Roma · Dea Roma
Allégorie de la Cité éternelle · Déesse casquée · Iconographie numismatique républicaine
La France a Marianne, les États-Unis l’Oncle Sam — mais bien avant eux, Rome avait Roma. Figure féminine casquée, allégorie et déesse à la fois, Roma est l’image la plus féconde et la plus pérenne de toute la numismatique antique : elle orne l’avers de plusieurs centaines de types de deniers républicains sur sept siècles, du premier aes grave du IIIe siècle avant notre ère jusqu’aux monnaies tardives de l’Empire.
Sa nature exacte a longtemps embarrassé les chercheurs. Roma n’est pas une déesse au sens traditionnel — elle n’a ni mythe narratif, ni généalogie divine, ni aventures héroïques. Elle est une personnification abstraite : l’esprit même de la Cité, sa puissance, son destin, sa continuité. Son culte formel est attesté tardivement et uniquement en province — le premier temple qui lui est dédié est érigé à Smyrne en 118 av. J.-C. — tandis qu’à Rome même, la ville entière tient lieu de sanctuaire vivant.
Sur les monnaies, elle se reconnaît à son casque — phrygien aux origines, attique ailé sur les premiers deniers, corinthien sur les représentations les plus élaborées — et à la légende ROMA au revers. Son visage constitue le type le plus répété de toute la numismatique républicaine : des milliers de coins, des millions de flans, un visage sur chaque denier pendant plus d’un siècle et demi.
« Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les nations sous ta loi — ce seront tes arts à toi — et d’imposer des règles à la paix : ménager les vaincus et faire la guerre aux superbes. »
— Virgile, Énéide, VI, 851–853 — Anchise à Énée, destin de Rome
Ce denier illustre le type standard par excellence de la République romaine : pendant plus d’un siècle et demi, de 211 à environ 135 av. J.-C., la quasi-totalité des deniers porte à l’avers la tête casquée de Roma et au revers les Dioscures au galop. Ce couple iconographique — Roma et Castor-Pollux — est le visage de la République dans le monde méditerranéen, diffusé en quantités considérables pour financer les guerres puniques puis les conquêtes orientales. Crawford a dénombré pour ce seul type des centaines de coins différents.
Ce denier anonyme est l’un des plus spectaculaires de toute la série républicaine. Son iconographie tranche radicalement avec le type standard : Roma n’est plus un portrait en buste à l’avers, elle devient personnage à part entière au revers, assise dans une posture de méditation ou de mélancolie, entourée des symboles fondateurs de la cité — la Louve et les Jumeaux. La composition, très bien équilibrée, est anonyme alors qu’il y aurait largement eu de la place pour indiquer un nom de monétaire — ce choix délibéré du silence souligne le caractère exceptionnel et étatique de l’émission.
Crawford estime la production à 82 coins de droit et 102 coins de revers. Ce type sera restitué par l’empereur Titus sur un aureus impérial et par Trajan lors de ses émissions de monnaies de restitution — preuve de son prestige durable dans la mémoire numismatique romaine.
Ce denier de Lucius Caecilius Metellus — dont le nom est associé à ceux de A. Postumius Albinus et de C. Poblicius Malleolus — représente l’un des types les plus développés de Roma assise sur boucliers. Babelon avait noté que ce type dérive des monnaies d’Étolie qui figuraient Atalante assise sur des boucliers, souvenir de la victoire sur les Gaulois à Delphes (276 av. J.-C.) ; dans l’adaptation romaine, le carnyx gaulois disparaît, remplacé par la légende ROMA. La Victoire couronnant Roma traduit la permanence et la supériorité de Rome sur ses ennemis vaincus. Ce type sera copié par les insurgés italiques lors de la guerre Sociale.
L’iconographie de Roma est d’une cohérence remarquable sur sept siècles : femme majestueuse, le plus souvent casquée, elle combine des attributs militaires (casque, lance, bouclier) et des signes de domination civique (sceptre, globe, Victoire). Chaque attribut renvoie à une facette de l’identité romaine telle que la République — puis l’Empire — voulaient la projeter sur leur monnaie.
Le casque de Roma est l’indicateur chronologique et stylistique le plus précieux pour dater les émissions : son type change avec les époques et les influences artistiques successives. Trois grandes phases se distinguent dans la numismatique républicaine.
Cette évolution du casque reflète les transformations stylistiques et culturelles de Rome elle-même : de la rudesse italique primitive au raffinement hellénisant de la fin de la République. Les graveurs adaptent Roma aux goûts de leur époque, sans jamais renoncer au casque qui fait son identité.
Un paradoxe saisissant : les représentations de Roma sur les monnaies précèdent son culte formel d’au moins un siècle. Les premières effigies de Roma (vers 275 av. J.-C.) précèdent le premier temple qui lui est dédié — à Smyrne, en Asie Mineure, en 118 av. J.-C. selon Tacite. Sous la République, les temples de Roma semblent confinés aux provinces — Asie Mineure, Istrie, Crète — jamais à Rome même. C’est que la Ville est son propre sanctuaire : urbs ipsa locus sacer est. Roma n’a pas besoin d’un toit pour être adorée là où elle règne en maîtresse absolue.
