtés de Rome divinisée, couronné par Oikouménè (la terre habitée) — scène qui illustre la mutation profonde du rapport entre le pouvoir impérial et les anciennes vertus républicaines, dont Libertas.
La présence de figures allégoriques féminines couronnant le prince souligne le glissement opéré par Auguste : là où Brutus avait instrumentalisé Libertas contre la tyrannie, Auguste la réabsorbe dans un programme de légitimation dynastique. Le pileus républicain disparaît ; la liberté devient don du prince plutôt qu’arme contre lui. La Gemma Augustea est ainsi le pendant iconographique parfait des deniers de Brutus : l’un proclame la liberté contre le pouvoir personnel, l’autre la soumet à sa gloire.
L’iconographie de Libertas est remarquablement stable sur les monnaies républicaines : ses attributs principaux sont identifiables dès le IIe siècle av. J.-C. et traverseront les siècles jusqu’aux révolutions modernes.
Sur les monnaies républicaines, Libertas est généralement représentée en buste diadémé à droite, la légende LIBERTAS inscrite derrière la nuque. Les deniers de Brutus (RRC 433/1 et 508/3) en offrent les exemples les plus politiquement chargés de toute la numismatique républicaine.
RRC 508/3Brutus
Le denier frappé par Quintus Caepio Brutus en 44–42 av. J.-C. est l’un des documents politiques les plus explicites de toute l’Antiquité romaine. L’avers porte le buste de Libertas avec la légende LIBERTAS ; le revers du type EID MAR (Ides de Mars) présente un pileus flanqué de deux poignards — les armes qui tuèrent César — et la date de l’assassinat.
Ce type unique proclame que le meurtre de César était un acte de libération : Brutus se pose en héritier des Libérateurs de 509 av. J.-C. qui avaient chassé Tarquin le Superbe. Libertas n’est plus seulement une divinité — elle devient le manifeste politique d’une faction républicaine qui revendique l’assassinat comme vertu civique.
RRC 433/154 av. J.-C.
Ce denier précoce (54 av. J.-C.) établit le programme idéologique que le petit-fils de ce même Brutus allèguera dix ans plus tard pour justifier l’assassinat de César. La combinaison de Libertas à l’avers et du premier consul républicain au revers est un message limpide : la gens Junia est la gardienne héréditaire de la liberté romaine.
En choisissant l’ancêtre fondateur de la République — celui qui avait chassé les rois — et la déesse de la Liberté, Brutus inscrit son nom dans une lignée de libérateurs légitimes. Dix ans plus tard, il transformera cet héritage symbolique en acte politique radical, les poignards des Ides de Mars gravés sur le revers de sa monnaie.
Le culte de Libertas disposait de sanctuaires fixes à Rome, dont deux jouèrent un rôle politique majeur. Le premier, sur l’Aventin (238 av. J.-C.), fut construit par Tiberius Sempronius Gracchus — père des célèbres réformateurs — après une victoire militaire. Il servait aussi de dépôt pour les archives sénatoriales : Libertas, gardienne des archives, symbolisait la liberté comme garante de l’ordre républicain et de la mémoire institutionnelle.
Le second temple, sur le Palatin (58–57 av. J.-C.), est un acte politique pur : Publius Clodius Pulcher le fit ériger sur l’emplacement de la maison de Cicéron, détruite après l’exil forcé de l’orateur. En consacrant religieusement le terrain, il le rendait légalement inhabitable. Cicéron, à son retour, obtint du Sénat l’annulation de la consécration — et fit démolir le temple. Cet épisode illustre la plasticité politique de Libertas : invoquée à la fois par les populaires pour justifier l’exil du défenseur de la République, et par les républicains pour récupérer leurs biens.
L’héritage de Libertas dans les démocraties modernes est direct et revendiqué. En France révolutionnaire, Marianne — figure nationale de la République — emprunte à Libertas le bonnet phrygien (héritier du pileus), la posture dressée et l’expression déterminée. Le tableau de Delacroix (1830) consacre cette filiation : la femme aux barricades porte le bonnet de Libertas et guide le peuple comme la déesse guidait les affranchis.
Aux États-Unis, la Statue de la Liberté (1886), offerte par la France, est une réinterprétation explicite de Libertas. Son concepteur, Frédéric Auguste Bartholdi, s’inspira des colosses antiques et de l’iconographie de la déesse romaine. La couronne radiée évoque Sol, le dieu solaire romain ; la torche éclaire le monde comme Libertas éclairait l’ordre républicain. Son nom officiel — Liberty Enlightening the World — reprend la mission même de la déesse antique.
En Suisse (Helvetia), aux Pays-Bas (Dutch Maiden) et sur d’innombrables monnaies modernes — le franc suisse, l’American Gold Eagle — Libertas continue de présider aux systèmes monétaires démocratiques, comme elle présidait aux deniers de Brutus deux mille ans plus tôt.
Libertas à l’avers — deniers de Brutus
Vertus et allégories républicaines apparentées
- Cicéron, De Re Publica, I, 47 — définition de la liberté comme faculté de vivre selon ses propres lois.
- Cicéron, Ad Atticum — correspondance sur la Clementia Caesaris et le rapport entre liberté et tyrannie.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I — récit de l’expulsion des rois et de la fondation de la République par Lucius Junius Brutus.
- Dion Cassius, Histoire romaine, XLIV — récit des Ides de Mars et de la propagande de Brutus au nom de Libertas.
- Plutarque, Vie de Brutus — biographie du meurtrier de César, son invocation de Libertas comme justification de l’acte.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 433/1 et RRC 508/3 (Junia / Brutus).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Junia.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Fischer, D.H., Liberty and Freedom, Oxford University Press, 2005 — héritage de Libertas dans les démocraties modernes.
- CRRO — Coinage of the Roman Republic Online
- Wikimedia Commons — Catégorie Libertas
- Fitzwilliam Museum — Denier EID MAR de Brutus
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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