Pax
Déesse romaine de la Paix · Fille de Jupiter & Iustitia · Ara Pacis · Paix augustéenne · Iconographie numéralement
Pax est l’une des grandes divinités allégoriques du panthéon romain — la personnification de la Paix comme état divin, don des dieux et fruit de la victoire militaire. Fille symbolique de Jupiter (la souveraineté) et de Iustitia (la Justice), elle incarne l’idée que la paix véritable repose sur l’ordre et la loi. Son culte, d’abord modeste à la fin de la République, connaît une transformation radicale sous Auguste : la déesse Pax devient l’instrument central de la propagande impériale, le symbole de la Pax Romana que le Princeps prétend avoir restaurée après un siècle de guerres civiles.
Ce paradoxe est au cœur de Pax : la paix comme produit de la domination. Les empereurs — Auguste, Néron, Vespasien, Trajan — l’invoquent après des victoires militaires souvent brutales, des conquêtes, des destructions. Vespasien dédie le Templum Pacis après la destruction de Jérusalem en 70 ap. J.-C. ; Auguste fait voter l’Ara Pacis pour célébrer ses campagnes en Hispanie et en Gaule. La Pax romana est une paix imposée, gravée dans le marbre et frappée dans l’argent — et les monnaies républicaines tardives puis impériales en sont le reflet le plus fidèle.
« Que la Paix vienne, aux cheveux ornés d’une branche de laurier de Palatine, et que le mot ennemi soit banni de tout le monde. »
— Ovide, Fastes, I, 711–712 — invocation de Pax au seuil de l’an nouveau, sous Auguste
Cette statue est la représentation la plus célèbre de la paix dans tout l’art antique. L’original en bronze, exécuté par Képhisodotos l’Ancien — probablement le père de Praxitèle — vers 375 av. J.-C., était érigé sur l’agora d’Athènes pour célébrer la paix conclue avec Sparte. La copie romaine en marbre de la Glyptothèque de Munich en est le témoignage le plus complet. Eiréné (la Pax grecque) se tient debout, sereine, tenant dans ses bras le nourrisson Ploutos — la Richesse — dont le regard monte vers elle.
L’allégorie est d’une profondeur saisissante : la Paix nourrit la Prospérité comme une mère son enfant. La Richesse ne peut croître que sous la protection de la Paix — message politique adressé à une Athènes épuisée par des décennies de guerres. Ce groupe sculpté est l’un des premiers exemples d’allégorie double dans la sculpture grecque — une invention qui va profondément influencer l’iconographie romaine de Pax, avec ses attributs combinés (rameau d’olivier + corne d’abondance) que l’on retrouve sur les monnaies républicaines et impériales.
L’Ara Pacis Augustae — l’Autel de la Paix Augustéenne — est le monument le plus éloquent de la théologie politique de Pax sous l’Empire. Voté par le Sénat en 13 av. J.-C., consacré en 9 av. J.-C., il célèbre le retour d’Auguste après ses campagnes en Hispanie et en Gaule en les présentant non pas comme des victoires militaires mais comme des actes de pacification — la guerre au service de la paix. Cette frise de la face est montre la procession des prêtres, des magistrats et de la famille impériale se rendant au sacrifice, mêlant délibérément le politique et le sacré.
Le programme iconographique de l’Ara Pacis développe un concept nouveau : la Pax comme état naturel du monde sous la protection d’Auguste. Le fameux panneau de Tellus (ou Italia) montre une figure féminine entourée d’enfants, d’animaux et de plantes en abondance — la terre fertile sous la paix divine. C’est une vision positive et matérielle de la paix, non comme absence de guerre mais comme plénitude de la nature et de l’humanité réconciliées sous la tutelle impériale.
Pax appartient au groupe des di indigetes — les divinités abstraites et fonctionnelles de la religion romaine archaïque, avant les grandes influences grecques. Elle personnifiait non pas une aventure mythologique mais un état souhaitable de la cité — et c’est précisément pourquoi Auguste en fit le pilier de sa propagande : en se proclamant restaurateur de la Pax, il légitimait l’ensemble du régime impérial. Sur les monnaies républicaines, Pax apparaît dès ~128 av. J.-C. (gens Caecilia) et sur le monnayage d’Octave dès 32 av. J.-C. — toujours en relation avec la fin d’un conflit et l’annonce d’un nouvel ordre.