La distinction entre Roma allégorie et Roma déesse est plus floue qu’il n’y paraît. Dans les premières émissions monétaires romaines, à la fin du IVe et au début du IIIe siècle, la légende ROMANO ou ROMANOM accompagne des divinités classiques — Apollon, Mercure — sans que Roma soit clairement individualisée. Les têtes féminines de cette période ont souvent été confondues avec Minerve, en raison du casque corinthien qu’elles partagent avec la déesse de la sagesse.
L’idée d’une cité personnifiée s’inspire des cités grecques — Athènes avait Athéna, Corinthe avait Aphrodite — mais Roma en est une adaptation proprement romaine, sans mythe narratif ni généalogie divine. Elle incarne l’imperium, la légitimité du pouvoir, la continuité de la cité à travers les siècles et les crises. Sa présence sur chaque denier n’est pas un acte de piété religieuse mais un acte de proclamation identitaire : toute pièce qui porte Roma dit au monde entier qu’elle vient de Rome et qu’elle est garantie par Rome.
À partir de la fin de la République et surtout sous l’Empire, Roma se développe en véritable Dea Roma associée au culte impérial. Le temple de Vénus et Roma construit par Hadrien (121–141 apr. J.-C.) sur le Forum — le plus grand temple de Rome — l’associe à Vénus, ancêtre divine des Romains par Énée, réunissant dans un même sanctuaire les deux fondements de la destinée romaine : la puissance civique et militaire (Roma) et l’ascendance divine (Vénus).
Roma casquée · Type standard
Sur les deniers républicains, Roma à l’avers n’est pas une invocation religieuse mais un cachet d’autorité. Sa présence garantit la pureté du métal, l’authenticité de la frappe et l’autorité de l’État qui l’émet. En ce sens, Roma joue le rôle que joueront les portraits d’empereurs à partir d’Auguste : une image de légitimité absolue, frappée sur des millions de flans qui circulent dans tout le monde méditerranéen.
À mesure que la République vacille, Roma se charge d’un sens nouveau. Sur les monnaies des guerres civiles, des épiclèses apparaissent : Roma Renascens (Rome renaissante), Roma Victrix (Rome victorieuse), Roma Restituta (Rome rendue à elle-même). Chaque général qui se bat pour le contrôle de Rome instrumentalise l’image de la déesse pour légitimer sa cause — comme si frapper Roma sur sa monnaie équivalait à avoir Rome de son côté.
Sous l’Empire, les empereurs de la famille julio-claudienne puis des Flaviens et des Antonins cultivent l’image de Roma Aeterna — Rome éternelle — comme fondement idéologique de l’imperium universel. Vespasien relève la Liberté devant Roma ; Titus reprend le type du denier de 115 av. J.-C. sur un aureus impérial ; Trajan restitue des deniers républicains portant Roma, témoignant d’une mémoire numismatique consciente et délibérée.
Deniers anonymes · Roma à l’avers
Roma en lien avec d’autres personnages
- Virgile, Énéide, VI, 851–853 — Anchise révèle à Énée la destinée de Rome : gouverner les nations, imposer la paix, ménager les vaincus.
- Tacite, Annales, IV, 56 — premier temple dédié à Roma, à Smyrne, sous le consulat de Marcus Porcius (118 av. J.-C.).
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle — mentions de Roma dans les cérémonies et monuments publics romains.
- Ovide, Fastes — allusions à la grandeur de Rome personnifiée dans le calendrier religieux romain.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — classification et analyse de toutes les émissions républicaines portant Roma ; RRC 19/2 (première représentation), RRC 44/5 (premiers deniers), RRC 287/1 (Roma assise).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885 — analyse iconographique de la tête de Roma à travers les séries.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — classement par types et stylistique de Roma.
- Mellor, R., The Cult of Roma — étude exhaustive du culte de Roma de la République à l’Empire tardif.
- Warrior, V., Roman Religion, Cambridge University Press — contexte du culte impérial et de Dea Roma dans la religion romaine.
- Fears, J.R., Roma and the Idea of Roma — Roma comme concept idéologique dans la propagande impériale.
- Article La déesse Roma sur les monnaies romaines, bnumis.com — synthèse illustrée sur 700 ans d’iconographie de Roma sur les monnaies.
- CRRO — RRC 198/1 · Denier anonyme Roma & Dioscures · ANS
- CRRO — RRC 287/1 · Denier anonyme Roma assise & Louve · ANS
- Gallica BnF — Denier anonyme 800AN (RRC 198/1)
- Wikipédia — Roma (déesse)
- Wikipédia — Temple de Vénus et Roma (Hadrien)
- Bnumis — La déesse Roma sur les monnaies romaines · Article de référence
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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