Libertas
Déesse de la liberté · Iconographie numismatique · République romaine
Libertas est une divinité abstraite, typique des personnifications romaines comme Concordia (l'harmonie) ou Victoria (la victoire). Son nom, dérivé du latin līber (« libre »), recouvre une conception de la liberté à la fois individuelle — n'être pas esclave — et collective — l'autonomie politique du peuple romain, qui ne se soumet à aucun roi. Contrairement aux grandes divinités comme Jupiter ou Mars, Libertas n'a pas de mythologie narrative, mais elle incarne un idéal central de la République, née selon la tradition en 509 av. J.-C. de l'expulsion du dernier roi, Tarquin le Superbe.
Son équivalent grec, Éleuthéria, reste surtout une notion politique. Libertas, en revanche, possède à Rome un culte et des sanctuaires dès la seconde moitié du IIIe siècle av. J.-C., et s'ancre dans une pratique juridique concrète, l'affranchissement des esclaves (manumissio). Sur les monnaies, elle devient au Ier siècle av. J.-C. un mot d'ordre politique : la gens Junia, qui se réclame du fondateur de la République, en fait le thème central du monnayage de Marcus Junius Brutus.
« Qu'est-ce donc que la liberté ? Le pouvoir de vivre comme on le veut. »
— Cicéron, Paradoxa Stoicorum, V, 34

Peint en 1830 en écho aux Trois Glorieuses (27–29 juillet), ce tableau de Delacroix est la réinterprétation romantique la plus célèbre de Libertas dans l'art occidental. La figure centrale — debout sur la barricade, le bonnet phrygien sur la tête, le drapeau tricolore levé — est à la fois une allégorie et une femme du peuple, une déesse et une insurgée.
Son bonnet est l'héritier revendiqué du pileus romain : dès le XVIIIe siècle, le bonnet phrygien et le bonnet de l'affranchi sont confondus en un seul emblème de la liberté, de la Révolution américaine à la Révolution française, jusqu'à la Marianne républicaine. Delacroix ne peint pas Libertas elle-même, mais ce qu'elle est devenue : la liberté collective d'un peuple en armes, incarnée dans une figure féminine qui enjambe les corps de ses morts.

La Gemma Augustea est l'un des plus grands camées conservés de l'Antiquité romaine. On l'attribue souvent à l'atelier de Dioskouridès, graveur attitré d'Auguste, sans certitude. Le registre supérieur montre Auguste trônant à la manière de Jupiter aux côtés de la déesse Rome, couronné par une figure féminine généralement identifiée à l'Oikouménè (la terre habitée) ; le registre inférieur montre des soldats dressant un trophée au-dessus de captifs.
Libertas n'y figure pas — et c'est précisément ce qui rend l'œuvre éclairante. Là où Brutus avait fait de Libertas une arme contre le pouvoir personnel, Octavien la réabsorbe dans son propre programme : en 28 av. J.-C., ses cistophores d'Éphèse le proclament LIBERTATIS P(opuli) R(omani) VINDEX, « champion de la liberté du peuple romain » (RIC I² 476), et les Res Gestae s'ouvrent sur la république « rendue à la liberté » qu'il dit avoir arrachée à une faction. La liberté n'est plus conquise contre le prince : elle devient don du prince, et le camée de Vienne en montre l'aboutissement.
L'iconographie de Libertas se fixe sur les monnaies républicaines dès la fin du IIe siècle av. J.-C. : debout dans un char, elle tient le pileus et la baguette d'affranchissement (RRC 266/1, 126 av. J.-C.). Ses attributs traverseront les siècles jusqu'aux allégories des révolutions modernes.
Sur les deniers républicains, Libertas est le plus souvent représentée en tête ou en buste à droite, parfois diadémée, accompagnée de la légende LIBERTAS, LIBERTATIS ou, sous la forme archaïsante, LEIBERTAS. Les émissions de Brutus (RRC 433/1 et 501/1) en offrent les exemples les plus politiquement chargés.
RRC 508/3 · 43–42 av. J.-C.Frappé en 43–42 av. J.-C. dans l'atelier itinérant qui suivait l'armée de Brutus en Orient, sous la responsabilité de son lieutenant L. Plaetorius Cestianus, le denier EID MAR est l'un des documents politiques les plus explicites de l'Antiquité romaine. Le droit ne porte pas Libertas, mais le portrait de Brutus lui-même (légende BRVT IMP · L PLAET CEST) ; le revers montre un pileus entre deux poignards, au-dessus de la date de l'assassinat de César : EID MAR, les Ides de Mars.
Libertas y est donc présente par son attribut : le bonnet de l'affranchi, encadré des armes du meurtre, proclame que la mort du dictateur a rendu au peuple romain sa liberté. Dion Cassius (XLVII, 25) décrit déjà cette monnaie comme la signature de Brutus. Le message prolonge directement celui du denier de 54 av. J.-C. présenté ci-dessous.
RRC 433/1 · 54 av. J.-C.Ce denier est frappé à Rome en 54 av. J.-C. par Marcus Junius Brutus lui-même, alors monétaire — celui-là même qui, dix ans plus tard, conduira la conjuration des Ides de Mars. La combinaison de Libertas au droit et du premier consul de la République au revers est un message limpide : la gens Junia se présente comme la gardienne héréditaire de la liberté romaine.
