Apollon Soranus
Le dieu solaire des sommets et des ombres · Mont Soracte · Iconographie numismatique républicaine
Dans le vaste panthéon de l'Antiquité, certaines divinités naissent de la rencontre entre deux mondes. Apollon Soranus est l'une de ces figures : un pont entre l'Apollon grec et les cultes de l'Italie pré-romaine. Vénéré au sommet du Mont Soracte — crête calcaire isolée de 691 m dominant la vallée du Tibre, à une quarantaine de kilomètres au nord de Rome — il réunit la lumière solaire et les puissances souterraines.
Virgile en fait le gardien de la montagne (sancti custos Soractis Apollo), tandis qu'Horace ouvre l'une de ses Odes sur la silhouette enneigée du Soracte : « Vides ut alta stet nive candidum Soracte ».

« Vois comme le Soracte se dresse, tout blanc d'une neige profonde. »
— Horace, Odes, I, 9, 1-2
RRC 474/3a · Apollon Soranus / Sibylle↗ Fiche
Avant d'être assimilé à Apollon, Soranus était une divinité locale vénérée sur le Soracte, en territoire falisque, aux confins du pays sabin. Son nom est souvent rapproché de celui de Śuri, dieu étrusque aux fonctions à la fois oraculaires et infernales.
Selon le commentateur Servius (IVe s.), Soranus était un dieu des enfers, identifié à Dis Pater. Il rapporte qu'un sacrifice offert sur la montagne fut interrompu par des loups qui emportèrent les entrailles des victimes ; les bergers qui les poursuivirent jusqu'à une grotte furent frappés par les vapeurs pestilentielles qui s'en échappaient. L'oracle prescrivit alors de « vivre comme des loups », d'où le nom de Hirpi Sorani. Sous l'influence grecque, les fonctions de purification et de prophétie de Soranus ont favorisé son assimilation à Apollon.
Le culte d'Apollon Soranus est célèbre pour le rite des Hirpi Sorani — les « loups de Soranus ». Lors d'un sacrifice annuel offert à Apollon sur le Soracte, ces officiants marchaient pieds nus sur un bûcher consumé sans se brûler.
Pline l'Ancien précise qu'il s'agissait de « quelques familles » du territoire falisque et que, pour ce prodige, un sénatus-consulte leur accordait à perpétuité l'exemption du service militaire et de toutes les autres charges. Strabon décrit une marche sur les braises comparable au pied du Soracte, mais il la rattache au bois sacré de la déesse Feronia.
Avant de lancer le trait qui tuera Camille, l'Étrusque Arruns invoque « Apollon, gardien du saint Soracte, toi que nous honorons les premiers », rappelant que ses fidèles, forts de leur piété, foulent les charbons ardents au milieu du feu. Au livre VII (v. 696), Virgile range déjà les « hauteurs du Soracte » parmi les terres des troupes de Messape. Servius, commentant ces vers, développe la légende des loups et le statut des Hirpi.
Apollon Soranus réside sur les hauteurs mais plonge ses racines dans les profondeurs. Il réunit deux visages : celui du dieu lumineux de la prophétie et celui d'une ancienne divinité infernale. Contrairement à l'Apollon classique de la lyre et des arts, la figure du Soracte met l'accent sur le feu purificateur et sur le monde sauvage des loups.
Cette figure rappelle comment les dieux évoluent au gré des paysages et des peuples. Le Mont Soracte, montagne isolée visible depuis Rome, était lui-même une présence familière à l'horizon, entre ciel et terre — un motif que les peintres de la campagne romaine ont repris au XIXe siècle.


RRC 474/1 · British Museum R.9008↗ Fiche
Apollon Soranus n'apparaît sur le monnayage républicain que chez un seul monétaire : L. Valerius Acisculus, en 45 av. J.-C. Sa tête, les cheveux ceints d'un bandeau, surmontée d'une étoile et accompagnée d'une petite pioche (acisculus, type parlant sur le cognomen), orne l'avers de trois types de deniers (RRC 474/1, 2 et 3). L'identification avec le dieu du Soracte est celle des catalogues modernes ; la légende de l'avers ne nomme que le monétaire.
Selon Babelon, tous les types d'Acisculus renvoient aux origines légendaires de la gens Valeria et aux idées de force et de santé contenues dans le verbe valere — jusqu'au géant anguipède du denier RRC 474/4, que Babelon nomme Valens.
RRC 474/1 · autre exemplaire↗ Fiche
Crawford et le CRRO décrivent le revers comme Europe sur le taureau. Une autre lecture, proposée dès le XIXe siècle par le comte de Salis, y voit Valeria Luperca, héroïne d'une légende de Falerii rapportée par le Pseudo-Plutarque (Parallela minora, 35) : désignée pour être sacrifiée afin d'arrêter une épidémie, elle fut sauvée lorsqu'un aigle emporta le glaive pour le déposer sur une génisse. Cette lecture rattacherait le revers au même territoire falisque que l'Apollon du Soracte de l'avers.
Le type a été repris par Trajan dans ses deniers de restitution (RIC 804).
Références : Crawford RRC 474/1a–b · Babelon Valeria 17 (1a), 16 (1b) · Sydenham 998, 998a · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO · ↗ British Museum
RRC 474/2 · chouette casquée↗ Fiche
Sur les deniers RRC 474/2 et 474/3, la même tête d'Apollon Soranus, à l'étoile et à l'acisculus, est entourée d'une couronne de laurier. Le revers de 474/2 montre une chouette à tête humaine coiffée d'un casque corinthien, portant bouclier et lance (474/2a) ou deux lances (474/2b–c) ; celui de 474/3 une tête de Sibylle à droite, elle aussi dans une couronne de laurier.
Le RRC 474/3b, sans légende au revers, n'est représenté que par un seul exemplaire dans le CRRO.
Références : RRC 474/2 · Babelon Valeria 18 · Sydenham 999 — RRC 474/3a · Babelon Valeria 14 · Sydenham 1000 — RRC 474/3b · Babelon Valeria 15 · ↗ CRRO 474/2 · ↗ CRRO 474/3
- Virgile, Énéide, VII, 696 — le Soracte parmi les terres des troupes de Messape.
- Virgile, Énéide, XI, 785-788 — prière d'Arruns à Apollon, gardien du Soracte ; la marche sur le feu.
- Horace, Odes, I, 9 — le Soracte enneigé.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, VII, 19 — les Hirpi, leur immunité au feu et leur exemption des charges.
- Strabon, Géographie, V, 2, 9 — marche sur les braises au bois sacré de Feronia, au pied du Soracte.
- Servius, Commentaire sur l'Énéide, XI, 785 — Soranus identifié à Dis Pater ; légende des loups (hirpi).
- Pseudo-Plutarque, Parallela minora, 35 — la légende de Valeria Luperca à Falerii.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 474/1 à 474/3.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Valeria 14-18.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 998-1000.
- Köves, T., « Valeria Luperca », Hermes 90, 1962, p. 214-238.
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