Vacuna
Déesse sabine du Repos · Vacuna · Divinité agraire · Iconographie numismatique · République romaine
Vacuna est l’une des divinités les plus énigmatiques de la religion romaine archaïque. D’origine sabine, elle présidait au repos des champs — le calme qui s’installe sur les campagnes après les moissons, quand la terre reprend son souffle avant le cycle suivant. Son nom dérive du latin vacuus (« libre », « dégagé »), évoquant l’espace et le repos qui font suite au labeur agricole.
Divinité locale vénérée à Reate (l’actuelle Rieti, capitale du pays des Sabins), elle possédait un bois sacré près du lac de Cutiliae et un temple célèbre à Rome, que l’empereur Vespasien — lui-même d’origine sabine — fit restaurer, manifestant ainsi son attachement aux cultes ancestraux de sa terre natale. Le poète Horace, qui passa sa vieillesse dans la campagne sabine, lui rendit hommage dans ses Épîtres avec une tendresse particulière.
« Nunc demum rursus eadem me ad studia voco, dulcis amice, reposta villa quaerit et inimica luce reperta. »
— Horace, Épîtres, I, 10, v. 49–50 · Ier siècle av. J.-C. · Horace près du temple de Vacuna
Vacuna occupe dans le panthéon romain une position singulière : c’est une divinité locale sabine dont la nature profonde reste délibérément ambiguë. Les sources antiques sont unanimes sur son origine géographique — la Sabine, région montagneuse au nord-est de Rome — mais divergent sur son domaine d’action précis. Cette ambiguïté n’est pas une lacune de la tradition : elle reflète le caractère syncrétique et plurivalent de la déesse.
Selon Ernest Babelon, Vacuna réunissait les attributs de Diane, de Cérès, de Vénus, de la Victoire et de Minerve — description qui correspond exactement à l’iconographie du denier RRC 409/1, où son buste porte simultanément un casque (Minerve ou Victoire), des ailes (Victoire), une couronne d’épis (Cérès) et une corne d’abondance (Fortuna / Vénus). Ce syncrétisme délibéré fait de Vacuna une déesse totale, concentrant en une seule figure la fertilité, la victoire, la sagesse et l’abondance des campagnes sabines.
Son temple de Reate, restauré par Vespasien (r. 69–79 ap. J.-C.), témoigne de la vitalité du culte jusqu’à l’époque impériale. Vespasien, né en Sabine près de Reate, accordait une importance particulière aux divinités de sa région d’origine — geste religieux doublement politique, affirmant à la fois sa piété et ses racines italiques face à une cour romaine cosmopolite.
Le témoignage le plus personnel sur Vacuna nous vient du poète Horace (65–8 av. J.-C.), qui mentionne la déesse dans ses Épîtres (I, 10) depuis sa villa sabine, le domaine que lui avait offert Mécène dans la vallée de l’Anio. Écrivant à son ami Aristius Fuscus, il précise être installé près des ruines du temple de Vacuna — formule qui ancre la déesse dans un paysage rural précis, celui de la campagne sabine qu’Horace avait adoptée comme second pays.
Cette mention n’est pas anodine : Horace célèbre dans cette épître les vertus de la vie champêtre contre l’agitation de Rome, et associer ce repos à la divinité même du vacuus — du libre, du dégagé — est une construction poétique consciente. Vacuna incarne le calme après les moissons, la pause bienheureuse entre deux cycles agricoles, la liberté que procure le travail accompli. C’est précisément ce que recherchait Horace dans sa retraite sabine.
Les scholiastes antiques de l’épître d’Horace (Pomponius Porphyrion, le pseudo-Acro) citent à son sujet un passage de Varron aujourd’hui perdu — ce qui confirme que la divinité faisait l’objet d’une réflexion érudite à la fin de la République, contemporaine précisément du denier de Plaetorius Cestianus.
L’iconographie de Vacuna sur le denier de Plaetorius Cestianus est d’une richesse exceptionnelle pour une divinité mineure. Le buste féminin condense en une seule image plusieurs niveaux d’interprétation religieuse et politique, témoignant d’un programme iconographique réfléchi.
Ce cumul d’attributs sur le denier RRC 409/1 reflète la conception romaine de l’interpretatio : identifier une divinité locale étrangère en la rapprochant de divinités connues du panthéon greco-romain. Vacuna n’est pas simplement une déesse sabine traduite en images romaines — elle est une synthèse délibérée de plusieurs puissances divines, revendiquant pour la Sabine un héritage religieux aussi riche que celui de Rome.
Le denier RRC 409/1 de Marcus Plaetorius Cestianus, frappé vers 67 av. J.-C. alors qu’il occupait la charge d’édile curule, constitue la seule représentation numismatique certaine de Vacuna dans tout le monnayage républicain. La déesse n’est pas nommée sur la pièce — son identification repose sur la combinaison de ses attributs et sur l’analyse proposée par Ernest Babelon dans sa Description des monnaies de la République romaine.
Babelon notait lui-même que ce denier a toujours été mal interprété, témoignant de la difficulté des numismates à reconnaître une divinité mineure dont les attributs composites pouvaient évoquer plusieurs grandes déesses du panthéon romain. C’est la cohérence de l’ensemble iconographique — casque, ailes, épis, corne d’abondance — avec la description des sources antiques de Vacuna qui emporte la conviction.