En associant la déesse à l'ancêtre qui avait chassé les rois, Brutus inscrit son nom dans une lignée de libérateurs. Le même monétaire frappe en parallèle le denier RRC 433/2, qui confronte les portraits de L. Junius Brutus et de C. Servilius Ahala, l'autre tyrannicide de sa généalogie. → Voir la fiche 1410JU
RRC 501/1 · 43–42 av. J.-C.Après les Ides de Mars, Brutus gagne l'Orient et y lève une armée. Il signe alors du nom qu'il tient de son adoption par son oncle Q. Servilius Caepio — Q. Caepio Brutus — avec le titre de proconsul. Libertas revient au droit, sous la graphie archaïsante LEIBERTAS, tandis que le revers associe la lyre et le laurier d'Apollon.
Dix ans après le denier de 54, le programme n'a pas changé ; il est simplement devenu une monnaie de guerre, destinée à payer les légions qui affronteront Antoine et Octavien à Philippes. → Voir la fiche 1640JU
RRC 266/1 · 126 av. J.-C.Bien avant Brutus, Libertas apparaît sur le denier de C. Cassius : au droit, la tête casquée de Roma accompagnée d'une urne de vote ; au revers, Libertas debout dans un quadrige, tenant le pileus et la baguette d'affranchissement.
L'urne rappelle la loi de L. Cassius Longinus Ravilla, qui avait imposé en 137 av. J.-C. le vote à bulletin secret dans les procès devant le peuple : la liberté du citoyen est ici celle de son suffrage. Le type est repris l'année suivante par M. Porcius Laeca (RRC 270/1), puis par C. Egnatius Maxsumus (RRC 391/1). → Voir la fiche 1031CA
Le premier temple de Libertas connu se dresse sur l'Aventin. Selon Tite-Live (XXIV, 16), il fut construit par Tiberius Sempronius Gracchus — le consul de 238 av. J.-C., et non le père des célèbres réformateurs — grâce au produit des amendes qu'il avait infligées ; son fils, consul en 215, y fit placer en 214 un tableau représentant le banquet offert à ses soldats, en majorité des esclaves affranchis pour leur bravoure, après la victoire de Bénévent. Distinct de ce temple, l'Atrium Libertatis, près du Forum, servait de siège aux censeurs et abritait une partie de leurs archives.
Le second sanctuaire est un acte politique pur. En 58 av. J.-C., le tribun Publius Clodius Pulcher, après avoir obtenu l'exil de Cicéron, fit raser sa maison du Palatin et consacrer sur une partie du terrain un sanctuaire de Libertas, rendant le site inhabitable. Rappelé en 57, Cicéron plaida sa cause devant le collège des pontifes (De domo sua), qui jugea la consécration irrégulière ; le Sénat ordonna ensuite la reconstruction de sa maison aux frais de l'État. L'épisode montre la plasticité de Libertas : invoquée par Clodius contre un consulaire qu'il accusait d'avoir fait exécuter des citoyens sans jugement, elle est récusée par Cicéron comme une « Liberté » de façade.
L'héritage de Libertas dans les républiques modernes est direct et revendiqué. En France, Marianne emprunte à Libertas le bonnet (héritier du pileus), la posture dressée et l'expression déterminée. Le tableau de Delacroix (1830) consacre cette filiation : la femme de la barricade porte le bonnet de l'affranchi et guide le peuple comme Libertas guidait son char sur les deniers républicains.
Aux États-Unis, la Statue de la Liberté (1886), offerte par la France, est une réinterprétation explicite de la déesse. Son sculpteur, Frédéric Auguste Bartholdi, s'inspire des colosses antiques ; la couronne radiée évoque Sol, la torche éclaire le monde, et des chaînes brisées gisent à ses pieds. Son nom officiel — Liberty Enlightening the World — reprend la mission que lui assignaient les Lumières.
Sur les monnaies, la filiation est tout aussi visible : la « Liberty » des pièces américaines, du Walking Liberty au Gold Eagle inspiré de Saint-Gaudens, et la Nederlandse Maagd néerlandaise, qui porte souvent le pileus au bout d'une lance, prolongent le vocabulaire forgé sur les deniers de la République deux mille ans plus tôt.
Libertas au droit
Libertas en char
Le pileus de Libertas
Personnages et vertus apparentés
- Cicéron, Paradoxa Stoicorum, V, 34 — la liberté comme « pouvoir de vivre comme on le veut ».
- Cicéron, De domo sua — plaidoyer devant les pontifes contre la consécration du sanctuaire de Libertas élevé par Clodius sur le site de sa maison.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I–II — expulsion des Tarquins et fondation de la République par L. Junius Brutus.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXIV, 16 — le temple de Libertas sur l'Aventin et le tableau de Ti. Sempronius Gracchus.
- Dion Cassius, Histoire romaine, XLVII, 25 — les monnaies de Brutus au pileus et aux deux poignards.
- Plutarque, Vie de Brutus — biographie du meurtrier de César.
- Auguste, Res Gestae Divi Augusti, 1 — la république « rendue à la liberté ».
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 266/1, 270/1, 391, 392, 428, 433, 449/4, 473/1, 501/1, 508/3.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — notices Cassia, Egnatia, Junia.
- Sutherland, C.H.V., The Roman Imperial Coinage, I², Londres, 1984 — cistophore d'Octavien LIBERTATIS P R VINDEX (RIC I² 476).
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, I, Spink, Londres.
- Wirszubski, Ch., Libertas as a Political Idea at Rome during the Late Republic and Early Principate, Cambridge, 1950.
- Fischer, D.H., Liberty and Freedom, Oxford University Press, 2005 — héritage de Libertas dans les démocraties modernes.
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