Dans la mythologie grecque, Eiréné est l’une des trois Horae (Heures/Saisons), fille de Zeus et de Thémis, sœur d’Eunomia (l’Ordre) et de Diké (la Justice). Elle gouverne la saison du printemps — la germination, le retour de la vie — et est liée à la fertilité agricole autant qu’à la cessation des hostilités. Chez Hésiode, elle est la déesse de la paix comme équilibre naturel de la société, inhérent à l’ordre cosmique. Son culte athénien, établi en 375 av. J.-C. après la paix avec Sparte, est essentiellement défensif et civique.
Pax romaine, en revanche, est fondamentalement triomphaliste. Elle n’est pas l’équilibre naturel mais le résultat de la victoire — la paix que Rome impose au monde par la force de ses légions. Ses fêtes tombent en janvier et en juillet — non au printemps comme Eiréné, mais aux dates anniversaires des victoires et des traités impériaux. Elle est parfois couronnée de laurier (symbole de la victoire militaire) et peut tenir une lance — attributs incompatibles avec la vision grecque. Ce hiatus théologique entre les deux déesses reflète la différence fondamentale entre la cité-état athénienne cherchant la paix entre égaux et l’Empire romain imposant sa pax à un monde conquis.
Les premières représentations républicaines de Pax sur les monnaies remontent à ~128 av. J.-C. sur les deniers de la gens Caecilia. Mais c’est sous Auguste que la déesse prend son essor iconographique : le denier d’Octave de 32–29 av. J.-C. (CAESAR DIVI F.) montre Pax debout tenant un rameau d’olivier et une corne d’abondance — l’annonce d’un âge d’or après les guerres civiles. L’Ara Pacis votée en 13 av. J.-C. puis consacrée en 9 av. J.-C. est l’aboutissement monumental de cette idéologie.
Sous les Flaviens, Vespasien fait construire le Templum Pacis (75 ap. J.-C.) pour abriter les trésors du Temple de Jérusalem pillés lors de la destruction de 70 ap. J.-C. — acte de violence fondateur célébré comme acte de paix. Ses monnaies portent PAX AVGVSTI. Sous Trajan, Pax accompagne le départ et le retour des légions en Dacie. Sous Hadrien, elle est associée à l’arrêt de l’expansion territoriale et à la consolidation des frontières. La déesse de la paix devient ainsi au fil des règnes le symbole changeant de la politique de chaque Princeps — reflet des besoins de propagande du moment plutôt que d’un culte authentique.
Sur les monnaies républicaines et impériales, Pax est reconnaissable à ses attributs invariables : rameau d’olivier (main droite), caducée ou corne d’abondance (main gauche). Elle se tient debout, drapée, parfois assise pour suggérer la stabilité. Sous l’Empire, la légende PAX ou PAX AVGVSTI accompagne son effigie, liant explicitement la paix à la personne de l’empereur. Dès 128 av. J.-C. (denier Caecilia, gens des Metelli) jusqu’aux derniers empereurs, Pax traverse toute la numismatique romaine comme le symbole le plus durable de l’idéologie du pouvoir.
- Ovide, Fastes, I, 709–722 — invocation de Pax au premier janvier ; description de ses attributs (olivier, caducée, corne d’abondance).
- Virgile, Énéide, VI, 851–853 — la mission de Rome est de pacis imponere morem — imposer les conditions de la paix : phrase-programme de la Pax Romana.
- Suétone, Vie d’Auguste, 22 — Auguste se vante d’avoir fermé le temple de Janus (symbole de la paix) à plusieurs reprises, ce qui n’était arrivé que deux fois depuis la fondation de Rome.
- Dion Cassius, Histoire romaine, LIV — vote de l’Ara Pacis Augustae en 13 av. J.-C. et sa consécration en 9 av. J.-C.
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXIV — mention de la statue d’Eiréné par Képhisodotos sur l’agora d’Athènes.
- CIL (Corpus Inscriptionum Latinarum) — dédicaces à Pax en Italie, Espagne, Gaule, sur le Rhin et le Danube, en Afrique.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 262/1 (Caecilia, ~128 av. J.-C.) et l’iconographie de Pax dans la numismatique républicaine.
- Zanker, P., The Power of Images in the Age of Augustus, University of Michigan Press, 1988 — rôle de Pax dans la propagande visuelle augustéenne, analyse de l’Ara Pacis.
- Galinsky, K., Augustan Culture, Princeton University Press, 1996 — la construction idéologique de la Pax Romana.
- Beard, M., SPQR: A History of Ancient Rome, Profile Books, 2015 — la Pax Romana comme mythe politique et réalité brutale.
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