RRC 409/1 · Vacuna
Ce denier est remarquable à plus d’un titre. L’aigle sur foudre au revers est le symbole de Jupiter, dieu suprême, dont l’aigle est l’attribut céleste par excellence. Associer Vacuna à cet emblème jupitérien confère à la déesse sabine une légitimité divine de premier rang dans le panthéon romain — choix iconographique ambitieux pour une divinité régionale. La stemma encadrant les deux faces est un ornement rituel rare, qui souligne le caractère solennel et quasi sacerdotal de l’émission.
La mention explicite de l’édilité curule au revers s’inscrit dans une tradition bien établie : les édiles curules étaient responsables de l’organisation des ludi (jeux publics), notamment les Ludi Megalenses en l’honneur de Cybèle — d’où la présence de Cybèle sur d’autres deniers de Plaetorius Cestianus. Choisir Vacuna pour ce denier, c’est affirmer un ancrage dans la tradition sabine tout en exhibant un bagage culturel et religieux étendu.
Marcus Plaetorius M.f. Cestianus est un personnage de la fin de la République dont la biographie reste fragmentaire. Triumvir monétaire actif vers 69 et 67 av. J.-C., il occupe la charge d’édile curule en 69 av. J.-C. avec C. Flaminius pour collègue, puis accède à la préture vers 66 av. J.-C. Il fut condamné en 51 av. J.-C., comme Cicéron le mentionne dans ses écrits sans préciser la nature de l’accusation.
Sa famille, la gens Plaetoria, était d’origine plébéienne, peut-être issue de la Sabine — ce qui expliquerait le choix de Vacuna, déesse sabine par excellence, comme type principal d’une de ses émissions. Le cognomen Cestianus est distinctif et ne se retrouve dans aucune autre source littéraire de l’Antiquité, ce qui en fait un marqueur prosopographique précieux pour identifier ses émissions.
Plaetorius Cestianus est l’auteur d’une série de deniers aux types variés et exceptionnels, comparable en ambition iconographique à la série des Muses de Pomponius Musa frappée à la même époque : Vacuna (RRC 409/1), Cybèle (rappelant les Ludi Megalenses), Bonus Eventus, un caducée ailé. Chaque type reflète un aspect de sa charge édilice ou de sa culture hellénisante, faisant de lui l’un des monnayeurs les plus inventifs de la fin de la République.
Le culte de Vacuna ne se limite pas à la seule cité de Reate. Les inscriptions du Corpus Inscriptionum Latinarum (IX, 4636, 4751, 4752) attestent sa présence dans une zone géographique plus large, et la déesse était également honorée dans le sanctuaire fédéral des Samnites à Pietrabbondante — ce qui s’explique par la tradition voulant que les Samnites soient issus d’un ver sacrum (émigration sacrée) parti de Sabine. Vacuna constitue ainsi un lien religieux entre deux peuples italiques qui se pensaient frères.
Cette diffusion géographique fait de Vacuna un marqueur de l’identité sabellique — terme qui regroupe les peuples apparentés aux Sabins (Samnites, Osques, Marses) — à une époque où Rome absorbait progressivement les cultes italiques dans son panthéon. L’intégration de Vacuna à Rome n’efface pas son caractère local : elle y conserve son temple et sa spécificité sabine, comme Feronia (déesse de la fertilité) ou Bona Dea, autres divinités italiques intégrées sans être entièrement assimilées.
Les débats érudits sur la nature exacte de Vacuna — rapportés par les scholiastes d’Horace citant Varron — témoignent d’une réflexion romaine active sur ces divinités de la marge, dont le culte persistait à l’époque de la République tardive et des premiers siècles de l’Empire, défiant les tentatives de classification systématique des théologiens romains.
Vacuna — Denier Plaetoria
Divinités sabines et agraires — Articles liés
- Horace, Épîtres, I, 10, v. 49–50 — mention de Vacuna depuis la campagne sabine, près des ruines de son temple. Scholies de Pomponius Porphyrion et du pseudo-Acro, citant un passage de Varron aujourd’hui perdu.
- Ovide, Fastes, VI, v. 305–308 — brève mention de Vacuna dans le calendrier des fêtes romaines.
- Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III, 12, § 109 — notice géographique sur Reate et ses environs, lieu du culte principal de Vacuna.
- Ausone, Épître 4, v. 101 — mention tardive (IVe s. ap. J.-C.) confirmant la persistance du souvenir de la déesse.
- Corpus Inscriptionum Latinarum, IX, 4636, 4751, 4752 — inscriptions attestant le culte de Vacuna en territoire sabin.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 409/1 (Plaetoria).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — famille Plaetoria, notice sur Marcus Plaetorius Cestianus et l’identification de Vacuna.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — Syd. 809.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres.
- Dumézil, G., La religion romaine archaïque, 2e éd. — notice sur Vacuna, p. 369, n. 3.
- Dumézil, G., « Vacuna », in Ex Orbe Religionum : Studia Geo Widengren, Brill, Leyde, 1972, p. 307–311.
- Dumézil, G., Fêtes romaines d’été et d’automne, Paris, 1975, p. 232 ss.
- Evans, E.C., « Horace’s Sabine Goddess Vacuna », Transactions and Proceedings of the American Philological Association, 65, 1934.
- van Buren, A.W., « Vacuna », The Journal of Roman Studies, 6, 1916.
- CRRO — RRC 409/1 · Exemplaires recensés en ligne
- Vacuna — Wikipédia
- Gallica — Bibliothèque nationale de France
- LesDioscures.com — Iconographie numismatique romaine
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